Esquisse de définition de l’accompagnement social ou, plutôt, socioprofessionnel

novembre 10, 2009


S’il appartient à la tradition du travail social, l’accompagnement est une notion qui a été très largement appropriée par les acteurs des politiques de l’emploi, de façon plus générale par les « intervenants sociaux ». « L’accompagnement est ainsi devenu le mot le plus général pour désigner les pratiques d’un ensemble très large d’intervenants sociaux dans les secteurs les plus divers. » (1) Probablement pour deux raisons majeures. La première est que, dans la mesure où il considère la personne dans sa globalité, l’accompagnement humanise la mise à l’emploi. La seconde tient à la mutation du marché de l’emploi, à sa flexibilité, qui appelle une « sécurité sociale professionnelle », l’accompagnement représentant en quelque sorte la garantie de stabilité et de continuité dans l’instabilité et la discontinuité. On n’est guère éloigné de ce « point fixe » que Robert Musil recherchait en plantant un clou dans un jet d’eau (L’homme sans qualité). Point essentiel, l’accompagnement n’appartient pas qu’au champ du social mais est devenu – pour les jeunes et avec l’article 13 de la loi de cohésion sociale – un nouveau droit créance voulu par le législateur.

 

L’expression « accompagnement social » demeure cependant ambiguë car elle signifie pour beaucoup un accompagnement dans tous les champs de l’activité humaine, excepté celui du professionnel : habitat, mobilité, culture, santé, etc. Cependant, dès lors que l’accompagnement social soustrairait  le champ professionnel, force serait de constater qu’il ne serait plus global.

Au regard du principe-pivot des missions locales, l’approche globale (ou « holistique »), c’est-à-dire l’indissociabilité et la non-hiérarchisation des domaines, la conception de l’accompagnement social correspondra ici à ce que l’on pourrait/devrait peut-être, sans doute, nommer plus précisément l’accompagnement socioprofessionnel.

Le champ de l’accompagnement socioprofessionnel porte sur la personne dans sa globalité, s’appuie sur le principe de ses ressources, vise à réduire ou à résoudre les difficultés de tous types qui font obstacle à l’intégration, cette dernière entendue comme finalité du processus d’insertion professionnelle sociale (2), et mobilise les professionnels qui interviennent en « prenant en compte » et non « en charge ».

La posture professionnelle se fonde en conséquence sur l’aide au développement de l’autonomie de la personne et n’est pas ou ne doit pas être une démarche hétéronome.

 

Sur le volet professionnel, l’accompagnement répond à « la nécessité de promouvoir une sécurisation des trajectoires passant par la prévention de la dégradation des compétences, l’amélioration des mobilités et le développement de l’employabilité. » (3) Finalisé par l’accès à l’emploi et le maintien dans celui-ci de la personne, souvent en étayage d’une logique d’alternance, « l’idéal » de l’accompagnement repose sur une synthèse, issue d’une négociation (dialectique) d’éléments dialogiques entre projet de vie et projet professionnel, ressources individuelles et potentialités du marché du travail, normes prescrites et pratiques effectives. Cette synthèse négociée est formalisée dans un contrat qui peut lui-même s’inscrire dans un dispositif énonçant un certain nombre de conditions (modalités) à remplir.

 

L’accompagnement ainsi institutionnalisé renvoie aux difficultés que rencontrent les demandeurs d’emploi pour accéder à l’emploi, pour intégrer un marché de l’emploi dont les codes semblent de plus en plus difficiles à décrypter. Son rôle paraîtrait d’autant plus nécessaire que d’importants changements dans les modes de recrutement et les organisations du travail sont attendus dans les années à venir (4). De fait, il introduit une nouvelle dimension dans le rapport au marché du travail : une sorte d’espace alternatif (pour les jeunes, de socialisation ?) dans lequel les opérateurs en charge de l’accompagnement compilent des procédures, des outils, des prestations et doivent faire preuve d’innovation (5), afin d’aider les demandeurs d’emploi à intégrer le marché du travail. Quant à ceux-ci, ils doivent trouver dans cet espace les moyens de créer des liens avec le marché de l’emploi et, en cela, prendre conscience de leurs capacités et potentialités, acquérir les codes du dialogue employeur – employé, au besoin définir un projet et/ou suivre une formation, etc., pour, à terme, être autonome dans le monde du travail. Ainsi les mesures d’accompagnement, qui sous-entendent un contrat – selon les cas – formel ou informel passé entre le demandeur d’emploi et l’opérateur, sont supposées inscrire les individus concernés dans une dynamique d’échange et de recherche. Un paradoxe se pose alors : ces mesures permettent-elles effectivement aux individus d’atteindre à une réelle autonomie ou induisent-elles au final un besoin plus fort d’accompagnement ?(6) Le risque de cette dernière hypothèse est d’autant plus fort que, dans nombre de cas et ceci étant accentué par la crise, les professionnels en principe mobilisés pour gérer du flux sont, faute de débouchés, contraints  une gestion de stock. Ils sont, selon la métaphore de Robert Castel, comme le passeur qui au milieu de la rivière s’aperçoit qu’il n’y a plus de berge où débarquer ses passagers. La tentation peut être forte,  ce moment, de se focaliser plutôt sur l’accompagnement que sur le résultat de celui-ci : un accompagnement ad vitam, ad libitum…

 

Que l’accompagnement soit global ne signifie pas qu’il est réalisé par un seul professionnel, le référent, qui apporterait toutes les réponses. Le référent est le « fil rouge » de l’accompagnement, son « marginal sécant » qui évolue dans et entre toutes les sphères de la socialisation, garant d’une continuité de l’action, d’une cohérence de celle-ci (le référent est, à l’échelle de la relation avec le demandeur d’emploi, ce que devrait être, à l’échelle d’un territoire, une maison de l’emploi : un guichet unique) et mobilisateur du réseau partenarial (ressources internes et externes des politiques de l’emploi et des politiques sociales) ainsi que du réseau d’entreprises et de structures spécialisées.

 

Selon les professionnels, les structures (moyens et management), les métiers, les institutions d’appartenance (dès lors que l’on raisonne en ne se limitant pas aux missions locales), les contextes ainsi que les exigences de société (financeurs, dispositifs réglementaires et juridico-administratifs), l’exercice de l’accompagnement prend des formes variées, plus ou moins univoques et formalisées. Toutefois l’accompagnement associe de façon quasi-systématique six éléments agencés avec et autour de l’usager :

le référent unique (interaction),

le projet (ambition),

le contrat (conditions),

l’entretien (réalisation),

l’apport instrumental (ateliers) et la relation à l’entreprise (dotation),

les ressources de l’environnement, le partenariat, le tutorat (démultiplication).

Chacun de ces éléments constitutifs de l’accompagnement est lui-même construit à partir de plusieurs variables : l’entretien, par exemple, s’appuie ou non sur un outil (logiciels Parcours…), se déroule à une fréquence déterminée ou indéterminée, rapprochée ou non (7), s’inscrit dans une logique de rendez-vous ou est immédiat en fonction de la demande de la file active…

 

Sur le volet socioprofessionnel, qu’il soit ou non « renforcé », mais subséquemment avec une graduation de l’intensité de l’offre de service, l’accompagnement s’exerce dans quatre sphères interdépendantes :

La sphère strictement professionnelle dont l’objectif est l’indépendance économique via l’accession à l’emploi (8). Mais cet objectif est lui-même insuffisant et il doit s’accompagner d’une capacité de la personne à gérer des discontinuités, sinon systématiques du moins prévisibles particulièrement pour des emplois de bas niveau de qualification. Le saut qualitatif du « vers » à « dans » l’emploi modifie substantiellement les pratiques d’accompagnement et les représentations des opérateurs de leurs métiers (deux « clients » au lieu d’un seul, le demandeur d’emploi et l’entreprise), contraignant théoriquement une partie de ces derniers à une acculturation au regard de leurs postures vis-à-vis des entreprises et de l’économie marchande. Des solutions organisationnelles, variables selon les structures, peuvent exiger cette acculturation ou, au contraire, l’éviter par exemple en opérant une division du travail (« chargés de relations entreprises », équipe emploi « dédiée »). Cependant – et cela constitue un point de vigilance – l’évolution « dans » l’emploi contraint à repositionner les intermédiaires de l’emploi dans une dimension qu’ils n’auraient jamais dû sous-estimer : l’efficacité de la politique de l’emploi est déterminée par son articulation avec les stratégies micro-économiques des entreprises et des territoires. A la sphère économique est rattaché l’homo oeconomicus, producteur et reproducteur.

