Des « missions locales » québécoises ? 3/4

août 22, 2008

Les Carrefours Jeunesse Emploi (2)

Poursuivons ce tourisme d’insertion chez nos cousins québécois. Entre temps, la vie s’est écoulée… et tarie pour Françoise de Veyrinas, présidente du Conseil national des missions locales depuis mai 2003. Elle est décédée samedi 16 août à l’âge de 64 ans. « Le crabe », comme l’exprime le langage populaire. Un directeur de mission locale, la plus australe du monde, me disait au téléphone : « C’est quelqu’un de la communauté professionnelle qui est parti. » On retrouve cette « communauté » chère aux Québécois… et probablement plus chaleureuse que la quasi-seule communauté hexagonale passée dans le langage courant : de « communauté éducative », autant on en parle sans économie… autant l’Éducation nationale ne m’est jamais apparue comme synonyme – même de loin – de ce que pouvait signifier une communauté. Par charité (laïque), j’éviterais d’élargir l’Éducation nationale à l’Université… me contentant de citer Edgar Morin (c’est pratique, cela évite de porter la responsabilité de ce que l’on aurait bien voulu écrire) dans Introduction à la pensée complexe : « Tandis que les media produisent la basse crétinisation, l’Université produit la haute crétinisation. » Si, si, c’est vrai ! Je n’invente rien. Il l’a écrit : c’est aux pages 19 et 20 de l’édition de 1996 chez ESF Éditeur.

Mais revenons au Québec et, plus particulièrement, aux Carrefours Jeunesse Emploi.

Comme chez nous et pas comme chez nous…

Un CJE est un organisme à but non lucratif en tout point similaire à une association (pas de loi 1901 évidemment au Québec mais la troisième partie de la Loi sur les compagnies) avec un conseil d’administration, un projet propre, un ancrage territorial. Dans le bilan d’activités du CJE de Saint-Laurent (nord-ouest de Montréal), qui affiche en couverture un slogan qui ne dépaillerait pas en France : « Laisse ta trace » (1), on peut lire les orientations « basées sur ses quatre clientèles cibles : les immigrants, les femmes issues de groupes ethnoculturels, les jeunes à risque de décrochage scolaire et les « sans-chèque » {c’est-à-dire sans ressources} »… orientations auxquelles le conseil d’administration a décidé d’en ajouter une cinquième : « desservir et représenter adéquatement les besoins des anglophones du territoire. » Quelques amis que j’ai par là-bas apprécieront moyennement cette initiative… Autant certaines de ces orientations résonnent quasi-exotiquement à nos oreilles, autant on se retrouve « comme chez nous » avec la mission centrale du CJE : « … appuyer la démarche d’insertion socioprofessionnelle des jeunes adultes âgés de 16 à 35 ans qui résident sur le territoire de Saint-Laurent et ce, tout à fait gratuitement. Notre approche vise à aider ces jeunes adultes dans le développement de leur autonomie et de leur confiance, de même qu’à leur faire connaître davantage les ressources et les moyens disponibles pour s’intégrer au marché du travail, aux études et/ou au monde des affaires. » Comme chez nous… sinon qu’au Québec c’est 35 ans et pas 25 révolus. Qu’en dire sinon que, de toute évidence, la tranche d’âge bénéficiaire des services est sur les bords du Saint Laurent plus réaliste qu’ici ? Voici des années que l’on constate, après l’allongement de la jeunesse, l’allongement d’une insertion et que, plutôt que d’en tirer la conclusion de bon sens que serait un accompagnement au-delà de 25 ans, jusqu’à 30 ans par exemple, le Français que l’on dit doué pour l’abstraction a trouvé la parade : il use de rhétorique en ajoutant « durable » à insertion. La durabilité – toute relative : six mois ou plus – est d’autant plus dans les bouches que la précarité s’installe dans les vies : cinq ans pour que la moitié d’une cohorte de jeunes sans diplôme parvienne à se stabiliser après son entrée sur le marché du travail… l’autre moitié continuant à piétiner. J’ai sous les yeux le rapport d’activité d’une PAIO présenté lors de son assemblée générale de juin 2008 : sur 802 « entrées en situation », 29 CDI temps plein et 12 CDI temps partiel ; en face 149 CDD, 198 CDD intérim… Commentaire : « Stabilité du nombre d’embauches en CDI : 41 en 2007 pour 49 en 2006 ». Comme aux actualités sur Euronews : no comments. (2)

Des programmes et une autonomie…

Précisons que, si le public d’un CJE est plus large qu’en France, des politiques du Gouvernement du Québec peuvent être, elles, calées sur la tranche d’âge des 16 – 25 ans comme par exemple « Jeunes en action » (une mesure de projets d’apprentissage issue du programme « Solidarité Jeunesse »), « Place aux jeunes » (contre l’exode rural des jeunes adultes qualifiés), ou des 16-17 ans comme « Ideo 16/17 » (qui lutte contre le décrochage scolaire). Il existe même un programme de « sensibilisation à l’entrepreneuriat jeunesse » qui ferait sursauter ici, où des « agents de sensibilisation » (93 au Québec) vont dans les écoles équivalentes au primaire chez nous et s’adressent à des enfants de six ans : « Il ne s’agit pas de créer des capitalistes mais de donner le goût d’entreprendre. » (directeur général du CJE de Saint Laurent).

Contrairement aux missions locales dont une caractéristique dominante (non, je n’ai pas écrit « oppressante ») est de mettre en œuvre les politiques publiques de l’État et de la Région, et qui sont en quelque sorte calées sur les critères des programmes, leur marge de manœuvre sur le reste et qui constitue l’approche globale étant réduite (processus d’instrumentalisation), les CJE sont des structures autonomes, certes financées par le Gouvernement mais utilisant les programmes comme une boîte à outils. Ainsi le rapport annuel du Réseau des carrefours jeunesse-emploi du Québec définit-il ceux-ci comme « des organismes communautaires autonomes issus du milieu offrant un lieu d’accueil et d’appartenance ; {ils} sont dirigés par des conseils d’administration représentatifs de leur milieu et leur sont redevables en assemblée ; {ils} déterminent leurs orientations, leurs priorités, leurs objectifs et leurs plans d’action de façon autonome ; {ils} conçoivent leurs propres outils d’intervention et d’évaluation. » L’autonomie des CJE est revendiquée… celle des missions locales, formelle (des associations), reste à (re)conquérir : les axes 4 et 5 de la convention pluriannuelle d’objectifs me semblent être le coin à enfoncer pour cela.

 Un CJE propose des « services de base universels » et des « services complémentaires ». Dans la première catégorie commune à tous les CJE, on trouve « l’accueil, l’information et les références » correspondant sans être aussi précisé à l’« AIOA » des missions locales (3), « l’aide à la recherche d’emploi », « l’information/orientation scolaire et professionnelle » (ISEP) et « les activités entrepreneuriales » (aide à la création d’entreprise). La seconde catégorie correspond à des problématiques particulières, fondées sur les singularités territoriales mais pouvant s’appuyer sur des programmes gouvernementaux : des « plateaux de travail » (équivalents aux chantiers d’insertion), « Jeunes en action », etc. Tout cela s’organise, comme en France, sur la base d’accompagnements individualisés, d’ateliers collectifs, d’évènements festifs, de projets originaux (4), d’apports externes d’experts (toxicomanie, homosexualité, jeu compulsif, etc.).

En résumé…

Le concept de base, l’approche globale, est commun aux organisations des deux côtés de l’Atlantique, même s’il est moins souvent explicité au Québec. Cependant – est-ce un seul effet culturel d’interprétation des termes ? – l’approche québécoise apparaît plus pragmatique : on parle sans détour d’ « employabilité », de « recyclage » (des jeunes)… Elle est également à l’échelle de chaque entité plus cohérente, l’« organisme communautaire » qu’est le CJE disposant d’une marge de manœuvre plus importante qu’une mission locale. Si les méthodes varient peu (de l’accueil à l’accompagnement en s’appuyant sur le partenariat), les actions se singularisent par leur public plus large (de 6 à 35 ans… on s’approche du lectorat de Tintin) et par deux orientations fortes : l’une en amont avec la rescolarisation, l’autre en aval avec un rapport à l’entreprise et une culture de l’entrepreneuriat. Pourrait être ajoutée la problématique d’un bénévolat très actif au Québec alors qu’en France, sans doute sous l’influence encore très persistante d’un État perçu comme protecteur même s’il serait « animateur » (5) et qu’il gouvernerait à distance (6), le bénévolat est bien des fois perçu comme une façon de se substituer à l’obligation de mission de service public : dans les missions locales, hormis le parrainage, le bénévolat est denrée rare… y compris parmi les administrateurs plus souvent présents sur la base d’un mandat de représentation que pour l’intérêt qu’ils portent à l’insertion. Enfin, s’agissant de gouvernance, alors qu’un CJE émane d’une volonté locale comme en théorie une mission locale, le poids des édiles locaux y est cependant moins prégnant qu’en France : la communauté, c’est-à-dire les forces vives, fait une place à l’élu qui, à ses côtés, a les acteurs associatifs, institutionnels, économiques… En France, la (modeste) marge d’autonomie du projet associatif de mission locale est quasi-exclusivement dans les mains de l’élu de la collectivité. (7)

Succomberais-je au syndrome de l’herbe toujours plus verte de l’autre côté de la prairie ? Et bien non car on verra dans la prochaine contribution que l’actif constitué par les missions locales depuis un quart de siècle pourrait intéresser nos cousins de la Belle Province…

A suivre.

 (1) Pour les lecteurs québécois, l’analogie se joue à partir de « trace » qui a été un programme national d’insertion des jeunes, confié en 1998 aux missions locales avec la loi de lutte contre les exclusions, « Trace » signifiant « TRajectoire d’Accès à l’Emploi ».

(2) Autant les conditions d’accès à l’indépendance économique et à l’autonomie sociale réservées à « l’autre jeunesse », pour reprendre les termes de Claude Dubar (L’autre jeunesse. Jeunes stagiaires sans diplôme, 1987, Presses Universitaires de Lille), sont désastreuses, autant les moyens mobilisés par les édiles locaux sont dérisoires. A titre d’exemple, la subvention de certains EPIC pour cette même PAIO est de 0,15 € par habitant et par an. Au regard de l’appétence de nombreuses collectivités pour aménager la voirie, inversement proportionnelle à celle pour insérer leurs jeunes, c’est la politique municipale du rond-point. Quant aux jeunes, ils peuvent aussi symboliquement tourner en rond : on achève bien les chevaux…

(3) accueil – information – orientation – accompagnement.

(4) La lecture du Recueil des bons coups (RCJE, 2007) révèle l’originalité des projets depuis une action de sensibilisation au commerce équitable au CJE de Mitis (région du Bas Saint Laurent) jusqu’à « Mille et une perles » au CJE de Chauveau (région de Capitale-Nationale) où l’on produit des « bracelets uniques créés à partir d’épingles à nourrice et de perles ». Qu’on se rassure, les conseillers d’insertion des missions locales, quoique héritiers de Descartes, ne sont pas en reste… mais qui aujourd’hui mutualise et diffuse à l’échelle nationale ces « bonnes pratiques » ?

