L’abbé Pierre était-il efficient ?

Publié: avril 5, 2007 dans Inclassable

Article paru dans Territoires n° 477, avril 2007

 

 

« L’abbé Pierre était-il efficient ? » est la question à laquelle on a échappé dans le dernier rapport de la Cour des Comptes. Logiquement, à cette question aurait du succéder ce constat : « L’approche LOLF n’a pas été prise en compte et la mesure de la performance n’est pas possible, ni ne permet d’effectuer un suivi précis des actions. » La formulation est bien textuellement celle de la Cour des Comptes… même si, on s’en doute, elle ne concerne ni l’abbé Pierre, ni Emmaüs. Elle vise par contre les missions locales, ces presque 500 structures qui, en France, accueillent et accompagnent plus d’un million de jeunes éprouvant des difficultés d’insertion.

 

Une fois de plus – cela fait des décennies que le discours ne varie pas et cela a commencé dans les années soixante-dix avec la RCB (« rationalisation des choix budgétaires ») – les autorités ressassent technocratiquement l’évaluation. Entendons-nous bien, l’évaluation des missions locales, plus largement de tout le travail social, est légitime à de nombreux égards, ne serait-ce qu’au titre de la transparence démocratique et à celui, étymologique, de la démonstration des valeurs ajoutées. Démontrer les valeurs ajoutées, c’est produire de la reconnaissance, c’est passer d’une logique convaincue à une logique convaincante parce que démonstrative, et c’est mettre en place les conditions pour que les professionnels piou-piou, qui, quotidiennement, se débattent avec « la misère du monde » (P. Bourdieu, 1993) et côtoient « la France invisible » (S. Beaud, J. Confavreux, J. Lindgaard, 2006), investissent plus et mieux : assurément face aux marges du social (quartiers en déshérence, précarité des emplois, discriminations de toutes sortes…), notre cohésion sociale a besoin de professionnels-acteurs plus inspirés par l’esprit de l’engagement, de l’éducation populaire, que d’agents disciplinés appliquant un service protocolisé au maximum et humain au minimum.

Mais voilà, l’investissement, l’engagement, l’écoute et l’attention, bref la qualité de la relation qui déterminent de toute évidence les chances d’insertion, de remise dans le jeu social, n’entrent pas dans le modèle du prêt-à-penser évaluatif. Droit dans ses bottes, ce modèle ne démord pas de son alpha et oméga, l’efficience c’est-à-dire la proportionnalité de l’effort financier consenti au regard des résultats obtenus. Point à la ligne et garde à vous – fixe. Certes, la Cour étant et n’étant que celle des… Comptes, on comprend son tropisme d’efficience mais il y a quelque chose de désespérant dans ce constat immuable que des gens probablement très intelligents persistent à vouloir entrer des situations patatoïdes dans des moules parallélépipédiques.

 

Selon l’adage, il faut cependant qu’à ce pessimisme du constat succède un optimisme de la volonté. Que faire puisque, manifestement, penser la complexité (l’incertitude, l’alchimie des interactions, l’indicible du travail social, l’aléatoire de l’insertion…) n’est pas la prochaine échéance ? Inviter la Cour des Comptes à s’inspirer des propositions d’autres nobles instances insoupçonnables de défendre le corporatisme des intervenants et travailleurs sociaux. Par exemple, le Centre d’Analyse Stratégique qui, dans son rapport annuel 2006, La société française : entre convergences et nouveaux clivages, recommande « la construction d’indicateurs nouveaux bâtis à partir de données qualitatives pour mieux rendre compte d’une réalité composite qui échappe aux indicateurs quantitatifs moyens, certes robustes mais trop rudimentaires. » (p. 65). Ou l’Inspection Générale de l’Action Sociale (IGAS) qui, dans une de ses études, Suivi, contrôle et évaluation du travail social et de l’intervention sociale, contribuant à son rapport également annuel cette fois 2005, L’intervention sociale, un travail de proximité, opère des distinctions justes et basiques entre l’évaluation et le contrôle, rappelant que « la plupart des contrôles indiquent souvent un a priori de défiance à l’égard des organismes ou personnes contrôlées. Même dans les meilleurs cas, ils participent pleinement à la stratégie du soupçon. » (p. 6). Ne croit-on pas qu’en confondant évaluation – la critique de la Cour des Comptes est exprimée dans un paragraphe nommé « Le dispositif d’évaluation » – et contrôle, on ne fait pas le lit de stratégies d’évitement, de contournement, qui seront inéluctablement les réponses à « la stratégie du soupçon » ?

 

Bref, invitons les instances nationales en charge de l’intérêt général à se coordonner pour résoudre  cette « crise de l’intelligence » (M. Crozier, 1995), pour – enfin – parler du social dans une perspective d’acteur (compréhensive, complexe et encourageante) et non dans celle, exclusive, d’un système (hémiplégique, disjonctif et soupçonneux). Chaque partie ne s’en portera que mieux.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s