La sphère de l’individuation, « micro », concernant les rapports de la personne à elle-même (santé physique et psychique) et à son environnement familial, l’équilibration de ces rapports intervenant de toute évidence sur la capacité d’exercer professionnellement (le « savoir-être »). A la sphère de l’individuation est rattaché le Sujet, par définition singulier et unique, et la visée est l’accomplissement (ou épanouissement).

La sphère de la sociabilité, « meso », où sont en jeu les relations de la personne avec son environnement proche : voisinage, quartier, groupes amicaux et associatifs, etc. La thématique est ici celle du lien social et de l’appartenance (à l’inverse de l’isolement) dont une partie est directement déterminée par l’activité professionnelle (l’entreprise étant un espace de construction, d’appartenance et de reconnaissance identitaires) et dont une partie détermine l’activité professionnelle (travailler en équipe). A la sphère de la sociabilité, est rattaché l’Acteur, par définition collectif, et la visée est le lien.

La sphère du sociétal, « macro », qui correspond aux relations de la personne à la société, celles-ci articulant deux axes : l’acquisition de normes (le « vivre ensemble ») et la citoyenneté (droits et devoirs). L’une et l’autre, de toute évidence, ont également à voir avec la capacité de s’insérer professionnellement. A la sphère du sociétal est rattaché le Citoyen et la visée est l’émancipation.

 

Sphères Dimensions Idéauxtypes Visées
Professionnel micro/meso/macro Homo oeconomicus Indépendance économique
Individuation micro Sujet Accomplissement
Sociabilité meso Acteur Lien
Sociétal macro Citoyen Emancipation

 

 

Chacune de ces sphères, encore une fois interdépendantes, fait appel dans le cadre de l’accompagnement socioprofessionnel à un processus que l’on pourrait identifier comme un transfert de capitaux, l’hypothèse posée (diagnostic) étant que la personne en insertion accuse un déficit dans un ou plusieurs types de capitaux.

Capital économique, avec la mobilisation d’allocations, de secours, d’aides « interstitielles », de micro-crédit, etc…

Capital culturel, avec le recours à des formations, des validations de parcours.

Capital social, pour le volet professionnel via l’accès au réseau des opérateurs (entreprises, intervenants spécialisés…), l’utilisation des mesures multiples de la politique de l’emploi (prestations Pôle emploi, dispositifs spécifiques des collectivités territoriales…), voire même par l’innovation et la conception de nouveaux outils (par exemple l’association nationale des jeunes créateurs d’entreprise, la création de groupements d’employeurs, de groupements d’employeurs pour l’insertion et la qualification ou de structures d’insertion par l’activité économique…) ; pour le volet non professionnel, via l’accès aux ressources (acteurs, dispositifs, droits…) des domaines de la culture, de la santé, du logement, etc.

Capital symbolique par la remise en confiance de la personne (ateliers d’ « image de soi », projet individualisé et, de façon plus générale, les règles de l’entretien d’aide…).

L’accompagnement vers et dans l’emploi s’analyse en termes de processus, c’est-à-dire avec un début qui correspond à la prescription, à la demande et au diagnostic (10), avec un déroulement qui, s’inscrivant dans des représentations, mobilise des outils multiples directement (formations, mesures, tutorat…) ou indirectement (volet social, individuation, sociabilité…) en réponse à la problématique d’employabilité, avec enfin une conclusion posant la question de l’évaluation (11).

En conclusion, l’accompagnement dit « social » est en fait l’accompagnement socioprofessionnel pour les missions locales. Fondé sur le principe, à défaut d’être un concept, d’approche globale, il est un processus qui appelle, d’un point de vue évaluatif, au critère de « réalisation », sa finalité, l’intégration, appelant elle le critère de « résultat ».

A ces critères, on doit ajouter pour évaluer la qualité d’un accompagnement, ce de façon non limitée mais a minima exigible, les critères de…

Effectivité : c’est la question de la méthode (comment procède-t-on ?)

Décentration : c’est la question du centrage sur les besoins de l’usager, ses capacités, avant de répondre aux objectifs des programmes.

Conformité : c’est la question de la double cohérence, celle vis-à-vis de l’institution qui finance l’accompagnement, celle de la structure qui met en œuvre l’accompagnement. Entre ces deux perspectives, on le sait, existent des contradictions qui peuvent être des tensions.

 

(1) F. Mégevand, « L’accompagnement, nouveau paradigme de l’intervention publique », in (sous la dir.) R. Ballain, D. Glasman, R. Raymond, Entre protection et compassion. Des politiques publiques travaillées par la question sociale. 1980-2005, 2005, Grenoble, PUG.

(2) L’insertion professionnelle et sociale est un objectif opérationnel, l’intégration un objectif finalisé (P. Labbé, Les bricoleurs de l’indicible, 2003, Apogée).

(3) (sous la dir.)  P. Auer, G. Besse, D. Méda, op. cit., p. 25.

(4) O. Chardon, M-C.Estrade, F. Toutlemonde, « Les métiers en 2015 : l’impact du départ des générations du baby-boom, Premières synthèses, DARES, n°50.1, décembre 2005.

(5) C. Baron, P. Nivolle, « L’inventivité au quotidien des missions locales et PAIO », Premières synthèses, DARES, n°34.1, août 2005. – M.-C. Bureau, C. Leymarie, « Innover dans le social : l’exemple des missions locales », Connaissances de l’emploi, CEE, n°12, février 2005. Rappelons que, pour les missions locales, l’innovation est posée non comme une possibilité ou un souhait mais bien comme une obligation (Charte de 1990).

(6) S. Mas, « Bilan de 5 ans de programme Trace : 320 000 jeunes en difficulté accompagnés vers l’emploi », Premières synthèses, DARES, n°51.1, décembre 2004. Cette question a été explicitement posée par M. Larcher lors de la journée « Dynamisons l’accès à l’emploi des jeunes » le 22 mars 2006 : « faut-il accompagner l’après-CIVIS ? »

(7) Notons, en ce qui concerne la fréquence des entretiens, qu’il faut éviter de raisonner à partir du postulat que plus la fréquence est élevée, mieux cela sera pour l’accompagnement. Comme l’écrit le rapport de la Cour des Comptes pour le PARE-PAP « le nombre d’entretiens à réaliser a pesé sur l’organisation du travail dans les agences locales et la qualité de l’entretien s’en est ressentie. » (L’évolution de l’assurance chômage : de l’indemnisation à l’aide au retour à l’emploi, Synthèse du rapport public thématique, mars 2006, p. 10).

(8) L’emploi est entendu aujourd’hui, de façon quasi-exclusive, comme l’emploi dans le secteur marchand. Cette conception est étriquée et devrait a minima s’élargir à l’emploi public et à l’emploi du tiers secteur (économie sociale).

(9) Par exemple, la méthode d’éducation active ADVP (activation au développement vocationnel et personnel) assez répandue dans les SIAE.