(5) Jacques Donzelot, L’État animateur. Essai sur la politique de la ville, 1994, Esprit.

(6) Renaud Epstein, Gouverner à distance, 2005, Esprit n° 5.

(7) Le rapport annuel du Réseau des Carrefours jeunesse-emploi du Québec définit l’action communautaire à partir des concepts de démocratie, de citoyenneté active, d’autonomisation, de solidarité et de justice sociale. Toutes choses qui excluent l’exclusivité du pouvoir. Notons également dans ce chapitre qu’ « un lieu qui favorise l’autonomisation est un lieu où on se préoccupe autant des processus que des résultats. » J’ignore si le rédacteur de ce rapport est (justement) inspiré des théories systémiques mais en tout cas il en exprime une règle… que bien des « décideurs » hexagonaux devraient intégrer à l’heure où s’impose sans réserve un discours d’ « obligation de résultats ».


Des « missions locales » québécoises ? 2/4

août 15, 2008

Les Carrefours Jeunesse Emploi (1)

110 Carrefours Jeunesse Emploi (CJE) au Québec maillent l’intégralité du territoire de la province. Les CJE ont été créés par décret en 1995 par Jacques Parizeau, Premier ministre du Québec, après plusieurs expérimentations locales singulièrement à partir de constats d’employabilité difficile des jeunes en Outaouais (2). En 1982, un petit groupe d’acteurs des villes de Hull et de Gatineau prenait l’initiative d’une étude concernant l’emploi des jeunes qui constata qu’environ 15 000 jeunes de 15 à 24 ans étaient sans emploi alors qu’ils étaient aptes au travail. De cette étude est né le projet d’un Centre communautaire des jeunes sans emploi (CCJSE) dont le modèle a essaimé pour devenir par la suite CJE.

 

Outre la période qui voit des deux côtés de l’Atlantique l’irruption du chômage des jeunes (en 1980, le taux de chômage des jeunes en France est et de 13,3% et de 13,2% au Canada), similitude donc avec les missions locales, nées d’expérimentations locales multiples (les équipes de prévention spécialisée, la genèse de l’économie sociale…) puis promues par le gouvernement (ordonnance de mars 1982). Une différence cependant de taille : les missions locales disposent d’une antériorité de plus de vingt-cinq ans, les CJE de treize ans. De fait, l’importance quantitative des deux réseaux mais également de leurs publics respectifs n’est pas la même : les 1 500 salariés des CJE québécoises accueillent annuellement environ 55 000 jeunes (soit un rapport – à faire rêver plus d’un - de 37 jeunes par salarié) contre 1,2 million de jeunes pour les 11 200 salariés des missions locales (soit un rapport de 107 jeunes par salarié). Il faut dire que, hormis un poids démographique huit fois moindre (7,7 millions d’habitants), le taux de chômage des jeunes de 15-24 ans au Québec n’est désormais que de 12,5% (11,0% pour les femmes et 13,9% pour les hommes), même si l’on observe de fortes variations infra provinciales (3).

 Le CJE, un organisme communautaire.

Si un CJE est financé « à la mission » par le Gouvernement, c’est-à-dire structurellement (« financement de l’activité principale » pour les missions locales), d’autres financements peuvent venir compléter ces subsides selon la politique du CJE : municipalités, fondations et fonds dédiés pour des actions spécifiques du Gouvernement. Comparativement aux missions locales, la source du financement des CJE est donc plus étroite, essentiellement gouvernementale, une municipalité n’étant pas contrainte de contribuer financièrement au fonctionnement du CJE… même si la décision de création d’un CJE est le fruit d’une volonté locale : « C’est la communauté qui décide de la création. »

Il s’agit bien de « communauté » et non de « collectivité », la différence est de taille et doit être précisée… la notion de communauté prêtant en France à discussion sinon à polémique dans une interprétation qui l’oppose à la citoyenneté. La communauté, dans le système québécois, peut être traduite comme l’ensemble des forces vives : politiques bien sûr mais aussi économiques, associatives, citoyennes. Lorsque, mi-août, des émeutes éclatent à Montréal-nord (un jeune de 18 ans ayant été abattu par la police deux jours auparavant), les médias parlent de la mobilisation de la communauté qui appelle au calme : la communauté est constituée « des gens » qui partagent un territoire sans que cela fasse nécessairement référence ethnique à une identité particulière… même si, dans les faits, des concentrations ethniques existent (quartiers chinois, italien, libanais…). « Pour les carrefours jeunesse-emploi, l’action communautaire repose, en tout comme en partie, sur les cinq piliers fondamentaux que sont la démocratie, la citoyenneté active, un lieu qui favorise l’autonomisation, la solidarité et la justice sociale. » (Rapport annuel 2007-2008 du RCJEQ). En fin de compte et pour un CJE, la communauté québécoise est l’équivalent, pour une mission locale française, d’une combinaison des partenaires effectifs, des acteurs et des habitants du territoire. J’utilise de longue date pour les missions locales l’expression « communauté professionnelle » pour associer dans une même dynamique les professionnels, les administrateurs et les partenaires mais, ici au Québec, la communauté est encore plus englobante, incluant toutes et tous qui vivent et partagent (effectivement ou potentiellement) un projet de développement local : « La force des carrefours jeunesse-emploi est leur attachement à la communauté de laquelle ils sont issus… {ils} sont des organismes communautaires autonomes issus du milieu offrant un lieu d’accueil et d’appartenance… » (Rapport annuel 2007-2008 du RCJEQ).

On a donc deux communautés, l’une et l’autre n’étant pas toujours distinguées : la communauté globale qui recouvre les habitants du territoire mobilisés dans le multiples dynamiques (sociales, sociétales, politiques, économiques) et l’organisation communautaire proprement dite, c’est-à-dire en l’occurrence un CJE. Entre les deux, la porosité s’effectue classiquement par la représentativité d’un conseil d’administration mais également par le bénévolat (dont l’importance au Québec n’est pas comparable à ce que l’on connaît en France, celui-ci étant généralement limité ici au parrainage), qui peut aller jusqu’à des financements privés (des CJE ont des fondations - 4), ainsi que par la thématique de la participation. « L’organisation communautaire se lie à la communauté globale par l’intermédiaire de ses membres. Ce principe signifie que l’organisation doit impliquer les leaders (à la fois formels et informels) qui s’identifient aux sous-groupes principaux de la communauté et sont acceptés par eux. L’organisation doit également et surtout exiger la participation des citoyens, car ce sont eux qui doivent être à la fois les instruments du changement et les objets du changement. » (Y. Assogba, p. 56). A ce fonctionnement « communautaire » s’ajoutent trois autres critères qui constituent une « stratégie consensuelle » d’implantation d’un CJE : « a) L’organisation doit développer un certain rythme de travail afin de prouver à la communauté son dynamisme et son efficacité dans le processus du changement social. L’application de ce principe vise un effet positif dans la collectivité. b) L’organisation doit avoir des buts et des procédures de haute acceptabilité. c) Les programmes de l’organisation doivent comprendre quelques activités à contenu émotionnel, par exemple instituer des fêtes et des symboles. » (Y. Assogba, pp. 56-57).

L’histoire des CJE rappelle à bien des égards celle des missions locales, même si il ne semble pas que cette dernière ait beaucoup été étudiée au Québec (3). On y parle d’ « institutionnalisation », de « professionnalisation », d’expérimentations sociales et d’innovation, et un concept central de la démarche est l’approche globale, plus souvent qualifiée d’ « holistique » que de « systémique ». Cependant CJE et missions locales diffèrent par d’autres points : on vient de voir l’importance québécoise de l’engagement communautaire que n’équivaut pas la forme associative des missions locales (combien, ici, de conseils d’administration atones, hélas !) et qui, chez nos cousins de la Belle Province, implique une démarche intégrée de développement local (« Au Québec, l’insertion par le communautaire tend à se conjuguer avec le développement local », Y. Assogba, p. 132). Nous verrons que l’autonomie des CJE, la professionnalisation du réseau et quelques enjeux à venir diffèrent.

A suivre donc…

(1) Les informations recueillies l’ont été dans le cadre d’entretiens auprès de Marc Grignon, directeur général du Carrefour Jeunesse Emploi de Saint-Laurent , et d’Éric Allard, directeur-adjoint du Réseau des Carrefours Jeunesse-Emploi du Québec (RCJEQ) et coordonnateur en entrepreneuriat jeunesse, ainsi qu’à partir de la consultation du Rapport annuel 2007-2008 du RCJEQ, du Bilan d’activité 2007-2008 du CJE de Saint-Laurent, du Bilan 1997-2007, du Recueil des bons coups 2007 du RCJEQ et de l’ouvrage de Yao Assogba, Insertion des jeunes, organisation communautaire et société. L’expérience fondatrice des carrefours Jeunesse-Emploi au Québec paru aux Presses de l’Université du Québec en 2000. 

(2) L’Outaouais est une région à l’extrême-ouest du Québec, mitoyenne de l’Ontario. Sur la rive nord de la rivière des Outaouais, côté Québec, la ville francophone de Gatineau et, sur la rive sud, côté Ontario, l’anglophone Ottawa.

(3) En juillet 2008, le taux de chômage au Québec était de 7,8% mais de 16,9% en Gaspésie et de 4,7% en Chaudière-Appalaches.

(4) « Les intervenants du centre en ont été conscients qui se sont associés à différents partenaires de la société canadienne et québécoise pour non seulement diversifier les ressources du CCJSE, mais aussi pour constituer un réseau de sociabilité très étendu et puissant composé d’acteurs politiques, issus de la société civile, de l’Église, du domaine des finances, des professions libérales. Bref, ils ont fait du CCJSE une véritable organisation communautaire ou associative en ce sens que c’est un projet collectif ancré dans la communauté et visant à répondre aux besoins de ses jeunes en matière d’insertion socioprofessionnelle. » (Y. Assogba, p. 54).

(4) Bertrand Schwartz est cité à deux reprises dans l’ouvrage de Yao Assogba. Cependant les acteurs rencontrés, un directeur général de CJE et le directeur-adjoint du Réseau des CJE, ne connaissaient qu’approximativement l’histoire des missions locales.


