De l’engagement social au faire société. Réflexions. 1/2

juin 10, 2009


Un article en deux parties (trop long, je sais) sur le thème de l’engagement inspiré par la conjonction d’une actualité et d’un processus long. L’actualité : l’abstention aux élections européennes. Le processus long : l’instrumentalisation des acteurs du social qui, en les assignant et aux chiffres et à la gestion administrative de dossiers, épuise ce que j’ai appelé la « professionnalité », c’est-à-dire le sens de l’action, l’engagement qui pourtant est la garantie d’une réelle qualité de l’accompagnement.

Allons-y.

Cohérence

L’engagement social est un lien durable qui existe entre l’individu et ses actes. L’individu accomplit un acte et, lorsque cet individu est engagé, cela signifie qu’il s’assimile à cet acte, qu’il le fait sien. L’engagement est donc le lien de cohérence entre le logos (discours et idées) et la praxis (les activités humaines transformant la réalité), entre des convictions de différents ordres et des réalisations.

Les risques de l’engagement

Il existe deux risques majeurs dans l’engagement, la distinction et l’enfermement. (1)

Distinction

La distinction est une des deux grandes polarités à partir desquelles chaque individu oscille selon les situations. D’un côté, la reproduction qui consiste à reproduire ce que le groupe d’appartenance (stable ou occasionnel) fait, dit, propose ; d’un autre côté, la distinction qui, à l’inverse, singularise la personne qui agit, dit et propose de façon différente que la norme dominante. A chacune de ces postures correspondent des avantages et des inconvénients.

Postures

Distinction / Je

Reproduction / Nous

Avantages

Ego

Appartenance

Inconvénients

Risque

Dissolution

L’avantage de la distinction est de surexposer l’individuation, c’est-à-dire le Sujet qui, par définition, est singulier. Quel que soit le sentiment d’appartenance à un collectif, à un groupe, à une culture, chacun se vit comme exceptionnel (y compris par sa médiocrité si l’image de soi est dégradée)… quitte à ce que cette exceptionnalité ne soit pas perçue par les autres (2). Autrement dit, la distinction valorise l’ego. Mais son revers de médaille est que le sujet en distinction s’échappe en quelque sorte du groupe et, se faisant, s’isole. Il est donc identifié comme seul et devient vulnérable. Si n personnes sont parfaitement alignées sur une ligne sauf une et qu’une claque part, cette dernière a « plus de chances » d’atteindre la personne qui dépasse. L’inconvénient de la distinction est sa visibilité qui produit le risque et qui contraint le Sujet à une situation de perpétuelle tension.

A l’inverse, la reproduction offre l’avantage de l’appartenance et recouvre la Personne. La Personne est par définition collective car, si elle ne l’était pas, elle (ne) serait (que) la négation du Sujet : « il n’y a personne ». On est une Personne avec les autres sinon on n’est personne. La Personne est donc intégrée, inscrite dans une communauté humaine, participant d’un projet collectif, sinon universel. Toutes choses qui contribuent à un confort : on n’est pas seul et « le vide de ces espaces infinis » qui effrayait tant Pascal est fort opportunément occupé dans l’espace, par la présence des autres, et dans le temps, par le lien avec une généalogie humaine. Ici également un revers de médaille qui est exactement antithétique de l’avantage de la distinction : le singulier se dissout dans le général, l’exceptionnalité s’évapore, l’ego est introuvable sous la couette, pour paraphraser Nietzsche le sujet est contraint « de mentir avec le troupeau dans un style obligatoire pour tous » (3). Ce qui constitue un inconvénient majeur et même rédhibitoire, tout juste tolérable un moment, dans une modernité dont la caractéristique majeure depuis plus d’un siècle est précisément l’individualisme entendu comme survalorisation de l’individu. La grande et profonde mutation de la modernité est l’inversion du rapport de subordination entre l’individu et le collectif : dans les communautés, le groupe subordonne l’individu (ce qui justifiait, par exemple, que l’on mourût pour la patrie) ; dans les collectivités, le groupe est toléré à condition qu’il n’obère pas l’accomplissement de l’individu. Un conducteur qui, toutes fenêtres ouvertes, impose par son tuning ses choix musicaux aux passants est l’archétype du Sujet métastasé et précopernicien qui s’assoit sur le collectif. Si vous le lui reprochez, vous obtiendrez en réponse un doigt d’honneur, oh combien expressif d’une érection de l’ego. Une sorte d’éjaculation précoce (et récurrente)  du moi.

Enfermement

L’enfermement est le second risque de l’engagement. En psychosociologie, on parle d’escalade d’engagement qui est le fait que les gens ont tendance à s’accrocher à une décision même si elle n’est pas bonne. Ils ont pris une décision et ont fait un acte, ils ont une deuxième décision à prendre et ils continuent. Progressivement, ils deviennent prisonniers de la première décision qui a été prise. On connaît les affres d’une personne qui, mentant une fois, se trouve prise dans une logique qui l’enferme dans une succession de mensonges dont l’objectif initial de valorisation disparaît au profit de la nécessité de ne pas perdre la face. Dans un monde de concurrences, perdre la face c’est perdre sa mise.

Pourquoi s’engage-t-on ?

Cette question pourrait sembler inopportune tant la réponse spontanée pourrait être « parce qu’on y croit ». Or, là comme ailleurs, il faut raboter l’évidence.