(10) Dès lors que l’on raisonne en termes de processus, on comprend l’importance de la qualité de l’amont, c’est-à-dire du diagnostic (réalisé par l’opérateur seul – avec quel outil ? – ou s’appuyant par exemple sur un bilan de compétences) puisque celui-ci détermine dans une large mesure le déroulement de l’accompagnement. Si le diagnostic est spontanément associé au demandeur d’emploi (ressources, qualification, freins à l’emploi…), il doit également être corrélé à la dimension de l’offre (connaissance des évolutions socio-économiques du territoire) et, comme tel, recouvre une connaissance outillée s’appuyant sur des diagnostics glissants (Plan d’action local du SPEL), sur des bases développées de type Argos, sur des système de veille partagé, sur des instances ad hoc (GIL, « groupe d’initiative locale », en Lorraine, etc.). « Il suffit sans doute {…} que les formations soient bien articulées avec à la fois les compétences de départ des chômeurs, les besoins des entreprises, les prévisions d’emploi… » (A. Lefebvre, D. Méda, Faut-il brûler le modèle social français ? 2006, Paris, Seuil, p. 124).

(11) Encore une fois, la dissociation entre les volets emploi et social est plus qu’incertaine. Ainsi, pour l’APE (Accompagnement personnalisé à l’emploi), le cahier des charges parle de « lien renforcé avec l’usager », expression qui n’est pas « sans évoquer les pratiques traditionnelles du suivi social et notamment celles des assistantes sociales de circonscription. », M.-C. Duru, La fonction accompagnement dans les actions de formation et d’insertion vers l’emploi, 1997, Comité de liaison pour la promotion des migrants et des publics en difficulté d’insertion, p. 52.


Chapeau DocInsert !

octobre 29, 2009


REGIS BARBIERDe Régis
: « Juste un petit mot sur la reconnaissance sans argent : c’est DOCINSERT, outil de veille unique pour le réseau (?) des Missions locales qui va prochainement s’interrompre… A titre personnel, je souhaite une mobilisation forte pour que cette initiative soit relancée et soutenue par l’ensemble des Missions locales. Après, reste à en définir les modalités. Cela ne m’appartient pas. Mais, que cela soit en termes d’efficience (multiplication des mêmes recherches) ou d’efficacité (communication interne au réseau pour diffuser une information peu ou mal connue), cet outil national a fait ses preuves. Alors ne mégotons pas sur les conditions financières de sa relance ! »

Avec l’interruption de DocInsert , Régis pointe justement ce qui constitue un problème pour ce réseau… suivi d’un point d’interrogation que l’on peut aussi assurément que malheureusement écrire en gras et souligné. Il se trouve que je connais bien son créateur et – cela peut sembler incroyable compte-tenu du foisonnement d’informations – animateur… unique et bénévole. Une fois encore, cela renvoie à l’idée d’engagement. Car le personnage qui se cache derrière DocInsert est un piou-piou de mission locale animé par ce qui est tout autant un constat qu’une conviction : un réseau ne fonctionne pas sans partage d’informations. Alors, certes, on pourra toujours dire que l’information sera là par d’autres canaux, sites officiels et institutionnels. Cependant « le medium c’est le message » disait Mac Luhan il y a déjà quarante ans, ceci signifiant que le canal est loin de n’être qu’un tuyau permettant une circulation de l’information de l’émetteur au récepteur. DocInsert, outre un travail de collecte remarquable (combien de fois ne me suis-je pas dit « mais comment fait-il, le bougre, pour trouver tout cela ! quand trouve-t-il le temps ? quand dort-il ? »), est/était une initiative personnelle au bénéfice de tous. A maintes reprises, sur ce blog mais également lors de formations, j’ai recommandé DocInsert et beaucoup d’acteurs des missions locales avaient pris l’habitude d’y fureter. Modeste pierre à l’édifice de DocInsert car, par lui-même, par sa pertinence, sa réactivité et sa fiabilité, ce site créé en mars 2008 était parvenu à s’imposer comme une source point de passage obligé de l’information sur les missions locales. Peut-être doit-on noter qu’un problème réside paradoxalement dans ce mot « information » car, bien sûr, l’ambition de DocInsert allait au-delà et visait la communication. C’est-à-dire de l’échange, de l’interaction, des contributions, de l’intelligence non pas distribuée mais partagée. Et là, bien sûr, le hiatus du saut qualitatif du lecteur à l’acteur. Comme, je l’imagine, pour d’autres sites reposant sur la volonté et la passion de leurs animateurs (Benoît avec Emploi et Création, Michel Abhervé , Christian avec Informer autrement …) ; comme, je le sais, pour ce blog car, même si à ce jour on y recense 373 articles et 383 commentaires, force est de constater que la règle de Pareto s’y applique : 20% des contributeurs représentent 80% des contributions. Le risque de l’épuisement du rédacteur est donc tapi… le seul antidote étant les signaux, même faibles, qui reviennent en feed-back, autant de petites balises Argos qui clignotent et encouragent à poursuivre sur un chemin qu’on imaginait certes pas aussi long.

GRAMSCIRevenant à DocInsert, bravo Antoine (prénom changé, comme on l’écrit dans les reportages pour préserver l’anonymat) ! Quant à une mobilisation du réseau que suggère Régis, je n’y crois guère car l’adage de Gramsci, « le pessimisme de la raison, l’optimisme de la volonté », peut tout autant s’énoncer dans l’ordre inverse.

photoUne suggestion toutefois, qui ne prendra qu’une minute à chacun :taper  docinsert78@yahoo.fr et faire briller de quelques mots une petite lueur pour au moins saluer le bonhomme. Un simple témoignage de reconnaissance, comme on dit merci à quelqu’un qui vous a rendu service. Je pense que cela lui fera du bien… même si sa boîte risque fort d’être encombrée ! Tant pis pour lui, il n’avait qu’à y réfléchir avant.

Merci pour lui.

Régis à nouveau:

“Merci Philippe déjà de reprendre ma contribution.  Sans vouloir mélanger les genres, je pense qu’on est dans le même combat que pour la reconnaissance des Missions locales et de tous leurs salariés dans les négociations avec nos financeurs ou avec nos employeurs (je n’oublie pas que je ne suis qu’un simple employé). Bien évidemment, je salue le travail de Johnny (celui qu’on pourrait mettre en cage à Médrano si les Missions locales ne se mobilisent pas pour maintenir et développer Docinsert) et, avec d’autres, nous essaierons de trouver tout à la fois les moyens de reconnaître son remarquable travail et de faire de Docinsert l’outil de veille et de communication des Missions locales…

Tiens une idée : que dans les évaluations multiples et variées, une case : participation à la communication dans le réseau soit créée…

Et une seconde : que tous ceux qui veulent travailler au maintien de Docinsert réagissent à la suite  de cet article… Car, comme l’a dit celui qui a demandé un rapport à Bertrand Schwartz : “Je me sens proche de ces utopistes qui, à force de croire obstinément à leurs rêves, finissent par leur imposer la réalité”, on ne peut, dans la période actuelle, perdre un outil de lien, d’information…

Peut-être que ton blog va exploser Philippe.”


Débats…

octobre 23, 2009

Tour operator…

Quelques contributions sur le dernier article qui arrivent fort à propos dès lors que, contrairement aux idées reçues, être en Martinique n’est pas synonyme de farniente. L’île est petite et, face à un chômage sévère, soixante-quinze piou-piou dans quatre missions locales se posent les mêmes questions que leurs dix milles autres collègues… y compris sur la rémunération puisque la vie y est très-très chère. Reste la possibilité de se nourrir exclusivement d’ananas et de goyaves, le tout accompagné d’un p’tit punch, mais il n’est pas certain qu’à terme ce régime ne lasse pas. Au pays des merveilles, où Aznavour cherchait un tour operator pour l’y emmener, il y a aussi un réseau parallèle de piou-piou rappelant étrangement feu l’AREAF en Picardie. Une sorte de continuité territoriale, pourrait-on dire.

Contributeurs…

Jean-Philippe

JP REVEL« Belle » contribution de Philippe Labbé (est-ce que l’esthétique a à voir avec le marxisme tendance groucho ?)…

Sur les SCIC…

Je ne suis pas convaincu par le projet de SCIC appliqué aux ML. En effet, c’est un projet qui relève d’une économie sociale, où le capital est partie fondatrice. Par ailleurs, par les temps qui courent (directive Bolkestein oblige), je ne suis pas sûr qu’un positionnement « SCIC » n’inscrive définitivement les Missions Locales dans le registre « concurrentiel du marché ».