Des « missions locales » québécoises ? 1/4

août 9, 2008

Août 2008. Trêve des maillots de bain, écrivais-je. L’esprit estival, je pourrais donc évoquer le concert de clôture des Francofolies avec le spectacle écolo-poétique Terre planète bleue de la diva Diane Dufresne, le son et lumière grandiose du Moulin à Images pour la commémoration du 400ème anniversaire de la ville de Québec, le splendide « gîte pour fins routards » Bleu sur Mer, en Gaspésie (1), tenu par Micheline – rapidement « Mimi » - et sa confiture de piments (« confiture de « pivron »… baptisée au bout de quelques heures de sociabilité humide « de poivrot ») et par Benoît (par ailleurs président d’Amnesty International pour le Canada francophone)… des gens bien. Cela et bien d’autres choses, ce sont trois semaines effectives de vacances au Québec, une enclave d’astérixophones dispersés - 7,7 millions d’habitants sur un territoire grand comme trois fois la France – sur le continent anglophone nord-américain. Avec bien de similitudes hexagonales : « Grogne chez les maires » (Le Journal de Montréal, 5 août 2008), les édiles s’inquiétant de la privatisation du service public postal ; le développement durable… sachant qu’en plus, ici, la fonte de la banquise n’est pas un phénomène exotique ; etc. Bref, le Québec c’est une ambiance nourrie d’une architecture étonnamment médiévaliste, comme s’il fallait affirmer avec force donjons, douves, remparts et échauguettes que l’histoire québécoise ne commence pas avec Champlain, fondateur de la ville de Québec en 1608. Québec c’est également un parler français qui vient de loin et chante - le « o » grave est rare, voix de tête et expression nasillarde transformant le bronze en « breinze ». Beaucoup de mots aussi ne sont pas essorés par le sémantiquement correct : lorsque Bell – les téléphones – licencie plusieurs milliers de salariés, on parle ordinairement de « saignée » à Radio Canada. Pas d’”ajustement” ou autre euphémisme. Peut-être parce que l’hiver y est long et rigoureux, l’été est un temps compté de sociabilité : dès fin octobre, le Québécois « s’encabanne » jusqu’à mai… il lui reste hors-apnée quatre mois. C’est un méridional du nord. Lorsqu’on goûte au Québec, on y revient nécessairement.

Trêve des maillots de bain ? Pas tout-à-fait cependant puisqu’il me faut gérer cette tension entre obsession et passion : l’insertion des jeunes, ici comme en France, est un sujet majeur de préoccupation. On ne se refait pas.

 Cadrage…

De toutes les provinces canadiennes la « Belle Province », où le français est la langue maternelle pour 80% de ses habitants (contre 4,2% dans l’Ontario voisin et 1,4% à l’extrême-ouest en Colombie Britannique), n’est pas la plus prospère : une croissance démographique de 0,7% sur la période 2002-2007 contre 1% pour le Canada, un revenu personnel disponible réel par habitant de 22 685 dollars (31 244 en Alberta), 6,8% de la population sont bénéficiaires de l’aide sociale contre 5,2% pour tout le Canada… enfin un taux de chômage de 7,5% alors que celui-ci n’est que de 5,2% à l’échelle du Canada et de 1,7% en Alberta. (2)

7,5% c’est cependant assurément mieux que notre taux de chômage hexagonal. En baguenaudant à Montréal ou à Québec – « magasiner » dit-on – l’on n’échappe pas aux annonces placardées sur la quasi-totalité des vitrines commerciales « Cherche vendeur-euse », « Ici, on embauche »… Toutefois, comme en France mais à un degré moindre, le chômage affecte plus particulièrement les jeunes : en 2007, le taux de chômage des 15-24 ans était de 12,5%, 13,9% pour les hommes et 11,0% pour les femmes. Beaucoup d’offres mais on devine derrière cette fluidité du marché du travail la précarité, les bad jobs

Rencontre un après-midi avec Marc Grignon, directeur général du Carrefour Jeunesse Emploi de Saint-Laurent : « Quand le chômage augmente, c’est plus facile, quand il descend, ça devient plus dur. » Expression a priori étonnante que, pourtant, on comprend pour vivre en France le même phénomène : si l’augmentation du chômage implique plus d’accueil et d’accompagnement, les jeunes concernés ne sont pas tous éloignés de l’emploi alors que, à l’inverse, quand le marché du travail est plus favorable, celles et ceux qui restent au bord du chemin présentent nettement plus de difficultés de tout ordre. D’un bord à l’autre de l’Atlantique, même processus, même diagnostic : cette prétendue main invisible n’aime pas les éclopés.

L’insertion des jeunes – on ne dit d’ailleurs pas « les jeunes » mais « les jeunes adultes » - repose globalement sur deux grands dispositifs : Emploi-Québec et les Carrefours Jeunesse Emploi.

Emploi-Québec (3)

Emploi-Québec est une agence au sein du ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale, née de la fusion en 1998 de différents services d’emploi et de main-d’œuvre. Cela rappellera une certaine actualité franco-française… France Emploi. En 1997 et la suite de « l’entente Canada-Québec » (ne pas oublier ! Il y a un gouvernement fédéral canadien et un gouvernement provincial québécois), le Québec est responsable des mesures actives d’emploi ainsi que de certaines fonctions du « Service national de placement » (l’ANPE chez nous), les mesures étant financées par le « Compte d’assurance-emploi » (l’Unedic chez nous) dont le Canada est responsable. Emploi-Québec dispose de ses propres structures, 154 Centres locaux d’emploi (CLE) qui offrent des salles multiservices et des aides personnalisées pour l’accès à l’emploi, et contractualise des programmes gouvernementaux avec les Carrefours Jeunesse Emploi. Pour Marie-Chantal Girard, qui distingue trois modèles de régulation du chômage, les CLE qui s’adressent à tous les publics correspondent au « modèle capitaliste qui regroupe des modes d’accès à l’emploi tels que les petites annonces, les sites internet et les guichets d’emploi, {et} s’appuie entièrement sur une logique de marché (offre et demande). L’individu porte donc l’entière responsabilité de sa démarche et effectue souvent cette dernière dans un climat d’isolement. Dans le modèle néo-classique, des services de type institutionnels et communautaires sont offerts aux individus sans emploi, sans toutefois s’appuyer, particulièrement dans le cas des services offerts par l’État, sur des valeurs de solidarité sociale ou une philosophie particulière d’intervention. Les Centres locaux d’emploi (CLE) et les programmes d’employabilité sont de bons exemples de ce type d’intervention. » (4). Il est sans doute discutable de qualifier ce type d’offre de « modèle capitaliste » mais tout au moins on peut l’identifier à partir de deux caractéristiques majeures : avec Emploi-Québec, il s’agit d’une politique publique descendante même si elle est territorialisée et si la présence de ces 154 CLE se traduit 
selon les termes de l’Agence « par des activités locales et régionales,
 et l’adaptation de programmes
aux réalités régionales » (5) ; sa stricte logique sectorielle : l’emploi, rien que l’emploi.

 

A suivre : les Carrefours Jeunesse Emploi.

 

(1) www.bleusurmer.com/

 (2) Ces données sont extraites de Tableau statistique canadien, Institut de la statistique du Québec, juillet 2008, volume 6, n°1.

(3) www.emploiquebec.net/francais/index.htm

(4) Marie-Chantal Girard Le chômage chez les jeunes : analyse théorique des modes institutionnel, communautaire et informel d’accès à l’emploi, 1999, (sous la direction de) Paul R. Bélanger, Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES), Cahiers du CRISES, Collection Études théoriques, n° ET9907.

(5) www.emploiquebec.net/francais/regions/index.htm

 

 

 


Fusion ANPE-Assédic : ça s’organise…

juillet 9, 2008

Dans la perspective du futur nouvel opérateur issu de la fusion entre les deux réseaux, une réunion devait se tenir mercredi 2 juillet avec les deux instances représentatives de l’ANPE et des Assedic, respectivement le CCPN (comité consultatif paritaire national) pour l’Agence et CNIC (Comité national d’information et de concertation) pour le régime d’assurance chômage. Patatras, selon l’AEF (dépêche n° 98985), cette rencontre a tourné court, chacun refusant de se prononcer sur le dossier, considérant, pour l’un que « les documents n’avaient pas été remis dans les temps », pour l’autre qu’ils « ne comportaient pas les informations nécessaires ».

Le document élaboré par la direction générale de la nouvelle instance - dont le nom devait être dévoilé lors de son conseil d’administration le 9 juillet mais a été reporté à la rentrée “pour tenir compte de problèmes juridiques ”sans plus de précisions” selon la dépêche AEF n° 99111 - est notamment considéré comme « trop flou ». Selon le document, « la structuration juridique, organisationnelle et sociale de la nouvelle institution {…} procédera d’un processus continu et progressif qui prendra, pour que les choix stratégiques en soient totalement stabilisés, de 18 mois à deux ans » ; les instances représentatives du personnel, actuelles et futures, devant « être pleinement associées aux réflexions relatives à {cette} structuration sur ces différentes phases. » Ça ne mange pas de pain mais ça n’engage pas plus que ça ne dit..

 Ce que l’on sait…

16 000 m², 8 millions d’euros.

Le siège de la nouvelle institution est fixé dans le XXème arrondissement de Paris, Porte des Lilas : 16 000 m² de locaux accueillant dès mars 2009 environ 750 personnes, pour un loyer annuel d’un peu moins de 5,4 millions d’euros hors taxes auxquels s’ajouteront notamment un surloyer, pendant six ans, de 388 000 euros nets annuels. Toutes charges et taxes comprises, l’opération atteindrait donc 8 millions d’euros.

Quatre niveaux.

S’agissant de l’organisation de la nouvelle instance, celle-ci sera « résolument orientée vers le service aux clients (demandeurs d’emploi et actifs, allocataires, employeurs, collectivités territoriales) » et prendra « en compte la diversité des territoires et la nécessité de délivrer ses principaux services en proximité tout en garantissant une offre de service nationale cohérente ». Quatre niveaux structureront l’entité :

- Un niveau national définissant la stratégie, la conception des politiques et de l’offre de service nationale, le pilotage de la performance et le management du réseau, la maîtrise des risques et des moyens. Le texte précise que la fonction de « formation des personnels » pilotée au sein de la DRH sera organisée « sur une base interrégionale. »

- Un niveau régional qui déclinera la stratégie nationale avec adaptation des politiques d’intervention et de l’offre de services à la région, programmera les moyens régionaux, conduira les partenariats régionaux, pilotera la politique de co-traitance et de sous-traitance, reportera à la direction générale. Ce niveau comprendra les Instances paritaires régionales qui veilleront à la bonne application de l’accord assurance chômage et seront consultées sur la programmation des interventions au niveau territorial.

- Un niveau territorial mettant en œuvre la stratégie régionale en l’adaptant aux caractéristiques du territoire, programmant ses moyens, conduisant les partenariats territoriaux, supervisant les sites d’accueil et unités spécialisées du territoire, reportant à la direction régionale.

- Un niveau local composé de sites d’accueil polyvalents et d’unités spécialisées qui produiront et délivreront des services dans une logique de proximité.

29 établissements.

La nouvelle institution se composerait donc de 29 établissements : une direction générale, composée d’un établissement siège et d’un établissement « Direction des systèmes d’information » ; 26 directions régionales regroupant les directions régionales de l’ANPE et les Assédic (siège et antennes) ainsi que des territoires d’outre-mer (Mayotte, Saint Martin…) ; le GARP (Groupement des Assédic de la région parisienne) qui relève de la qualification d’établissement, avec maintien des centres de traitements nationaux.

Des principes et objectifs opérationnels.

Il s’agit de renforcer et d’améliorer le service aux demandeurs d’emploi dès le 1er janvier 2009, avec le renforcement des guichets uniques, des simplifications supplémentaires dans le processus d’inscription des demandeurs d’emploi ou l’unification des services internet et téléphone.

Appui personnalisé, accompagnement personnalisé et création d’entreprise.

Trois catégories de parcours d’accompagnement sont identifiées : « l’ appui personnalisé » avec notamment la mise en œuvre du suivi mensuel personnalisé au premier mois pour certaines populations sensibles comme les seniors ; « l’accompagnement personnalisé » pour le retour à l’emploi des personnes les plus éloignées de l’emploi (dispositif CVE - Cap vers l’emploi -, opérateurs privés de placement…) ; le parcours spécifique de créateur d’entreprise maintenu dans sa configuration actuelle.