Sur le dialogue Quantitatif/Qualitatif…

Il pourrait trouver son écho dans l’opposition « budget-argent » / « sens du travail ».

De la même manière que le quantitatif sert le réseau pour affirmer sa force (le million de jeunes suivis), l’argent (les budgets complémentaires – « les 40 millions d’euros ») ne méritent certainement pas qu’on le boude, et qu’on « mégote » (pour Régis). Pourquoi « cracher dans la soupe » ? 40 millions, c’est 25% de plus sur la part de l’Etat ! Ce n’est pas rien même si, comme le rappelle Philippe, il relève d’ une contradiction de la Droite.

2005 – Civis et près de 2000 postes de conseillers en plus et certains mettent l’accent sur les surcoûts induits non prévus par l’Etat…

2009 – Plan agir jeunesse, + 40 millions et l’on appréhende le nombre de suivi par conseillers…

Je serai polémique :

- De qui se moque t-ton ?

- Qui se plaint ?

- Qui effectue le boulot ?

- Il va y avoir des postes de conseillers en plus dans le réseau, tant mieux !

- Certaines structures vont se remettre à flot, tant mieux ! (ce qui contribuera à gommer les éventuelles erreurs de gestion…).

D’autres question se posent :

- Les collectivités territoriales vont-elles suivre ou en profiter pour retirer leurs billes ?

- Que va devenir l’équilibre Etat/collectivités locales au sein des ML ?

Reconnaissance…

Si Philippe Labbé note que les piou-piou sont en peine de reconnaissance, je vous livre un scoop : les patrons aussi ! Lors de la CPN de Négociation de mercredi 21 octobre (dont le suivi c’est opéré « live » sur twitter ), l’UNML a réclamé en séance sa part de reconnaissance de la part des organisations syndicales ! L’homme est homme par les hommes, écrivait Philippe… l’UNML est-elle UNML par les organisations syndicales ? »

Régis

REGIS BARBIERPour les 40 millions annoncés comme supplémentaires, je ne mégote pas (même si je fume toujours)… Je dis simplement que le supplémentaire s’applique aux 60 à 80 000 CIVIS en plus dans les objectifs : c’est la même base de financement qu’en 2005 (2 000 référents pour un objectif annuel de 160 000 CIVIS). Ils ne vont donc en rien soulager l’activité actuelle. Aussi ma crainte est triple :

- que de nombreuses ML ne puissent recruter pour déjà rééquilibrer leurs comptes;

- que la sollicitation des ML sur d’autres champs (décrochage, orientation, RSA…) se fasse sans les moyens nécessaires ;

- que leur non-inscription dans le projet de Loi de finances 2010 et donc dans le BOP 102 en fasse un élément non-pérenne.

Enfin, sur l’équilibre Etat/collectivités locales, je pense que l’on va arriver à un déséquilibre très fort au profit de l’Etat, surtout avec le nouvel accord cadre avec Pôle Emploi, déséquilibre qui ne fera que renforcer l’axe « accès à l’emploi » et, peut-être, reviendra à remettre en cause l’approche globale. »

Jean-Philippe

« Réponse à Régis .. Oui Régis, je suis d’accord avec vous. Cependant, doit-on laisser faire ?

- Et ne pas exiger une pérennisation des budgets complémentaires…

- Et laisser les collectivités territoriales donner à l’Etat la « majorité »…

- Et nous faire entendre… »

Claude

CLAUDE LABBE« L’argent n’a de sens que pour ceux qui y voient un outil de reconnaissance ; et puis pour tous les autres qui sont contraints à y reconnaître un sens. »

Et voilà, c’est dit. Y compris pour Claude, mon sibyllin jeune frère que l’on peut découvrir plus expansif – avec un blog plus buzz » et de belles citations comme par exemple celle de Bachelard : « Imaginer, c’est hausser le réel d’un ton. » – sur son blog.


L’argent, la reconnaissance, le sens… Une mission locale, entreprise à but social ?

octobre 20, 2009

Lecture sélective, partielle, partiale de la page des commentaires de la manifestation numérique. Sélective? Pour autant, que peut-on extraire des contributions des uns-unes et des autres ? Trois choses, me semble-t-il : l’argent, la reconnaissance et le sens.

Contribution un peu longue, on ne se refait pas, mais, d’une part, ces thèmes mériteraient encore bien plus et, d’autre part, un séjour avec les missions locales de Martinique ne me garantit pas une grande disponibilité pour les dix jours à venir. Donc, si risque d’indigestion, à consommer avec modération…

L’argent.

argent

« Il y a tellement de choses plus importantes dans la vie que l’argent, mais il faut tellement d’argent pour les acquérir. » énonçait doctement Groucho Marx, l’un des trois Marx Brothers (1).

image GOUCHO

Revendiquer de l’argent appartient au rapport « instrumental » au travail, c’est-à-dire concerne la rémunération. Et ce n’est ni étonnant et encore moins tabou dans la mesure où ce rapport est tridimensionnel, incluant  l’instrumental (subvenir à ses besoins) et l’articulant avec le social (appartenir à la communauté humaine, la reconnaître et en être reconnu – 2) et le symbolique (s’accomplir). Sans doute y aurait-il un problème si l’instrumental occupait tout l’espace du rapport au travail - il ne s’agirait que d’un emploi, d’« un boulot dans une boîte », pas d’« un métier dans une mission locale » – mais tel n’est pas le cas.

image MARX-1Un autre Marx, Karl cette fois, écrivait « Notion existante et agissante de la valeur, l’argent confond et échange toute chose ; il en est la confusion et la conversion générales. Il est le monde à l’envers, la confusion et la conversion de toutes les qualités naturelles et humaines. » (3) Il y a donc de la confusion dès lors qu’il est question d’argent, point n’est besoin d’être grand clerc pour le constater (voir les élites – 4), et il y a aussi de l’échange : l’argent, peut-on dire, est dans le rapport salarial l’expression, sinon exclusive du moins élémentaire, de la valeur accordée à la personne rémunérée. Or, dès lors que cette dernière n’est pas par hasard dans sa situation salariée, ni surtout n’y demeure, autrement dit dès lors qu’existe et est même revendiqué (pas en ces termes mais de façon incontestable) cet engagement « vocationnel », on comprend qu’il soit un objet direct de mobilisation ainsi qu’un objet symbolique et transitionnel pour parler d’autre chose. Ce qui ne manque pas. L’expression des conseillers, dans cette pétition aussi high tech qu’originale (félicitations !), permet de ne pas confondre ceux-ci avec ceux que Nietzsche désignait sous le terme de « dernier homme », un esclave heureux, repu des biens qu’il produit et consomme sans autre idéal que celui d’assurer son confort et sa tranquillité (5). Ce qui pourrait, dès lors qu’il n’y aurait que ces « 15 points » de revendication, rendre les choses confuses ou ambiguës, c’est que la place occupée par l’économie dans la société moderne tend à considérer comme économique au sens le plus étroit toute forme d’activité et d’échange. Mais tel n’est pas le cas.

La reconnaissance.

image RECONNAISSANCE

Voici « le » thème associé de façon quasi-systématique au précédent. L’argent, qui permet de (sur)vivre, est l’arbre qui dissimulerait, s’il n’était si fortement exprimé, le besoin de reconnaissance exprimé parfois en termes de « respect ». « L’homme est homme par les hommes, dit un proverbe kabyle, seul Dieu est Dieu par lui-même » : être homme ou femme, citoyen-ne, professionnel-le, transite par le regard des autres, collègues, hiérarchie et institution.

Les piou-piou des missions locales apparaissent au cœur d’un double discrédit, ce « double » étant non une addition mais une combinaison avec ce que l’on appelle une « rétroaction amplificatrice », c’est-à-dire un phénomène d’amplification : 1 + 1 = 3.