Maintien du « niveau général » de l’emploi… « au regard des missions qui lui sont confiées ».

La création du nouvel opérateur a « vocation à n’entraîner aucun licenciement économique » et rappelle que la loi organisant la fusion prévoit que « la future convention collective comporte notamment des stipulations en matière de stabilité d’emploi ». Aussi, le délégué général « s’engage à maintenir le niveau général de l’emploi en termes d’effectifs au regard des missions qui lui sont confiées ».

Pour tous les personnels de l’ANPE, la nouvelle institution se substitue à l’agence comme employeur. Du côté de l’assurance chômage, il en est de même à l’exception d’une centaine de salariés participant aux missions qui restent dévolues à l’Unédic et ceux des établissements AGS (Association pour la gestion du régime d’assurance des créances des salariés). Ceci sans modification de l’affectation géographique.

Compte tenu cependant du transfert du recouvrement des cotisations d’assurance chômage aux Urssaf, prévu dans la loi pour 2012 au plus tard, Christian Charpy, le délégué général de l’opérateur unique engagera une négociation avec les organisations syndicales représentatives « en vue de conclure un accord sur les modalités de repositionnement et d’accompagnement des salariés actuellement en charge de cette activité ». La direction générale s’engage à envisager pour tout salarié qui le demanderait, « une priorité de reclassement au sein des Urssaf ».

Dialogue social.

Le document aborde enfin les conséquences de la création de la nouvelle institution sur les instances représentatives du personnel. Il est proposé aux organisations syndicales « de négocier et conclure un accord organisant les modalités du dialogue social » au sein de l’opérateur. « Cette négociation pourra être engagée, transversalement par l’Unédic/Assédic et l’ANPE, sans attendre afin que l’accord qui pourrait en résulter s’applique dès le transfert des contrats de travail à la nouvelle institution. »

Plein emploi ou pleine activité ?

Christian Charpy et les organisations syndicales se rencontraient lundi 7 juillet 2008 pour discuter d’un « texte martyr » (c’est-à-dire écrit pour être soumis au débat) en vue de l’accord préalable qui fixera le périmètre et le calendrier des négociations nécessaires à la mise en oeuvre de la nouvelle institution. Espérons que seul le texte sera “martyr”. Le même Christian Charpy déclarait dans un article du Monde (28 juin) “L’objectif du gouvernement est d’atteindre le plein emploi d’ici à 2012.” Est-ce bien de “plein emploi” dont il s’agit car “Se dessine ainsi une stratégie qui, à la limite, pourrait résorber le chômage en le grignotant progressivement par la multiplication de manières dégradées de travailler. On pourrait de la sorte restaurer une société de pleine activité (mot d’ordre de l’OCDE), sans que l’on puisse parler de société de plein-emploi, si l’on entend par emploi un travail relativement assuré de sa durée (prééminence du CDI), fermement encadré par le droit du travail et couvert par la protection sociale.” (1).

 

(1) Robert Castel, “Travailler plus, pour gagner quoi ?”, Le Monde, 9 juillet 2008. Dommage que, pour sa juste dénonciation de L’insécurité sociale (2003, “La République des idées”, Seuil), Robert Castel se soit senti obligé de commencer son article par une critique des thèses de Dominique Méda (Le travail, une valeur en voie de disparition ? 1995, Flammarion) et de Jeremy Rifkin (La fin du travail, 1996, La Découverte).


Plan Espoir Banlieues : paroles d’édiles… Rationalité et rationalisme…

juillet 9, 2008

Après le Conseil Économique et Social, le Plan Espoir Banlieues continue à faire parler de lui, une nouvelle fois à l’Assemblée nationale. Quatre députés interrogent le gouvernement, deux de droite et deux de gauche ou, si l’on préfère discriminer sur une base géographique, deux du Nord-Pas-de-Calais et deux du Rhône.

- Côté UMP, l’un - Dominique Perben – formule prudemment sa question alors que Christian Vanneste évolue dans cette problématique avec une grâce toute pachydermique.

- Côté socialistes, la posture est cohérente : celle d’une défense des missions locales sur la base de la mission de service public, d’un refus de la (idéo)logique du tout concurrence, de l’inéquité entre les allocations CIVIS et contrat d’autonomie, du savoir-faire des missions locales.

Rationalité et rationalisme…

Ces questions succédant à d’autres (déjà recensées sur ce blog) démontrent au moins une chose : les conséquences de la structuration juridique et politique issues du Rapport Schwartz et de l’ordonnance de mars 1982, organisant de façon originale une politique d’État en impliquant fortement les élus locaux jusqu’à leur confier la présidence des associations, constituent toujours un atout majeur. Pas simple de se débarrasser des trublions piou-piou qui, face à une logique rationaliste désincarnée, persistent à être reconnus parce que, tout simplement, ils accueillent les jeunes, ils ont intégré dans leurs pratiques l’évidente nécessité systémique de l’approche globale. Le combat est ici entre une rationalité constructive qui est un garde-fou contre l’erreur, la simplification et l’illusion, et un rationalisme arc-bouté sur quelques postulats et dirigé par la seule efficience. « La vraie rationalité, ouverte par nature, dialogue avec un réel qui lui résiste. Elle opère une navette incessante entre l’instance logique et l’instance empirique ; elle est le fruit du débat argumenté des idées, et non la propriété d’un système d’idées. Un rationalisme qui ignore les êtres, la subjectivité, la vie, est irrationnel. La rationalité doit reconnaître la part de l’affect, de l’amour, du repentir. La vraie rationalité connaît les limites de la logique, du déterminisme, du mécanisme ; elle sait que l’esprit humain ne saurait être omniscient, que la réalité comporte du mystère. Elle négocie avec l’irrationalisé, l’obscur, l’irrationalisable Elle est non seulement critique mais autocritique. On reconnaît la vraie rationalité à sa capacité de reconnaître ses insuffisances. » (1)

Une stratégie de détermination sectorielle…

Ceci étant, il ne faut pas se leurrer et le rationalisme avance ses pièces face auxquelles la conviction des acteurs de l’insertion ne suffira pas. On peut se reporter au chapitre du rapport Boulanger concernant « le recours aux co-traitants : missions locales, Cap Emploi, APEC » (2)

« [131] Les principes régissant l’intervention des co-traitants dans la prise en charge de publics relevant de la responsabilité de la nouvelle institution doivent être les mêmes que ceux qui seront appliqués aux organismes privés quant au type de service à rendre (accompagnement personnalisé), quant à l’autonomie dans la méthode, quant au résultat à atteindre (l’accès rapide à l’emploi, couplé à l’objectif de parcours qualifiant pour les jeunes sans qualification), quant à la durée de la prise en charge. 

[132] Pour autant le mode de fonctionnement de ces intervenants n’en fait pas des sous-traitants puisque le financement de leur action ne dépend que partiellement du conventionnement de l’ANPE. Cette situation est appelée à durer encore malgré les critiques qu’elle ne pourrait manquer de soulever au regard des règles relatives aux marchés publics.

[133] Il est proposé, dans l’attente de solutions juridiquement plus solides, de maintenir le mode actuel de conventionnement en en consolidant fermement la base conceptuelle et politique. Il paraît indispensable de conclure avec chacune des têtes de réseau concernées un accord de fond qui définisse le cadre de l’action entreprise en commun. S’agissant de satisfaire aux exigences supérieures de la politique de l’emploi, il est indispensable que les objectifs en soient partagés par les institutions qui, par la co-traitance avec la nouvelle institution, sont associées à l’effort commun. 

[134] Ainsi il doit être clair pour chacun que la co-traitance, qui préserve l’indépendance des institutions associées, est fondée sur une véritable, et vérifiable, adhésion aux objectifs assignés à la nouvelle institution qui aura la responsabilité d’adresser les publics aux co-traitants et de mesurer publiquement les résultats obtenus (voir § 4.6- Evaluer). Il devra être clair également que c’est cet engagement et à terme les résultats obtenus qui justifieront le financement des structures concernées au-delà des financements ponctuels versés par la nouvelle institution qui, en l’état initial des choses, demeureront limités. » (souligné par nous).

En clair, les « co-traitants » ne peuvent pas être traités par la force des choses comme d’ordinaires prestataires mais, en attendant que leur place privilégiée puisse être juridiquement déconstruite sur la base des règles de libre concurrence, ils devront être contraints d’adhérer ou, plus exactement, de se soumettre aux impératifs de l’opérateur unique dont la stricte sectorialité (l’emploi et la qualification, évaporation du social) et l’accès rapide à l’emploi (cf. la position inverse du CERC sur une temporalité plastique et longue, basée non sur la durée d’un dispositif mais sur le parcours). A défaut, le bâton : les résultats obtenus justifieront ou non le financement.

Du pain sur la planche…

On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas. Et, sans revenir sur ce qui, à de nombreuses reprises, a été développé ici et ailleurs, rappelons à la volée l’exigence déontologique et stratégique d’une professionnalisation pleine et entière (profession – professionnalisme – professionnalité), d’une cohérence interne (projet associatif de structure, participation des jeunes) et externe (dynamique de réseau, culture commune), d’une maîtrise conceptuelle, d’une réappropriation des missions d’observation et de développement local, d’une déclinaison du devoir d’innovation… Bref, la carte d’identité du réseau.

 Verbatim des questions des deux parlementaires UMP…

- Dominique Perben (Rhône) attire l’attention de M. le ministre du travail, des relations sociales, de la famille et de la solidarité sur les préoccupations exprimées par les missions locales s’agissant de la mise en place du contrat d’autonomie. « Dans le cadre du plan banlieues, la mise en place d’un nouveau contrat à destination des jeunes en difficulté a été annoncée. Ce contrat d’autonomie sera signé avec des organismes de placement, il permettra un accompagnement individualisé de jeunes de 18 à 26 ans vers l’emploi. Les missions locales qui accompagnent des jeunes dans le cadre du programme CIVIS s’interrogent sur l’articulation entre ces deux dispositifs. Par conséquent il aimerait avoir des précisions sur la mise en oeuvre du contrat d’autonomie et son articulation avec les dispositifs d’accompagnement à l’emploi existants. »

- Christian Vanneste (Nord) attire l’attention de Mme la ministre de l’économie, de l’industrie et de l’emploi sur le devenir des missions locales en France. « … On peut se demander si les missions locales doivent conserver leur mission d’accompagnement en matière d’emploi, étant donné que la rationalisation des moyens et la mise en place d’un guichet unique par la fusion de l’UNEDIC et de l’ANPE tendent à réunir en un seul et même lieu les informations concernant l’emploi. »

Et verbatim des questions des deux parlementaires socialistes…

- M. Jean-Pierre Kucheida (Pas-de-Calais) attire l’attention de Mme la ministre de l’économie, de l’industrie et de l’emploi sur la mise en place du contrat d’autonomie dans le cadre du plan « Espoir Banlieues ». « Ce nouveau contrat s’adresse aux 16-25 ans les plus en difficultés des zones urbaines sensibles. Il est désormais prévu que les missions locales entrent en concurrence avec des opérateurs privés sur leur principale compétence et responsabilité : à savoir celle de l’accompagnement dans la recherche et le retour à l’emploi. En 2006, les missions locales ont reçu 180 000 jeunes habitant en zone urbaine sensible. 12 500 ont bénéficié d’un contrat aidé, 41 000 ont commencé une formation et 43 000 d’entre eux ont trouvé un emploi. Le lancement de l’appel d’offre réalisé le 31 mars dernier dans 35 départements pilotes remet en cause la pertinence de l’action de ces instances publiques. Il porte atteinte aux missions de service public qu’elles assurent selon des conventions pluriannuelles d’objectifs récemment reconduites. Ces conventions conditionnent l’attribution des financements aux résultats obtenus notamment dans l’accompagnement des jeunes issus des zones urbaines sensibles dans l’emploi. Une ouverture à la concurrence menace donc directement la pérennité de structures qui disposent d’un savoir-faire dans l’accompagnement à l’emploi durable pour les jeunes. La mise en oeuvre du contrat d’autonomie introduit par ailleurs des inégalités de traitement majeures pour les jeunes qui en bénéficieront ou pas. Offrant une bourse de 1 800 euros en six mois alors que le contrat d’insertion dans la vie sociale (CIVIS), outil principal des missions locales, ne permet de proposer que 900 euros sur un an, le contrat d’autonomie généralise une concurrence déloyale qui s’exercera en la défaveur des missions locales. En conséquence, il lui demande de revoir les termes du projet de mise en oeuvre du contrat d’autonomie en veillant à garantir avant toute chose la pérennité d’un service public de qualité au bénéfice de l’ensemble des jeunes en difficulté. »

- Jean-Jack Queyranne (Rhône) appelle l’attention de Mme la ministre du logement et de la ville sur les difficultés d’application du plan banlieues et plus particulièrement sur celles liées aux contrats d’autonomie. « En effet, le contrat d’autonomie présente la particularité d’être confié à des opérateurs choisis sur appel d’offre, alors que le programme CIVIS (contrat d’insertion dans la vie sociale) prévu par la loi de cohésion sociale de janvier 2005 était placé sous la gestion notamment des missions locales. Sur la région Rhône-Alpes, les 49 missions locales suivent actuellement 17 000 jeunes dont 3 600 résidants dans des quartiers classés ZUS. Les résultats obtenus sont plus que satisfaisants, puisque 54 % des jeunes en cours de CIVIS sont employés ou en formation et 52 % des jeunes sortent du programme en situation d’emploi durable. Cette réussite due au savoir-faire des missions locales risque d’être fortement remise en cause par un nouveau programme qui se révèle identique au CIVIS, sauf sur la désignation des prestataires. Compte-tenu des caractéristiques du marché public proposé, nombre d’unions de missions locales n’ont pu aller au terme de la consultation, essentiellement en raison du manque d’avances en trésorerie imposées par les marchés publics. En conséquence, il lui demande quelles mesures pourraient être prises afin que le travail mené par les missions locales avec le programme CIVIS puisse être pris en compte et que les missions locales restent des partenaires privilégiés avec leurs compétences et leurs connaissances au sein de l’application du contrat d’autonomie. »

 (1) Edgar Morin, Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, 2000, Seuil, p. 22

(2) Jean-Marc Boulanger, Contribution à la préparation de la convention tripartite entre l’Etat, l’Unédic et la nouvelle institution créée par la loi du 13 février 2008, avril 2008, p. 33.


 


Plan Espoir Banlieues : le Conseil Économique et Social circonspect.

juillet 7, 2008

Vraiment pas de chance pour Fadela Amara ! Cette fois, ce qui pouvait être considéré jusqu’alors comme du corporatisme ne l’est plus puisque c’est au tour du Conseil Économique et Social d’émettre de sérieuses réserves sur le Plan Espoir Banlieues qui « n’engage pas de pistes réellement nouvelles » et manque de moyens. Reproduction ci-dessous de l’article paru ce jour sur le site du Nouvel Observateur (1). Et, on ne se refait pas, commentaires.

« Le Conseil économique et social (CES) rend lundi 7 juillet son rapport concernant le Plan Espoir Banlieues et fait part de son inquiétude. Le plan, après des « annonces ambitieuses », laisse apparaître « une réalisation incertaine » et un manque de moyens pour favoriser l’emploi pour les jeunes des quartiers.

Le CES propose ainsi, dans sa note d’avis sur « l’emploi des jeunes des quartiers populaires », qui doit être mise au vote mercredi, six mesures volontaristes pour favoriser l’emploi des 18-25 ans dans les zones urbaines sensibles (ZUS).

Manquements

Le Plan Espoir Banlieues avait été présenté en début d’année par le président Nicolas Sarkozy et la secrétaire d’Etat chargée de la Politique de la ville Fadela Amara comme un moyen de lutter efficacement contre le chômage et l’exclusion chez les jeunes. Mais le CES doute fortement de son efficacité.

Pour palier à ces manquements, le Conseil recommande par exemple de bloquer l’accès aux marchés publics des entreprises discriminantes ou encore d’accorder des exonérations de cotisations sociales aux employeurs qui recrutent des jeunes résidant dans des banlieues défavorisées, même si leur entreprise n’y est pas elle-même située.

Pour l’heure, toujours selon le Conseil, le Plan Espoir Banlieues « n’engage pas de pistes réellement nouvelles ». « Bien qu’il soit trop tôt pour tirer un bilan, il est possible de souligner d’ores et déjà un certain nombre d’insuffisances », souligne le rapport.

« Concentration des difficultés »

« Il y a un constat global qu’entre ce qu’on nous avait annoncé - un plan Marshall pour les banlieues - et ce qu’on obtient, il y a un manque de moyens clairs pour mener à bien les ambitions très fortes qui ont été fixées », résume à l’AFP Fodé Sylla, rapporteur de la note et ancien président de SOS Racisme. Pour le CES, il est urgent d’ « activer chaque maillon de la chaîne », de l’école au recrutement, car ces jeunes subissent « de plein fouet une concentration de difficultés » en raison de discriminations à l’embauche, mais aussi en matière de transports ou du logement.

Le rapport souligne aussi la nécessité de lever les conditions de nationalité posées dans certains emplois publics, en milieu hospitalier notamment, et d’attirer les jeunes vers le « vivier » de l’artisanat.

Le CES souhaite, plutôt que le CV anonyme, que se développe des outils pour évaluer « l’avancée de la diversité dans l’emploi », comme les « testing » et des outils statistiques soigneusement encadrés par la Commission nationale informatique et libertés (Cnil). »

La tentation attentiste et l’éthique de responsabilité.

Somme toute, s’il n’était question que de concurrence, le service public de l’emploi pourrait paisiblement attendre pour juger sur pièces l’efficacité présumée des heureux titulaires « OPP » (opérateurs privés de placement) avec l’espoir que la représentation qui sous-tend cette logique – pour aller vite, « privé = efficacité », « concurrence > coopération », etc. – s’effondre ou soit confirmée mais à un tel coût que le critère adulé de nos élites dirigeantes, l’efficience (rapport coûts/résultats), contraigne à constater avec le CERC (cf. article « L’insertion des jeunes sans diplôme : un bon rapport » 3/3, sur ce blog) que le travail des missions locales n’est finalement pas à jeter aux orties. Mais il s’agit de jeunes. De la sorte, sans illusion puisque en tout état de cause ce Plan Espoir Banlieues est lancé, il incombe aux missions locales un devoir de vigilance qu’elles devront exercer au sein des comités de pilotage départementaux de telle façon à ce que l’équité soit la règle, c’est-à-dire l’effort pour les jeunes les plus mis en difficulté. Que l’accès à « l’emploi durable » ne soit pas synonyme, selon l’expression d’André Gorz, d’”emplois de la néo-domesticité” ou qu’il cautionne, comme le RSA, “les emplois de qualité médiocre” (2) mais qu’il se fonde, là encore comme l’écrit justement le CERC, sur des parcours qualifiants. Que la baisse du chômage ne corresponde pas à la hausse de la pauvreté, comme le rapporte Le Monde pour la situation allemande (3). Mais, si ce devoir est commandé par une éthique de responsabilité, la naïveté n’est pas de mise. On peut en particulier songer au savoir-faire de l’accompagnement de ces jeunes, une compétence multidimensionnelle construite au fil des années et très-très éloignée du « traitement de choc » et de ce qui est présenté comme un « système novateur » (cf. courrier de Fadela Amara dans l’article « Plan Espoir banlieues : député, chtit et têtu » sur ce blog). Car, en effet, ce qui pourrait advenir n’est pas très éloigné d’un constat que je posais dans une recherche pour la Chambre régionale d’économie sociale des Pays de la Loire sur le thème de l’évaluation de l’utilité sociale : « L’économie sociale, dès lors qu’elle fait la démonstration de sa viabilité économique, est en quelque sorte victime de son succès : tel est le cas, par exemple, d’associations du commerce équitable ou de producteurs de produits agroalimentaires du développement durable devenant des produits de « l’agriculture raisonnée ». Une recommandation de la CRES de Bretagne {…} énonce ainsi qu’il faut « inciter les acteurs de l’économie sociale, comme des autres entreprises, à développer des stratégies de « marque » ou de labellisation pour faire valoir leurs spécificités dans le respect du libre jeu de la concurrence »… mais on peut parier que cette stratégie de distinction, dès lors qu’elle aura démontré sa pertinence, sera récupérée par le marché… » (4). Il serait à craindre que, jouant le jeu d’un partenariat au nom aussi doux que la réalité des intérêts est objectivement – dans ses attendus, dans sa procédure et dans sa récompense -  purement marchande, les missions locales fassent un lit dans lequel elles ne coucheront plus.

Ceci étant, comme elles n’aspirent pas au repos…

 (1) http://tempsreel.nouvelobs.com/

(2) Hélène Périvier, “Le RSA cautionne les emplois de qualité médiocre”, mai-juin 2008, revue Partage n° 201, pp. 7-8.

(3) Marie de Vergès, « En Allemagne, baisse du chômage… et hausse de la pauvreté », Le Monde, « Supplément Économie », 10 juin 2008.

(4) Philippe Labbé, Évaluer l’utilité sociale de l’économie sociale (et solidaire), février 2008, rapport final pour la Chambre régionale d’économie sociale des Pays de la Loire, p. 17.