Premier discrédit, celui jeté sur le champ du social soupçonné d’être dépensier, sans réel effet sur ce pourquoi il est mandaté (l’insertion), incapable d’entrer dans une logique rationnelle (entendons par là « économique »). Michel Autès – dont pourtant je ne partage pas toujours l’analyse, en particulier sa thèse d’un travail social contaminé par l’intervention sociale (6) – avance tout-à-fait justement que le travail social est le lieu d’un vrai paradoxe puisque il est l’objet d’une série de tentatives pour l’instrumentaliser, afin de le rendre plus efficace, mais que celles-ci en voulant l’extraire de l’opposition entre rationalité économique des financeurs et essence humaine (rationnelle et irrationnelle, d’une rationalité en tout cas « limitée »), évidemment au profit du premier terme, le rendent inefficace. Formulé différemment, la qualité du travail de l’intervenant social, ce qui se passe dans l’accompagnement et ce que celui produit, est pour une très large part déterminé par l’engagement, qui nécessite que le professionnel soit convaincu et reconnu ; a contrario, faire du professionnel un « agent » (n’) appliquant (que) les procédures est la garantie de valeurs ajoutées minimales… et minimalistes. Le cercle vertueux faisant tourner, imbriqués, le sens, la reconnaissance et l’engagement, produit l’acteur. Le cercle vicieux y substituant la procédure – et rien que la procédure -, la permutabilité et le strict conventionnel, produit l’agent. « Quoique moins agressif qu’un affront direct, le manque de respect peut revêtir une forme tout aussi blessante. Il n’y a pas d’affront, mais il n’y a pas de reconnaissance non plus : on n’est pas vu, pas perçu comme un être humain à part entière, homme ou femme, dont la présence importe. Quand une société traite ainsi les masses, pour n’accorder de reconnaissance qu’à un petit nombre, elle crée une pénurie de respect, comme si cette matière précieuse était en quantité trop limitée pour circuler largement. A l’instar de mainte famine, cette rareté est artificielle ; à la différence des vivres, le respect ne coûte rien. Pourquoi l’offre devrait-elle être insuffisante ? » (7)

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Second discrédit, propre aux missions locales : elles embrasseraient trop – l’approche globale – donc mal étreindraient… la comparaison avec d’autres entités telles que les entreprises sollicitées pour le contrat d’autonomie venant ponctuellement pondérer la critique. Ceci étant, soyons-en assurés, le soupçon n’est pas éteint et s’exprimera à son heure. Faut-il revenir, une fois encore, sur l’immense – à nouveau – contradiction entre les productions des chercheurs, y compris au cœur du système institutionnel (IGAS, Centre d’études de l’emploi…), qui toutes plaident pour une approche holistique de l’insertion, et les politiques sociales désespérément sectorielles : un jour l’emploi, le lendemain les décrocheurs, le surlendemain l’orientation… ? à moi l’emploi, à toi la formation, à lui le reste… Pour sûr, la naissance des missions locales avec Bertrand Schwartz, homme de gauche, sur une commande de Pierre Mauroy, premier Ministre du premier gouvernement Mitterrand, et leur filiation avec l’éducation populaire (dont Pierre Mauroy est une figure tutélaire), et leur atomisation associative (500 associations) rendant difficile leur contrôle ne vont pas nécessairement dans le sens des fondements politiques et idéologiques du gouvernement, pas plus que leur approche globale n’entre dans les cases d’une pensée disjonctive de la complication qui ne peut et, sans doute même, ne veut  s’acculturer en pensée de la complexité.

Ces discrédits pèsent, s’exprimant régulièrement en termes de soupçons et aussi de coups de force (Picardie, contrat d’autonomie…), mais, face au constat que les missions locales sont le seul réseau capable d’accompagner annuellement plus d’un million de jeunes mis en difficulté d’insertion, pilori et louanges s’alternent, jusqu’à d’ailleurs, à certains moments, ne plus savoir sur quel pied danser… et y perdre ses repères car, sauf erreur, si le réseau des missions locales n’a jamais autant été menacé dans son histoire que par des gouvernements de droite, il n’a non plus jamais été autant soutenu financièrement que par ces mêmes gouvernements. Dans un tel paysage brouillé, comment s’y retrouver, « comment cultiver des loyautés et des engagements mutuels au sein d’institutions qui sont constamment disloquées ou perpétuellement refaçonnées ? » (8).

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Le sens.

Il est partout ou, plus exactement, il transpire comme une profonde aspiration à la dimension symbolique du rapport au travail, souvent sur la base d’une opposition entre quantitatif et qualitatif. Je me suis déjà prononcé à plusieurs reprises sur ce sujet, ces deux volets ne devant pas être opposés mais constituant une « dialogique », c’est-à-dire une interaction entre deux éléments a priori opposés mais pourtant indissociables (comme le sont l’économique et le social). Lorsque, très justement et aussi pour faire valoir leur travail, les conseillers rappellent l’importance quantitative des problèmes mais également des jeunes reçus, le quantitatif devient un argument pour les missions locales : la force du réseau, c’est ce million et plus de jeunes. Mais ce même quantitatif, cette fois considéré à l’échelle de la pratique quotidienne, devient obstacle et torture . Il interdit le sens qui devient un sens contrarié, empêchant et finalement interdit.

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Enième réflexion sur l’engagement…

Ceci étant, la question du sens ne peut être traitée exclusivement sur le mode de la déploration ou de la contestation, car il faut bien, une fois le constat posé d’une perte de sens, imaginer les conditions concrètes de sa reconquête. J’ai été à vrai dire étonné pour les missions locales que les réflexions et les propositions du Livre vert demeurent pour la plupart contraintes dans un système institutionnel préétabli : on change les joueurs, on redistribue les cartes mais on ne change pas radicalement les règles du jeu, c’est-à-dire une commande publique, des dispositifs et des programmes, un peu d’« expérimentations » dont beaucoup ne présentent une valeur ajoutée d’innovation qu’à la marge, des « opérateurs » qui exécutent avec un peu plus de moyens et, si possible, de louanges.

Le sens du travail, je l’ai dit, n’est pas qu’une sorte de sentiment diffus et éthéré mais s’exprime dans l’engagement. Les facteurs de l’engagement sont multiples, circonstanciels (une situation qui appelle émotionnellement une réaction) ou surdéterminés par exemple par l’éducation. Ainsi Martin Hirsch répond-t-il à la question « Comment expliquez-vous votre parcours ? » par ces phrases : « J’ai été élevé dans des valeurs de service public, d’intérêt général, d’effort, d’altruisme. Il y avait l’idée de rendre un peu de ce qu’on avait reçu. Mon père et mon grand père étaient des hauts fonctionnaires qui ont toujours eu le souci du bien public en se tenant à l’écart des partis. Mon grand-père a été un résistant très actif. J’ai ressenti très tôt un sentiment d’injustice. » (9). Comment (re)trouver cet engagement ? Le projet associatif de structure est un moyen… mais il n’est qu’un moyen. Même si l’association devrait présenter en théorie des garanties de démocratie, le statut associatif de la plupart des missions locales ne constitue manifestement pas une garantie de bonne gouvernance : il peut s’y reproduire, comme dans l’autre statut des GIP, des modes de pilotage et de management que n’envieraient pas les entreprises du secteur marchand les plus conquises au néo-taylorisme.

Mission locale : une entreprise à but social ?

Or, un facteur-clé de l’engagement des personnes est leur implication dans la prise de décision, pas exclusivement dans l’exécution de celles-ci. Partant de ce constat très ordinaire, ne serait-il pas possible expérimentalement de concevoir une mission locale comme une « entreprise à but social » dans laquelle tous les professionnels seraient associés, y compris dans les résultats, comme par exemple le permet le statut de SCOP, société coopérative de production, qui, rappelons-le, s’inscrit dans l’économie sociale ?