Dassault : fours de France… et Bruhnes au rapport.

juin 22, 2008

Un faible pour Méda…

Je l’avoue, j’ai depuis longtemps un faible pour Dominique Méda. Depuis 1995, lorsque fût publié Le travail, une valeur en voie de disparition (Flammarion), succès de librairie auquel avait succédé de très nombreuses critiques. Jeremy Rifkin, l’année suivante, publiait La fin du travail (La Découverte, préfacé par Michel Rocard) et connaissait le même sort : large lectorat et volée de bois vert de la « cité savante ». Les thèmes du partage du travail, de travailler mieux, voire de la décroissance irritaient déjà nombre d’experts. En 1999, Dominique Méda publiait un autre ouvrage de grande qualité, Qu’est-ce que la richesse ? (Alto Aubier) : « Renoncer à civiliser l’entreprise, à mesurer sa contribution à l’accroissement de l’utilité sociale qu’elle procure, à replacer son action dans le cadre général de la société reviendrait à accepter la société comme un pur appendice du marché. {…} Mais c’est évidemment aux entreprises d’être subordonnées à la société, et non le contraire » (p. 117). Ce qui est présenté ici comme une évidence – que je partage – ne correspond tout aussi évidemment pas à l’idéologie dominante où l’entreprise apparaît comme l’alpha et l’oméga de la conduite et de la finalité humaines… Bref, partage de la posture et des analyses de Méda, qui plus est une personne de qualité humaine avec laquelle j’ai eu le plaisir de travailler, lorsqu’elle était responsable de l’animation de la recherche à la DARES, en réalisant pour et avec elle une étude sur les emplois jeunes et le développement durable. Dominique Méda, qui fût la plume d’un courant du PS, Utopia, est désormais au Centre d’Études de l’Emploi : avec de telles thèses en effet, on l’imagine mal au cœur du ministère du travail… la périphérie est juste acceptable. 

Dominique Méda vient de signer avec Pierre-Alain Muet, député PS, un article dans Le Monde du 18 juin : « Travailler tous, et mieux ». Avant d’en parler prochainement, commentaires sur ce qui n’est pas un dérapage et sur un non-événement.

 Le rapporteur du budget de l’Emploi : les chômeurs sont des fainéants et des profiteurs…

Le 19 juin, à l’ouverture d’une audition de plusieurs dirigeants du service public de l’emploi devant la commission des Finances du Sénat où il est rapporteur spécial du budget de l’Emploi, le sénateur UMP de l’Essonne, maire de Corbeil-Essonnes, Serge Dassault a estimé « anormal » que l’Etat aide les chômeurs, « des gens qui ne veulent pas travailler » et suggère de « réduire carrément les aides… »« Le problème n’est pas seulement de trouver de l’emploi mais aussi que l’assistance et les aides diverses aux chômeurs sont trop élevées, à mon avis, pour qu’ils aient une certaine envie de travailler », a déclaré le fils de Marcel… dont la fortune s’est en grande partie faite sur la vente d’armes (1) et dont on peut être certain qu’il n’a jamais de sa vie d’héritier connu le moindre souci financier. Patron du Figaro (on peut subséquemment en déconseiller la lecture), Serge Dassault est la 7ème fortune de France. Un dérapage ? Non puisqu’il persiste et signe le 20 juin au micro de RTL : « Comme ils {les chômeurs} ne veulent pas travailler parce qu’ils gagnent beaucoup d’argent et qu’en travaillant ils n’en gagneraient pas beaucoup plus, je trouve plus simple de réduire les allocations de chômage. » (2). On hésite : affligeant ou révoltant ? Tout compte fait, affligeant et révoltant. L’affliction est sans doute au rendez-vous. Pour la révolte, cela semble plus aléatoire. Il nous manque une Beate Klarsfeld qui, en 1968, avait giflé publiquement le chancelier ouest-allemand ex-nazi Kiesinger.

 Une Europe compétitive et solidaire. Un non-événement.

Xavier Bertrand, paraît-il « chouchou » du Président, a réuni jeudi 19 juin 2008 au ministère du Travail l’ensemble des partenaires sociaux français et européens pour la rénovation de l’agenda social européen, « qui devrait permettre à l’Europe de répondre à quatre défis : la mondialisation, le changement climatique, les évolutions démographiques et la diversité croissante des sociétés européennes. » (3). A cette occasion, Bernard Brunhes a remis un rapport, plutôt une note d’ailleurs, « Un agenda social pour une Europe compétitive et solidaire ». En quinze pages, on recense 52 fois le verbe « devoir ». Ainsi, première page, « Les citoyens d’Europe doivent avoir confiance… au lieu de se replier dans un climat de défiance et d’inquiétude. » Etc. En passant, notons le paradoxe et le discours implicite : pour le paradoxe, la confiance s’obtient-elle par l’injonction ? Pour le discours implicite, d’un côté (naturellement bons) ceux qui sont confiants, de l’autre (défaitistes, oiseaux de mauvaise augure et « déclinologues » de tout poil) ceux qui sont méfiants. Exit Descartes et son doute, base de la pensée scientifique, et place à la foi, aux certitudes, aux « vérités-foudre » ou « ciel » pour reprendre la terminologie de Michel Foucault : il suffit de disposer d’un prophète. Bruhnes fera-t-il l’affaire ? C’est à discuter, on a déjà Attali.

La note de Bruhnes est structurée en trois parties : « Pourquoi une ambition sociale ? », « Les axes d’un modèle social rénové », « Les moyens d’action ».

 Pourquoi une ambition sociale ?

L’introduction n’excelle guère par son originalité, combinant lieux communs, postulats tels que « la mondialisation a globalement un impact positif sur le développement et le dynamisme des économies européennes » (il suffit pour s’en convaincre de constater le « dynamisme » de la nôtre) et rabâchage des directives européennes telles que « augmenter le taux d’activité » (jeunes, seniors), concilier vie familiale et vie professionnelle, « définir des politiques d’accueil des travailleurs immigrés » (cf. la conférence de Brice Hortefeux, le 19 juin, ravi d’annoncer une hausse de 80 % des reconduites à la frontière d’étrangers en situation irrégulière pour les cinq premiers mois de 2008 (4), tout ceci se concluant par l’inévitable thématique du développement durable : « Dans les deux années qui viennent et avant que soit définie la stratégie qui, après 2010, prendra le relais de la stratégie de Lisbonne (toujours d’actualité ?), un important travail d’analyse et de concertation est à réaliser pour préciser les liens entre ces nouvelles conditions du développement économique durable et les conditions de vie, d’emploi, de revenu, de consommation, de solidarité. » Bien. Cela ne mange pas de pain et considérons à la décharge de Bernard Bruhnes que, « l’ambition sociale » n’étant pas spontanément associée à l’Europe, l’exercice n’était pas des plus aisés.

 Les axes d’un modèle social rénové…

Corps du texte, quatre « axes » nous sont proposés… enfin, plus exactement et compte-tenu de l’occurrence du « devoir », ne sont pas discutables. S’imposent ainsi le retour à l’emploi, la flexisécurité, la protection sociale et le développement du marché intérieur, la lutte contre les discriminations et la lutte contre la pauvreté.

La compil’…

Mise en bouche, la compil’ de la politique de l’emploi : le retour à l’emploi par tous les moyens, depuis « faire évoluer les systèmes de prestations en direction des personnes sans emploi de telle sorte qu’elles soient plus incitées qu’elles ne le sont aujourd’hui » (on frise Dassault), « rendre plus efficaces les services publics » (fusion ANPE-UNEDIC et mise en concurrence à l’horizon), « améliorer les conditions dans lesquelles les jeunes sortant de l’école et de l’université s’orientent vers les secteurs employeurs » (tiens, cela rappelle «  Le problème scolaire pèse aujourd’hui d’un poids que tout le monde s’accorde à reconnaître comme lourd : si ce poids n’est pas rapidement allégé, il serait même à redouter que nos propositions elles-mêmes en soient affaiblies. »… en 1981, introduction du « Rapport Schwartz »), « inciter les employeurs à continuer à employer les personnes qui ont un âge couramment considéré comme l’âge de la retraite » (qui, si cela fonctionne, deviendraient des « retraités actifs occupés », concept novateur hormis pour les jeunes retraités militaires qui occupent des postes réservés(5)} et, pour les personnes éloignées de l’emploi, « l’Union pourrait poser le principe d’une seconde chance… comme droit reconnu au niveau européen. » Rappelons à toutes fins utiles l’article 5 du Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, « Chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi… », première « chance » à mettre en œuvre avant d’imaginer une « seconde chance ». Une bonne proposition cependant, concevoir des programmes de type Erasmus pour « les jeunes les moins outillés pour l’emploi ».

Flexisécurité…

Puisque, coûte que coûte, il faut « assurer la fluidité du marché du travail », Bruhnes reprend le thème de « lorsqu’il n’est pas possible de sécuriser l’emploi, il faut sécuriser le travailleur ». Rappelons que la flexisécurité, inspiratrice d’une pléthorique littérature, articule trois facteurs : la liberté d’embauche et de licenciement, une bonne protection sociale des chômeurs et une politique d’activation de ceux-ci, c’est-à-dire l’obligation sinon de travailler du moins de rechercher un emploi. Jusqu’à présent, le premier et le troisième facteurs sont incontestablement promus, contrairement à la protection sociale des chômeurs qui, hormis exceptions (expérimentation du contrat de transition professionnelle), n’est guère au rendez-vous… sauf à considérer qu’elle recouvre la dégressivité des allocations chômage, les radiations… Ajoutons enfin que le Danemark, inspirateur de la flexisécurité, a un système fiscal d’impôt sur le revenu qui représente 53,2% des recettes de l’État contre 17,3% en France, que son niveau de prélèvements obligatoires atteint 48,9% contre 44% en France, que 8,5% de son PNB est consacré aux dépenses publiques d’éducation contre 5,8% en France. Tout ceci (et bien d’autres choses) est écrit dans Faut-il brûler le modèle social français ? par Alain Lefebvre et… Dominique Méda (2006, Seuil). Pour résumer, transposer le modèle danois au-delà de son simple slogan impliquerait des mutations structurelles pour lesquelles les yeux bleus de Parisot vireraient à coup sûr au vert… D’autant plus que, les Danois travaillant 34,4 heures hebdomadaires soit deux heures de moins que les Français, il faudrait tant qu’à faire diminuer ici la durée de travail.

Il est urgent de réfléchir pour se mettre d’accord…

Les deux autres axes, « protection sociale et développement du marché intérieur » et « lutte contre les discriminations et contre la pauvreté » ont tous la particularité d’être à l’étude ou à étudier : « Ce thème pourrait faire l’objet d’un groupe de réflexion » (pour la contradiction entre des conventions collectives et la libre concurrence autorisant des travailleurs étrangers employés à exercer un emploi sur la base du droit du travail de leurs pays d’origine) ; « Il est important que, à l’occasion des réflexions et des décisions à prendre au niveau de l’Union sur les SSIG… » (à propos des services sociaux d’intérêt général) ; « Sur ce point de la transférabilité d’un État à un autre, il reste beaucoup à faire… Il est souhaitable que la commission s’emploie à faire avancer rapidement ces dossiers. » (concernant les systèmes de protection sociale) ; « La question spécifique des Roms qui se pose dans plusieurs États membres pourrait faire l’objet d’une analyse confiée par la commission à un groupe d’experts. » (au sujet des Roms) ; « La mise en place d’une politique concertée dans ce domaine appelle le développement de  cette approche. » (à propos des travailleurs immigrés) ; « Il conviendrait de rapprocher les expériences. » (au sujet des personnes dépendantes)… Abrégeons… et constatons que, si le thème du rapport était l’Europe sociale, ce qui constitue ce social n’est exprimé qu’en termes de recommandations, éventualités, souhaits… alors que le volet économique - « Une Europe compétitive » - est lui formulé en termes d’obligations. On commence à comprendre pourquoi les citoyens ne perçoivent de l’Europe que la technocratie et la facilitation d’une logique purement libérale.