Un autre statut serait possible et probablement plus judicieux, celui de Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) qui permet d’associer autour du même projet des acteurs multiples : salariés, bénévoles, usagers, collectivités publiques, entreprises, associations, particuliers… (http://www.scic.coop/entreprise-cooperative.htm – 10).  « Une SCIC produit des biens ou des services qui répondent aux besoins collectifs d’un territoire par la meilleure mobilisation possible de ses ressources économiques et sociales. Elle respecte les règles coopératives : répartition du pouvoir sur la base du principe « une personne, une voix », implication de tous les associés à la vie de l’entreprise et aux décisions de gestion, maintien des résultats dans l’entreprise sous forme de réserves impartageables qui en garantissent l’autonomie et la pérennité… Une SCIC a un statut de société commerciale, SA ou SARL, et, en tant que telle, fonctionne comme toute entreprise soumise aux impératifs de bonne gestion et d’innovation. Ancrée dans un territoire, elle s’inscrit dans une logique de développement local et durable, favorise l’action de proximité et le maillage des acteurs d’un même bassin d’emploi, présente un intérêt collectif et un caractère d’utilité sociale garanti par sa vocation intrinsèque d’organiser, entre acteurs de tous horizons, une pratique de dialogue, de débat démocratique, de formation à la citoyenneté, de prise de décision collective… et par sa vocation d’organisme à but non-lucratif. »

Des missions locales SCIC ? A débattre… et j’imagine que cette proposition ne laissera pas indifférent.

Accompagnement contrat ou contraint ?

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On l’a vu, argent, reconnaissance et sens sautent aux yeux, pourrait-on dire, à la lecture des contributions. Pourraient y être ajoutés les thèmes de l’autonomie associative, c’est-à-dire la capacité de la mission locale sur la base de son projet autonome d’établir une relation équilibrée, dialectique, avec les institutions et leurs programmes hétéronomes, ainsi que l’abysse entre ambitions et moyens ou l’antienne des « moyens constants » pour « toujours plus ». A ne pas confondre avec « plus de moyens » pour « toujours constant ».

Tout ceci est juste et peu contestable. Il n’est cependant pas inutile d’y ajouter un point qu’apporte très pertinemment la contribution de Régis sur l’article « Question à l’étude des structures… » de ce blog. Il y est question de « vigilance » et d’une « nouvelle philosophie de l’accompagnement plus imposé que choisi. »

REGIS BARBIERRégis : « No comment… mais si : comment (mes antécédents me poussent toujours à manier le calcul de tête, pas la calculette car trop de fautes de frappe) : 40 millions, cela permettra l’embauche en moyenne de 2 conseillers par Mission locale pour 60 à 80 000 jeunes de plus dans CIVIS. Soit un conseiller pour 60 à 80 jeunes alors que les sorties du programme sont en vitesse très réduite = aucun moyen supplémentaire… sachant que les ML sont aussi attendues sur l’orientation, la lutte contre le décrochage, etc.

Sur l’évaluation aux résultats en termes d’insertion professionnelle ainsi que sur la qualité de l’AIO, c’est écrit dans la Loi sur la formation professionnelle et c’est en cours de test.

Chacune des thématiques proposée à recueil de commentaires et avis par l’UNML mériterait un échange approfondi. L’inflexion la plus importante, pour ne pas dire le changement total, me semble être tout ce processus de signalement du décrochage et d’obligation de suivi jusqu’à 18 ans. Jusqu’alors, la venue d’un jeune en Mission locale s’inscrivait dans un acte volontaire de sa part (peut-être poussé par son entourage aussi). Là, c’est l’inverse : c’est à la ML d’aller chercher le jeune. Il faut bien mesurer les conséquences de cette (r)évolution ! Expérimentant un dispositif de tutorat externe pour éviter, entre autres, le décrochage dans les processus d’alternance, une grande vigilance sera apportée à cette nouvelle philosophie de l’accompagnement plus imposé que choisi. »

Assurément du grain à moudre pour les réponses à communiquer à l’UNML.

Peggy, Sylvie, Fred, Céline et les autres…

Pour conclure, mon florilège des contributions qui, précisément, illustrent ces thématiques d’argent, de reconnaissance et de sens…

Peggy, du Mans : se battre ensemble. « Redonnons du sens à notre métier, réaffirmons notre volonté d’accompagner les jeunes dans des conditions décentes. Aujourd’hui les salariés souffrent quotidiennement avec le manque de moyens sur le terrain et face à cette demande incessante du « toujours plus avec toujours moins ». Mais jusqu’à quand tiendrons-nous ? Dans nos discours quotidiens face aux jeunes qui nous manifestent tous les jours leurs difficultés à vivre, à s’insérer, à se loger, à trouver un boulot, à gagner leur propre vie ? Dans des conditions toujours plus difficiles, comment tenir un discours positif, plein d’espoir, avoir une écoute suffisante pour être aidant face à l’autre ? Nous aimons notre métier, exigeons de le faire respecter, de nous faire respecter mais surtout battons-nous ensemble ! »

Paramount05Sylvie de Noisy-le-Grand : Mac Gyver. « Christine Lagarde disait un jour qu’il était normal que les personnes soient rémunérées en fonction de la valeur qu’elles créent. Accompagner des jeunes à l’emploi a t-il si peu de valeur ? {…} A faire notre travail de fourmis, de Mac Gyver en jonglant avec les moyens du bord, en tricotant avec l’Education Nationale qui ne les retient pas toujours. A essayer d’avoir des idées face à des employeurs « qui ne veulent pas de cas sociaux » (texto !). A leur donner une PLACE, un peu d’estime d’eux… Drôle de paradoxe alors que notre travail est si peu reconnu !!! Alors 15 points, quand on voit tout ce qu’on voit et qu’on entend tout ce qu’on entend… »

Fred de Lorient : sens interdit. « Quête de sens ! Sens interdit ? Voilà dix ans que je bosse en Mission Locale. Je me suis engagé dans ce contrat pour donner du sens à la Vie : faire une place aux jeunes dans la Société, à Tous les jeunes ! Aujourd’hui, j’ai l’impression d’être à contre-sens. La quantité plutôt que la qualité dans l’accueil sous l’injonction des pouvoirs publics (CIVIS, PPAE, entrées sur dispositifs, etc..), un rôle finalement de contrôle social alors que j’ai toujours milité pour progrès et insertion sociales (et je ne suis pas psychosociologue mais conseiller de base). En permanence le doigt sur le bitonio de la cocotte-minute qui demain risque de m’exploser à la figure, je laisse échapper parfois quelques millibars de pression (alloc CIVIS et autres..) pour juguler une pression qui enfle. Ca n’a pas de sens ! 15 points est certes un minimum vital, mais il faudra aussi rapidement remettre en question le sens de notre travail. Pressions, injonctions, jusqu’où tiendrons-nous ? Excusez-moi d’être un peu « has been », mais – et là j’en reviens à notre contrat de travail – j’ai pas envie de perdre ma vie à la gagner (cf. droit de retrait exercés par les salariés de la ML de Nantes, mal-être croissant de salariés de moult structures). 15 points est certes un minimum syndical, mais il va falloir que nous nous posions rapidement la question du sens que nous voulons donner à notre travail, et le faire savoir, le faire valoir ! Propos insensé ? J’ose encore espérer que non.. »

Céline de Roissy-en-Brie : rester utopistes. « Notre travail est un réel accompagnement des jeunes et non un enchevêtrement de mesures à leur mettre sur le dos. Ce qui me semble essentiel est la lutte que nous devons mener pour conserver la spécificité de notre métier, c’est-à-dire l’équilibre indissociable entre les dimensions sociale et professionnelle de l’insertion des jeunes. POUR un travail toujours en mouvement, toujours dans le souci de la qualité et non de la quantité ! POUR une augmentation des salaires ! POUR le maintien de notre engagement auprès de notre public ! CONTRE une association transformée en usine ! Que les hautes sphères se rappellent du principe fondateur des missions locales ! A ce titre, nous devons lutter et résister afin de rester ces (peut-être) utopistes mais toujours volontaires travailleurs des missions locales et Paio de France. »

(1) A lire pour se détendre, Les mémoires d’un amant lamentable, du même Groucho de son vrai nom Julius Henry Marks… C’en est extrait : « Ne vous fiez pas aux couples qui se tiennent par la main. S’ils ne se lâchent pas, c’est parce qu’ils ont peur de s’entre-tuer. » Et encore : « La plupart des jeunes femmes sont rebutées par des avances trop précises. Sinon, c’est que je manque réellement de chance. » Et pour finir, précisément, en mettant en appétit : « L’estomac a deux utilisations. Il contient votre dîner et, ce qui n’est pas le moins important, sert à retenir votre pantalon. » Si cela ne donne pas envie de lire Groucho Marx, c’est à désespérer.