 Les moyens d’action. La nov-langue.

Comment faire puisque, si l’Europe n’est pas avare de directives dans le domaine économique, celles-ci « se font rares dans le domaine social, du fait de l’opposition de certains États à toute avancée dans ce domaine. » ? D’abord le discours de la méthode avec une petite anthologie de la nov-langue bruxelloise : « la méthode ouverte de participation (MOC) a montré son efficacité et ses limites »… et « elle pourrait être améliorée par des techniques de benchmark plus systématiques » quoique certains plaident pour « la méthode du naming and shaming ». (sic). Soit, considérant que l’essentiel est dit puisqu’on est à la page 14 (sur 15), la note de Bruhnes vous tombe des mains, soit, buvant le calice jusqu’à la lie, on tape http://europa.eu/scadplus/glossary/index_fr.htm , glossaire européen… Dans les deux cas, on salue l’artiste qui parvient - sans rire - à écrire que « l’effort de communication est évidemment très important dans la mesure où il permettrait d’aider les gouvernements à convaincre les citoyens de conduire des politiques d’harmonisation européenne. » Outre la création d’un « secrétariat autonome des négociations sociales » et l’utilisation du « Fonds européen d’ajustement à la mondialisation … en clarifiant les critères de déclenchement, apparemment trop complexes, trop limitatifs ou trop bureaucratiques », ce « comment faire » se résume à « la mise au point de principes communs », à « de larges communications dans les États membres » et à « une déclaration commune ».

 Contre-exemple. Parler vrai.

La messe est dite. Vous avez évité une heure de lecture (moins le temps consacré à cet article) au terme de laquelle vous aviez la garantie de ne pas avoir progressé. Cependant, si vous pensez que communiquer est nécessaire mais appelle passion et authenticité, plutôt que poncifs et savoirs d’experts réservés aux seuls experts (qui se lamentent de ne pas être compris et souffrent d’être perçus comme des technocrates), vous pouvez consacrer six minutes pour voir et écouter Severrine Suzuki, 13 ans, à la tribune de l’ONU http://fr.youtube.com/watch?v=5JvVf1piHXg . Elle représente l’Organisation des enfants en défense de l’environnement. Elle parle vrai, juste. On est littéralement scotché. Ce qui est mieux que d’être atterré ou ennuyé.

Enfin, ce que j’en dis…

 


(1) Outre le Rafale et le Mirage 2000, on doit au père, Marcel Dassault, une importante contribution à l’éducation populiste (pas de faute de frappe) puisque, fan (réellement) de Chantal Goya, il créa le magazine Jours de France, fût producteur de La Boum 2, etc.

(4) A l’inverse, on peut se reporter à l’article du Monde  - 18 juin 2008 - de Michel Rocard et Jacques Delors, « L’Europe doit respecter la dignité des sans-papiers » : « … une politique européenne qui soit pragmatique… et, dans le même temps, respectueuse de la dignité et des libertés fondamentales de tous ceux qui tentent de vivre une vie meilleure en rejoignant l’Europe. »

(5) Tiens, voilà un sujet qui ne retient l’attention de personne… La Grande Muette.


Les chômeurs veulent-ils travailler?

juin 13, 2008

La suite, comme promis, de « Pourquoi y a-t-il tant de smicards en France ? », ébauche de déconstruction du slogan « Travailler plus pour gagner plus », avec les résultats et commentaires de l’enquête que la DARES et la DREES ont mené, en 2007, auprès de 3 280 bénéficiaires potentiels (actifs occupés ou non) de la prime pour l’emploi (PPE), soit des revenus inférieurs à 1,5 Smic en 2005. Cette enquête visant à apprécier quels étaient les freins à l’emploi et au maintien en emploi de ces personnes est publiée dans le n° 24.1 de juin 2008 de Premières synthèses Premières informations (http://www.travail-solidarite.gouv.fr/IMG/pdf/2008.06-24.1.pdf ). On y apprend pas mal de choses qui vont à l’encontre des idées reçues générées par cette stratégie de focale qui, regardant l’arbre d’un chômeur peu motivé, dissimule la forêt de celles et ceux qui voudraient travailler et sont prêts à beaucoup de sacrifices pour y parvenir. Ce qui est très loin du sentiment du slogan « Travailler plus pour gagner plus ». Au fait, quel est en bon français le nom de ce sentiment ? La cupidité. Tout simplement.

 98% des chômeurs veulent travailler… Le brancard plutôt que le bâton.

72% des personnes exerçaient un emploi en 2007, sept sur dix à temps complet et presque autant avec un contrat à durée indéterminée. Les personnes sans emploi se répartissaient en chômeurs (46%), personnes au foyer (26%) et inactifs (28%) dont la majorité pour des raisons de santé.

« Parmi les personnes sans emploi qui ne souhaitent pas travailler à l’avenir figurent principalement des personnes qui se déclarent inactives pour raison de santé… Les personnes qui se déclarent au chômage souhaitent en revanche dans leur presque totalité travailler. » Autre résultat de l’étude, radicalement à l’opposé du discours rabâché associant chômeur et mauvaise volonté, « Les personnes sans emploi qui se déclarent « chômeur » souhaitent en revanche quasiment toutes travailler à l’avenir ou ont déjà trouvé un travail qui commencera plus tard. Seules 2% des personnes se déclarant au chômage ne souhaitent pas travailler à l’avenir, essentiellement pour des raisons de santé. » Ce n’est donc pas des allocations dégressives ou des radiations qu’il faut mettre en place pour que les gens travaillent mais essentiellement une logistique de santé : brancards (pour les éclopés), assistance respiratoire (pour les insuffisances respiratoires), défibrillateurs (pour les maladies cardio-vasculaires)…

 Travailler plus et gagner moins…

On objectera qu’ « elles souhaitent travailler mais à des conditions déraisonnables ! » Et bien non, « Les personnes à la recherche d’un emploi… sont prêtes à faire d’importantes concessions pour accéder à l’emploi. » : déménager, prendre un emploi d’un niveau inférieur à leur qualification, accepter un CDD ou un temps partiel alors même qu’elles souhaiteraient un emploi à temps complet. Bien sûr, on observe des variations suivant les caractéristiques de ces personnes. Ainsi 53% des diplômés du supérieur accepteraient un déclassement… contre 97% des non-diplômés. Mais, s’agissant des « publics prioritaires » de la politique de l’emploi, ce sont bien ces derniers qui constituent le « cœur de cible ». Et bien ceux-là semblent avoir fait le deuil de leurs aspirations.

 Mobile pour être stable…

Les moins de 30 ans qui vivent isolés sont les plus prêts à déménager pour une proposition d’emploi ferme ou une perspective d’activité sûre. Ce que l’on peut en déduire (que ne fait pas la DARES), c’est que, contrairement à l’idée reçue et confortable d’un déficit de mobilité reportant l’échec sur les personnes, le problème est moins dans la mobilité « en soi » que dans la mobilité « pour quoi ». On accepte en effet d’être mobile… pour gagner en stabilité et  il n’y a pas à porter la mobilité au pinacle des vertus premières, la vertu résidant dans le couple « mobilité – stabilité » : « Bouger pour s’en sortir », selon le titre de l’ouvrage d’Éric Le Breton (2005, Armand Colin), certes… mais à condition de pouvoir s’installer. Là comme ailleurs, il faut se défier des évidences colportées en slogan car, avec un peu de recul, le discours sur la valeur quasi-anthropologique de la mobilité est sérieusement ébranlé : « Lorsqu’il fallait des ouvriers dans des régions où étaient implantées des industries, le discours dominant a promu les grandes immigrations. {…} Lorsqu’il fallait fixer la main d’œuvre pour garantir la production, stabilité et sécurité étaient au centre de la doctrine du compromis fordiste. {…} Lorsque le temps n’est plus à la stabilité, le courant de pensée « post-tayloriste » développe à l’envi les notions de flexibilité et d’initiative, ancienneté et stabilité devenant synonymes d’obsolescence. »

 Si les difficultés ne tiennent pas à la « mauvaise volonté » des personnes, quelles sont-elles ?

Tout d’abord dans… le manque d’offres d’emploi. Si spontanément cela peut sembler tautologique, il n’est pas inutile de rappeler que la première cause du chômage n’est pas à rechercher chez la psychologie des gens mais dans le fonctionnement du marché du travail. Ce déficit de propositions n’est pas qu’une donnée brute mais doit être corrélé avec les compétences exigibles pour satisfaire les offres disponibles. Ainsi  65% des personnes en recherche d’emploi expliquent leur insuccès par un manque de formation ou d’expérience. « Au total, 82% des personnes citent au moins une raison liée à l’insuffisance de l’offre d’emploi ou à l’inadéquation de leur qualification ou de leur expérience aux postes offerts comme l’une des difficultés à la recherche d’emploi. » La formation, initiale, professionnelle, tout au long de la vie, est très probablement l’antidote le plus efficace, nécessaire même s’il n’est pas suffisant, pour enrayer la spirale entropique vers l’exclusion dont le premier palier est la déqualification. En deuxième rang - 24% - ce sont les problèmes de santé qui sont perçus comme obstacles à la recherche d’emploi et en troisième rang - 21% - les discriminations à l’embauche. A ce sujet, on peut se reporter à l’opération de test menée au second semestre 2007 par la Halde et présentée le 10 juin 2008 (http://www.halde.fr/IMG/pdf/Rapport_general_2008.pdf) ou, pour faire plus court, à l’article « Difficile de mesurer les discriminations » du Monde en date du 12 juin 2008.

 La question financière…

L’étude de la DARES et de la DREES s’est intéressée plus particulièrement à ceux qui refusent une offre pour un motif économique : « Le manque d’argent pour chercher un emploi se révèle en revanche moins déterminant {que le manque de qualification, les problèmes de santé et les discriminations} ; seules 13% des personnes concernées évoquent ce motif comme l’une des difficultés à la recherche d’un emploi. » Ceci, alors même que 58% des personnes jugent importants ou assez importants, compte-tenu de leurs ressources, les coûts financiers liés à la recherche d’un emploi (transport, correspondance, appels téléphoniques, garde des enfants…). Enfin, ne retenant que les personnes ayant refusé une proposition d’emploi, on remarque que l’obstacle financier est le motif principal de refus, d’ailleurs plus avancé par les diplômés du supérieur (qui refusent deux fois plus que les non-diplômés), suivi de la mauvaise situation géographique et de la pénibilité. En d’autres termes, la question financière, tant d’un point de vue dépenses pour obtenir un travail que conditions salariales, n’est pas l’obstacle majeur pour les demandeurs d’emploi mais elle l’est pour ceux qui, parmi ces derniers, ont refusé une proposition.