(2) « Avoir sa place sur le marché du travail signifie qu’on est utile, ce qui a un impact sur l’image de soi. Cette image de soi vaut pour soi-même et pour les autres. Du point de vue identitaire, chacun se construit, élabore son identité vis-à-vis des autres et envers soi-même à travers cette participation au marché du travail : il se voit reconnaître une utilité, un rôle dans la société, acquiert une légitimité et prend position de façon citoyenne dans cette société. » Danièle Linhart, « Ce qu’est le travail et ce qu’il devient », in Travailler plus, travailler moins, travailler autrement, sous la direction de Jean-Pierre Gélard, 2007, Presses Universitaires de Rennes, p. 247.

(3) K. Marx, Manuscrits de 1844, in Œuvres, t. 2, Économie 2, 1968, Gallimard, pp. 117-118.

(4) Mais également à l’échelle des piou-piou, ce que l’on a pu observer avec la « BAE » (bourse d’accès à l’emploi), l’argent dans la relation étant soupçonné par certains de parasiter/polluer celle-ci. Au sentiment d’instrumentalisation par les pouvoirs publics s’ajoutait le même par les jeunes…

(5) Marcel Hénaff, Le prix de la vérité, 2002, Seuil, p. 29.

(6) « L’insertion correspond bien à cette société fragmentée, éclatée, réduite à une somme de transactions entre des individus désaffiliés, pour reprendre le terme de Robert Castel, mais, surtout, déterritorialisés et qui subissent de plein fouet les destructions identitaires ou subjectives. L’organisation des politiques publiques redouble et confirme cette absence de plan d’ensemble : faiblesse des énoncés au profit des procédures, le « comment faire » rabattant de « que faire » sur une conception purement technique de l’action politique ; accumulation des modes d’emploi ; dilution de l’action publique dans les contractualisations et les partenariats locaux, voire dans les réseaux d’acteurs, plus ou moins éphémères, de telle ou telle conjoncture locale. » Michel Autès, « L’insertion, une bifurcation du travail social », in A quoi sert le travail social ? Esprit n° 24&, mars-avril 1998, p. 69. Et : « On assiste, du travail social à l’intervention sociale, à un étrange passage, d’autant plus tumultueux que la fascination du nouveau cache non seulement des permanences invisibles et plus encore des régressions formidables vers des formes de traitement de la question sociale. » Michel Autès, Les paradoxes du travail social, 1999, Dunod, p. 268.

(7) Richard Sennett, Respect. De la dignité de l’homme dans un monde d’inégalité, 2003, Albin Michel, p. 15.

(8) Richard Sennett, Le travail sans qualités. Les conséquences humaines de la flexibilité, 2000, Albin Michel, p. 11.

(9)« Je n’ai jamais eu l’impression de me sacrifier », Philosophie magazine n° 23, octobre 2009, p. 18.

(10) La SCIC, née d’un projet de démarches collectives d’innovation destiné à créer une nouvelle forme d’entreprise coopérative, s’inscrit dans le prolongement des trois initiatives :

- Le programme « Nouveaux Services / Emplois Jeunes » (NSEJ) 
avec une dynamique économique et entrepreneuriale mixant le marchand et le non-marchand qui visait un développement et une pérennisation des activités mise en œuvre dans le cadre du programme.

- Le rapport d’Alain Lipietz sur une nouvelle forme d’entreprise à but social (Sur l’opportunité d’un nouveau type de société à vocation sociale, Rapport final relatif à la lettre de mission de Madame la ministre de l’Emploi et de la Solidarité, 2000): 

… il n’est pas opportun de construire un nouveau cadre juridique pour les besoins particuliers de l’entreprise à but social, une simple adaptation des cadres existant suffira {…} qu’elle soit issue d’une adaptation de l’association ou de la coopérative, cette nouvelle forme d’entreprise devra être dotée de capital et permettre d’associer à sa gestion les usagers, les salariés, les bénévoles et des tiers. »

- Les Rencontres Régionales de l’Économie Sociale et Solidaire : lors de la synthèse nationale du 5 juin 2000, la SCIC était apparue aux 4 000 participants comme la formule la plus aboutie de cadre juridique d’entreprise adapté au développement entrepreneurial tout en prenant en compte la dimension éthique des activités qui relèvent de l’économie sociale et solidaire.

La logique coopérative associe dans la SCIC (« multi-stakeholders ») :

- Les salariés de la coopérative (comme en Scop) ;

- Toute personne physique désirant participer bénévolement à son activité (comme en association) ;

- Les usagers habituels et les personnes qui bénéficient à titre gratuit ou onéreux des activités de la coopérative (comme en coopérative de consommateurs) ;

- Toute personne physique ou morale de droit privé qui entend contribuer directement, par son travail ou par un apport en nature, en espèces ou par tout autre moyen au développement de la société coopérative (comme dans les sociétés commerciales classiques) ;

- Toute personne morale de droit public dans la mesure où l’activité et l’intérêt de la Scic entrent dans son champ de compétences (comme dans d’autres sociétés régulant le partenariat « Public – Privé »).

Toutes ces personnes peuvent être associées au capital de la coopérative. En tant qu’associé, chacun participe aux prises de décisions collectives via l’Assemblée Générale où il s’exprime à égalité de voix avec les autres associés. C’est l’assemblée des associés qui élit en son sein les administrateurs et les dirigeants de la coopérative.


Question à l’étude des structures…

octobre 15, 2009

Les missions locales sont invitées par l’UNML à donner leur avis sur une dizaine de propositions, dont l’avant-dernière : « Faire des missions locales le pivot de l’accompagnement des jeunes en difficulté ». Arrêt sur discours.

Mis en…

Cela ne serait pas une mauvaise chose (une bonne fois pour toutes, sapristi) que l’on s’oblige, contre le discours dominant, à ne plus parler de « jeunes en difficulté », expression signifiant implicitement qu’ils rencontrent des difficultés qu’ils ne parviennent pas à surmonter. Il faudrait donc les aider et, bien sûr, comme le nez au milieu de la figure, l’accompagnement salvateur est là ! Or, ce n’est pas ainsi que l’on doit raisonner. Les jeunes rencontrent les difficultés que la société leur impose, un joug pour les courber, genoux à terre, dont principalement le marché du travail qui jouit, malgré ses propres difficultés, d’une position tout-à-fait favorable que l’on peut résumer par l’aussi heureuse qu’obsolète expression de Marx (Karl) : « l’armée de réserve ». Ou : quand la queue des demandeurs d’emploi s’allonge devant la fabrique (version actualisée : Pôle emploi), les conditions sont réunies pour obtenir les meilleurs au plus bas prix. C’est ordinaire et c’est le hard discount – pour les demandeurs qui doivent incorporer le deuil de leurs aspirations -  du marché de celles et ceux qui, faute de pouvoir prétendre sans compétence occuper le poste de président de l’EPAD de la Défense (1), piétinent. Bref, le sort de la jeunesse et des gens de peu est une question de déséquilibre entre l’offre et la demande, celui-ci ne s’autorégulant pas par la grâce homéostatique de la main invisible comme on vient de le (re)découvrir avec la crise et l’appel à l’État (socialisation des pertes) par ses plus grands pourfendeurs… quand tout allait bien (privatisation des bénéfices). Autrement dit et pour en revenir à cette histoire de « jeunes en difficulté », il vaudrait bien mieux parler de « jeunes mis en difficulté ». C’est une suggestion.

L’arbre de la louange, la jungle de la concurrence…

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Passé le doux titre de cette proposition qui flatte l’oreille, « Faire des missions locales le pivot de l’accompagnement des jeunes en difficulté », le questionnaire de l’UNML invite à réfléchir à partir… 1) d’une évidence 2) d’un (très) discutable 3) d’un déjà décidé 4) d’un nouvel inacceptable. On ne peut subséquemment qu’être très curieux de ce que les missions locales inscriront sur les invitations en pointillés  succédant à l’invite « Commentaires »

L’évidence : «  Les missions locales doivent être le pivot de l’accompagnement des jeunes, en particulier ceux qui sont les plus éloignés de la formation et de l’emploi. » Difficile de contester « le pivot de l’accompagnement des jeunes », ne serait-ce qu’au regard de l’article 13 de la loi de cohésion sociale qui, pour mémoire, inscrit dans le code du travail que « Toute personne de seize à vingt-cinq ans révolus en difficulté et confrontée à un risque d’exclusion professionnelle a droit à un accompagnement, organisé par l’Etat, ayant pour but l’accès à la vie professionnelle. » Puis « L’accompagnement destiné aux bénéficiaires du droit mentionné à l’article L.322-4-17-1 est mis en œuvre, avec l’ensemble des organismes susceptibles d’y contribuer, par les missions locales pour l’insertion professionnelle et sociale des jeunes… » C’est, semble-t-il, assez clair.

Le (très) discutable : « Leur financement doit également tenir compte de leurs performances et de leur capacité à suivre l’ensemble des jeunes d’un territoire. » Deux items dans la même proposition…

- Le premier associe financement et performances. « La performance est le résultat ultime de l’ensemble des efforts d’une entreprise ou d’une organisation. Ces efforts consistent à faire les bonnes choses, de la bonne façon, rapidement, au bon moment, au moindre coût, pour produire les bons résultats répondant aux besoins et aux attentes des clients, leur donner satisfaction et atteindre les objectifs fixés par l’organisation. » Si cette définition proposée par wikipedia n’est pas globalement, à vrai dire, choquante, car qui contesterait l’intérêt de bien travailler, de répondre aux besoins, etc., il en va tout autrement de l’adverbe « rapidement » : autant la réactivité peut être une qualité dans la capacité de répondre à une demande, dès lors qu’elle n’empêche pas la réflexion, autant on voit l’indicateur synthétique d’ « accès rapide à l’emploi » poindre le bout de son nez : incitation à négliger le projet du jeune (qui peut exiger un temps variable de maturation) au profit d’une logique – précisément – de performance de la mission locale et de réponse aux besoins toujours immédiats des entreprises qui rêvent de génération spontanée (un jeune formé et opérationnel, demain, au poste de travail, pour un CDD de trois mois). Ce « rapidement » s’oppose au principe de l’apprentissage qui, pour certains jeunes particulièrement éloignés de l’emploi et plus généralement d’une vie sociale « ordinaire », correspond à une véritable acculturation… exigeant du temps sauf de quoi sera inévitablement secrétée de l’anomie. Subséquemment, fonction « mettre puis vider la corbeille ». Quant à corréler systématiquement en tenon–mortaise financement et performances, on sait ce que cela signifie de mise en concurrence entre les structures, premier coin enfoncé dans le billot d’une logique de réseau solidaire (en théorie, certes… pour autant abandonner ce principe le rendrait totalement caduque) et qui ne pourrait que descendre à l’échelle interindividuelle, entre « bons » et « mauvais » conseillers. Notons l’inéluctabilité de l’effet d’un financement de la performance : les structures les moins performantes seront sanctionnées, donc disposeront de moins de moyens, donc éprouveront encore plus de difficulté à T + 1 an, etc.

- C’est par son verbe « suivre » que le second item, « suivre l’ensemble des jeunes d’un territoire », est déraisonnable. Autant les missions locales doivent s’installer comme observatoires territorialisés (sur un territoire) et territoriaux (avec le territoire) des jeunesses, pour plusieurs raisons dont le fait que l’insertion concerne désormais la quasi-totalité des jeunes et que la fonction « repérage » implique de ne pas se limiter aux jeunes effectivement usagers de la structure, autant tous les jeunes ne peuvent ni ne doivent être « suivis » : question de moyens pour le pouvoir et question d’éthique pour le devoir… car que signifierait une société où chaque jeune serait suivi, c’est-à-dire accompagné ? Une société du contrôle social total, totalisant et totalitaire ; une société du paradoxe où l’autonomie – « gouverner selon sa propre loi » – ne pourrait se dispenser d’un acharnement tutorial. Ad vitam ? Ad libitum ?

Le déjà décidé : «  Les moyens notamment humains des missions locales seront renforcés pour qu’elles puissent prendre en charge ces missions dans de bonnes conditions. 40 M€ seront débloqués à cet effet dès 2010. » No comments. Comme sur Euronews.

L’inacceptable : « Ces moyens seront attribués en fonction des résultats des missions locales. » Retour par la fenêtre du financement de la performance sorti par la porte. Sans doute la corbeille n’a-t-elle pas été vidée… mais les arguments sont les mêmes. Raisonner exclusivement en termes de résultats, c’est benoîtement oublier que la complexité du social, donc son évaluation, combine a minima des indicateurs de contexte (forces et faiblesses du territoire…), de ressources (moyens de la structure…), de réalisation (les processus…) et, enfin, de résultats (les valeurs ajoutées produites…), ces derniers étant à court et long (impact) termes. « Une réalité simple appelle une pensée simple », dit Edgar Morin. Et il ajoute « Et la complexité des phénomènes appelle une pensée complexe. » (2) Une pensée simple n’est pas simpliste et une pensée complexe n’est pas unidimensionnelle.

A vos claviers !

(1) L’exemple de JS, fils de NS, n’est somme toute que l’illustration du b-a-ba du libéralisme : capital économique + capital social + capital symbolique = réussite sociale (les « manipulateurs de symbole » selon Reich). Le rejeton n’étant manifestement guère doué pour les études, il ne lui manque que le capital culturel mais, là, on sait depuis Pierre Bourdieu que les capitaux précités peuvent (largement) compenser : l’argent et le pouvoir suppléent à la culture comme la rhétorique de l’illusionnisme parvient sans difficulté aucune à faire pièces à l’intelligence. Une intelligence en crise comme le dirait ce vieux sage de Michel Crozier dans, précisément, La crise de l’intelligence. Essai sur l’impuissance des élites à se réformer : « La société française de ce point de vue est menacée d’une vague régressive qui se développe aussi bien sur le front des responsables, des décideurs, que dans le débat public perturbé par la démagogie. » (1995, Interéditions, p. 10). Rassurons-nous. L’opération est rondement menée et les cris d’orfraie de l’impétrant adolescent, adoubé et soutenu par la quasi-totalité des ministres qui y sont allés chacun de leur splendide soumission à leur maître, parviendront bien à leurs fins : « M. Sarkozy s’est appuyé sur les conseils d’un ex-publicitaire qui l’a rejoint pour l’occasion, Christophe Lambert. Ex-patron de Publicis, membre de la cellule stratégique de communication de l’UMP, M.Lambert est proche de Jean-Michel Goudard, le conseiller en stratégie de Nicolas Sarkozy à l’Elysée. Jean Sarkozy et Christophe Lambert ont décidé ensemble du moment opportun pour agir et du plan média destiné à répondre à l’indignation suscitée par cette candidature. » Le Monde.fr

(2) « L’abîme ou la métamorphose », entretien avec Edgar Morin, Sciences humaines n° 201, février 2009.