 Le travail rapporte peu…

Quant aux personnes ayant un emploi, la rémunération jugée trop faible est le premier motif d’insatisfaction… « les actifs percevant les revenus les plus faibles exprimant plus souvent cette insatisfaction », comme on aurait pu l’imaginer. Osera-t-on encore le dire face à la déferlante de messages publicitaires où l’intérim est synonyme de liberté, promotion et épanouissement (2), « le travail temporaire constitue une source d’insatisfaction importante pour les personnes qui n’ont pas d’emploi permanent. » Si la rengaine avance que le travail c’est la santé, celle-ci n’est pas de façon patente économique puisque près de 40% des personnes qui ont repris un emploi considèrent que leur situation financière ne s’est pas améliorée. Ce taux – qui atteint 54% chez les plus de cinquante ans… cela ne va pas être simple pour le forcing de remise au travail des seniors… - est probablement en-deçà de la réalité. En effet, s’appuyant sur les données de l’enquête ANPE-DARES 1999, Nicolas Prokovas et Mathieu Béraud écrivaient en 2001 « La reprise d’emploi s’accompagne d’une diminution du salaire. Cela ne concerne pas seulement les chômeurs qui retrouvent un emploi à temps réduit : hormis les personnes qui passent d’un temps partiel à un plein temps, toutes les autres catégories voient leur salaire mensuel baisser. » (2). Parmi les coûts liés à l’exercice d’un emploi, les transports représentent la dépense jugée par le plus grand nombre comme assez ou très importante (3). Il n’est pas certain que, au regard du battement d’aile des derricks en Arabie Saoudite et l’ouragan déclenché à la pompe de la station-service du coin, cette appréciation évolue favorablement.

 Travailler plus pour survivre.

Les actifs occupés à petits revenus ne sont pas pour autant découragés, principalement les jeunes, et aimeraient travailler davantage.  Et pour cause puisqu’il s’agit principalement des personnes exerçant un emploi à temps partiel : « 54% des personnes travaillant moins d’un mi-temps veulent effectuer un nombre d’heures plus important », le motif n’étant  pas à aller chercher bien loin, juste deux paragraphes précédents : 92% de ces personnes perçoivent un revenu mensuel net inférieur à 1 000 euros et 40% un revenu inférieur à 500 euros. A ce tarif, on comprend leurs aspirations à plus d’heures mais ce « gagner plus » n’est que la tentative forcée, désespérée, de survivre.

N’exagérons rien, ne soyons ni pessimistes, ni déclinologues. Il leur reste d’autres voies à explorer : les jeux de grattage aux noms imbéciles, La roue de la fortune, Qui veut gagner des millions… Sait-on jamais, si cela réussissait, les anciens pauvres connaîtraient les affres des nouveaux riches: Le Monde du 6 juin indiquait que « 116 des 1000 contribuables ayant déclaré les revenus les plus élevés au titre de 2006 ont réduit leur impôt effectivement de près de 93% » (4) ; le même jour, dans le même quotidien, Philippe Manière, directeur de l’Institut Montaigne (un think tank libéral), concédait le qualificatif de « spectaculaires » aux revenus des patrons du CAC 40 – « environ 2,3 millions d’euros par an hors stock-options » - mais s’empressait d’ajouter « il ne faut cependant pas perdre de vue que l’intérêt du pays est que des hommes et des femmes de qualité dirigent ses grandes entreprises » et ne saisissent pas l’opportunité étrangère « d’autres carrières bien plus rémunératrices ».

De quoi se plaint-on? 

 

 (1) Philippe Labbé, Les bricoleurs de l’indicible. Structurer, densifier l’intervention sociale, 2004, Apogée, pp. 149-150.

(2) « Chômeur aujourd’hui, précaire demain ? Le cas des chômeurs qui retrouvent un emploi » (sous la direction de) M. Del sol, A. Eydoux, A. Gouzien, P. Merle, P. Turquet, Nouvelles dimensions de la précarité, 2001, Presses Universitaires de Rennes, p. 208.

(3) Les ETT, qui disposent d’un confortable budget de communication, mettent en avant dans leurs discours publicitaires deux figures de l’intérimaire : « les intérimaires aventureux, individus plutôt jeunes, qui aiment courir des risques, souhaitent faire diverses expériences avant de se stabiliser… » et « les professionnels de l’intérim, des individus très recherchés sur le marché du travail disposant de qualifications et de compétences spécifiques… » (Catherine Faure-Guichard, L’emploi intérimaire. Trajectoires et identités, 2000, Presses Universitaires de Rennes, pp. 111-112). Ces deux figures sont, bien sûr, très loin de recouvrir la majorité de celles et ceux qui, faute de mieux, s’adressent aux ETT : caissières, ouvriers non-qualifiés du bâtiment et de la restauration, employés des services aux entreprises (nettoyage, gardiennage…). Il y a, pour les structures d’insertion, beaucoup à apprendre des ETT notamment en termes de rapport à l’entreprise… pour autant la perspective d’un précariat généralisé, le plus souvent présenté sous le terme chatoyant d’adaptabilité ou de souplesse, ne peut être un point de convergence.

(3) Lire sur le blog de l’USGERES, que tient Michel Abhervé, “Si les salariés n’ont plus les moyens de se payer la mobilité, comment l’exiger des demandeurs d’emploi?” (http://www.usgeres.fr/).

(4) « L’explosion des niches fiscales : une atteinte à l’équité ».

 

 


Pourquoi y a-t-il tant de smicards en France ?

juin 12, 2008

Face au slogan (1) « Travailler plus pour gagner plus », il n’est pas inutile d’en revenir aux faits. Pour cela, deux lectures : un chapitre « Pourquoi y a-t-il tant de smicards en France ? » de l’ouvrage de Guillaume Duval, Sommes-nous des paresseux ? Et 30 autres questions sur la France et les Français (Le Seuil, 2008) ; le dernier Premières Synthèses Premières Informations de la DARES (n° 24.1, juin 2008). Un ami m’ayant glissé à l’oreille l’autre jour, lors de l’assemblée générale de l’ANDML, que j’écrivais trop long (2) et trop chaque jour, seulement Guillaume Duval aujourd’hui, la DARES demain ou après…

 France-Bulgarie= 0-0

Pourquoi y a-t-il tant de smicards en France ? A cette question Guillaume Duval, par ailleurs rédacteur en chef d’Alternatives économiques, répond en constatant que la France est de très loin le pays où la proportion des salariés payés au salaire minimum - 17% - est la plus élevée : au Royaume-Uni, par exemple, seuls 3% des salariés sont dans cette situation et un seul pays se rapproche un peu de la France sur ce plan, la Bulgarie… (le bon goût…).

Les raisons de cette proportion importante, un salarié sur six, doivent tout d’abord être recherchées  dans un système fiscal et social où, en pratique,  les salariés « riches » paient proportionnellement plus les prestations d’assurance maladie reçues que les salariés « pauvres ». Ce dont on pourrait se féliciter sauf que « … ce n’est pas au nom de la justice sociale qu’une telle politique a été menée. Il s’agissait de privilégier le développement des emplois à bas salaire pour lutter contre le chômage très important des personnes non qualifiées. »

 Réussir à créer beaucoup d’emplois mal rémunérés…

Cette politique s’est révélée très « efficace » puisque… l’économie française a créé des emplois mal payés en grand nombre ! En effet, selon l’Insee, la proportion des bas salaires dans les embauches à temps complet est passée de 41 % en 1992 à 50 % en 2001. Et, logiquement, la part des salariés qui touchent moins que 1,3 fois le Smic a bondi dans le même temps de 30 à 38 % de la population salariée. La proportion des Smicards proprement dits, qui tournait autour de 8 à 9% des salariés au début des années 1990, a désormais doublé. Cependant, au final, cette politique n’a pas atteint son objectif initial puisque le chômage des personnes peu qualifiées reste très élevé.

 Trappe à bas salaires, déclassement et relégation…

Elle a eu par contre de graves effets pervers dont la création d’une « trappe à bas salaires » : si un employeur augmente le salaire net d’un salarié proche du SMIC de 10 %, le coût total de son travail pour l’entreprise augmentera de 20 ou 25 %, car les charges sociales s’accroîtront très rapidement, beaucoup plus rapidement que le salaire lui-même. « Autrement dit, il y regardera à trois fois avant de s’engager dans cette voie. En abaissant le niveau des charges sociales à proximité du SMIC, on a donc aussi créé les conditions pour que les gens qui se trouvent dans cette zone de rémunération ne puissent plus en sortir… »

Cette politique fondée sur l’axiome « plus d’emplois mal payés = moins de chômeurs peu qualifiés » a été conduite par tous les gouvernements depuis 1990. L’équation paraissait simple. Sauf que, dans une situation de chômage de masse et de rapport déséquilibré entre l’offre et la demande au bénéfice des employeurs, les nouveaux emplois mal payés ont été occupés en priorité par des salariés dotés de diplômes : hyper-sélectivité,  déclassement des sur-diplômés… et la file d’attente de la relégation toujours reconstituée pour les moins qualifiés. D’autre part, singulièrement avec la tertiarisation et le contact direct avec les clients, les nouveaux emplois exigent une capacité relationnelle des salariés de plus en plus essentielle. « Ce n’est donc pas une question de prix : il n’existe tout simplement plus de place pour des personnes qui ne possèdent pas ces qualifications minimales. » C’est donc raté de ce côté.

 Une attractivité… temporaire.

Autre volet, macro-économique : cette politique de baisse des charges sociales à proximité du SMIC a rendu la France internationalement attractive en termes de coût du travail, particulièrement pour le travail industriel. En 2005, une heure de travail d’un ouvrier allemand coûtait 34 % plus cher que celle de son homologue français selon le Bureau of labor statistics américain, alors que cet écart n’était que de 26 % en 1985. « Le cas le moins connu est probablement celui des Britanniques : malgré toutes les années Thatcher, en 1984, l’heure de travail d’un ouvrier britannique coûtait 17 % de moins que celle d’un ouvrier français, mais en 2005 l’ouvrier anglais était devenu 4% plus cher. Dans le même temps, les salariés français restaient pourtant parmi les plus productifs du monde. » Friandes de bas coûts salariaux, les grandes entreprises étrangères et multinationales n’ont pas hésité à s’installer dans l’Hexagone (Toyota, Daewoo…) mais, sitôt trouvé moins cher, elles sont reparties vers l’Europe de l’Est ou en Asie. C’est donc raté de ce côté aussi.

 Évaluer les politiques publiques : exclusivement les piou-piou ?

Guillaume Duval conclut « Non seulement donc, la politique de baisse du coût du travail à proximité du SMIC a ouvert une trappe à bas salaires dans laquelle une part croissante de ceux qui ont un emploi sont durablement enfermés, mais en plus, sur le long terme, elle a fragilisé la position de la France dans la division internationale du travail en lui faisant occuper une position « bas de gamme », directement menacée par la montée en puissance des pays émergents. »

Si l’évaluation des grands stratèges, largement coachés par des bataillons d’experts, économistes et attaliens en tout genre, était aussi drastique et soupçonneuse que celle à laquelle sont soumis les piou-piou de l’intervention sociale, nul doute qu’on leur ferait une convention (uniquement) annuelle d’objectifs, non reconductible.

Cela me fait songer à une contribution que j’avais faite au Vè congrès de l’Association des Maires des Grandes Villes de France. On y entendait à tour de bras le qualificatif de « durable » (dont l’usage est inversement proportionnel à sa réalité). J’ai proposé que tous les contrats et mandats des personnalités (élus, hauts fonctionnaires) qui peuplaient la salle soient révisés et passés à six mois. Histoire de relativiser la notion de durabilité. Je n’ai, il faut l’avouer, obten