Intérêt

Tout d’abord, on s’engage parce qu’on y trouve ou l’on y projette un intérêt. Il n’y a rien de plus suspect qu’un engagement précédé d’une formule comme « je n’y ai aucun intérêt » car, outre qu’elle recèle immanquablement un mensonge, une hypocrisie, elle annonce une posture sacrificielle qui, en tout état de cause et sauf pathos, ne pourra perdurer et que la personne fera tôt ou tard payer à celles et ceux pour qui elle s’est « sacrifiée ». Sauf à être suicidaire ou se prendre pour le Rédempteur (mais il y en a déjà eu un), on ne se sacrifie pas (4) et, pour rester en vie, encore faut-il avoir des raisons… un intérêt. L’intérêt est individuel, c’est-à-dire doit bénéficier au Sujet… même si il est énoncé en termes d’ « intérêt général ». Un homme ou une femme politique qui s’engage pour l’intérêt général, argument communément avancé, le fait parce que cet intérêt général correspond à sa conception individuelle de ce qui justifie l’engagement politique. Autrement dit intérêts général et individuel ne s’opposent pas même si, une fois engagé, le Sujet devra(it) incorporer comme règle de vie que l’intérêt général subordonne (sans les annihiler)  les intérêts particuliers.

Détermination

On s’engage également parce qu’on occupe une position dans le champ social qui influence la vision du monde, les goûts, en un mot : l’habitus (hexis chez Aristote). Cet habitus, concept compliqué, peut être compris comme une structure incorporée, comme une identité dynamique, sans cesse en évolution mais avec un socle stable, constituée de sédiments (les origines, la culture…) et des leçons que l’on tire des expériences. L’habitus, qui est à la fois empreinte et détermination (de l’origine de classe, etc.) et choix contingentés, permet d’adapter les rôles sociaux – on n’agit pas de la même façon selon la situation, l’interlocuteur -, influence les choix et stratégies, et conforte la position initiale : chacun sait, sinon objectivement du moins intuitivement, où sont ses forces et ses faiblesses, où s’appuyer et où compenser. Pour faire simple, on est construit par ses origines et l’on construit par son expérience, produisant des engagements qui, même lorsqu’ils sont exactement à l’opposé de ceux de ses géniteurs, sont déterminés par ceux-ci : la socialisation repose sur les pères et, soit dit en passant, le hiatus majeur de l’actuelle socialisation des jeunes, du moins de nombreux jeunes, est qu’elle est horizontale : c’est une socialisation des pairs, des égaux et des ego… « meilleure » garantie d’un déficit d’altérité.

Hétéronomie

On s’engage parce qu’on y est contraint de façon hétéronome, par l’environnement. La contrainte est en effet un facteur d’engagement, contrairement  à ce que l’on pourrait imaginer et qui associerait en tenon – mortaise « engagement » et « autonomie », et opposerait « engagement » à « hétéronomie ». L’exemple le plus immédiat est celui de la crise écologique : a-t-on le choix de s’engager ou de ne pas s’engager face au cataclysme écologique ? On peut certes creuser son trou et s’y enfoncer la tête et le cou mais, outre que la posture recèle des risques postérieurs, ce non-engagement correspond aujourd’hui, par la force des choses, à une démission, à une lâcheté. Autrement dit, le problème n’est plus l’engagement (qui devient la norme) mais le non-engagement.

Social

On s’engage parce que « on y croit » et que l’on a intériorisé le fait que ce qui est beau, bon et juste ne peut demeurer dans le seul espace privatif, intime. Animal singulier, le Sujet est aussi un animal social, une Personne et, en s’engageant, il devient un Acteur. L’anachorète dépouillé dans sa grotte est exceptionnel. Il n’appartient pas au monde social ou, plus exactement, il croit ne pas y appartenir. Il établit (ou tente d’établir) une jonction entre un moi de l’individuation apuré des scories sociales et un cosmos, abandonnant aux piou-piou le soin de gérer les affaires courantes… Mais, parmi celles-ci, il y a des affaires qui, si elles ne sont pas saisies, traitées, reviendront en boomerang, y compris dans la grotte. L’exemple de la crise écologique est ici également pertinent. C’est le yogi aux mains propres mais sans mains. Son engagement peut être tout-à-fait sincère – ce qui n’est pas synonyme de juste – et s’il ne concerne a priori que lui, il concerne en fait les autres parce que, a-social, il fait reposer exclusivement sur les autres la responsabilité d’un social dans lequel, qu’il le veuille ou non, il est inclus. L’anachorète joue au mistigri : il refile le social au voisin mais le mistigri circule et lui revient. Mauvaise pioche.

Insatisfaction

On s’engage parce qu’on est insatisfait. L’engagement, par exemple, est à la base de l’éducation populaire qui est une théorie du changement social : vouloir changer l’ordre des choses (dans un sens ou dans un autre, réactionnaire ou progressiste), c’est d’abord constater que celui-ci n’est pas conforme à ce que l’on souhaite et imagine. La question ici est que, si l’insatisfaction appelle la critique sociale puis l’engagement pour modifier cet ordre, encore faut-il que cet engagement soit arrimé à un projet. Supposons que celui-ci est de faire société. On y reviendra.

A suivre…

(1) Très-très librement inspirés de Pierre Bourdieu.

(2) Pour cette singularité du Sujet, on parle d’« ipséité » : l’être lui-même, différent des autres.

(3) Friedrich Nietzsche, Vérité et mensonge au sens extra-moral, 1997, Acte Sud.

(4) Je force un peu le trait : il y a des sacrifices consentis de la personne au bénéfice du collectif. L’exception qui confirme la règle.


Les quatre conditions morales du refus de l’inéluctabilité.

septembre 7, 2008

Volcanique

Issue de la théorie de la dérive des continents, la tectonique des plaques nous apprend qu’existe un mouvement nommé « divergent » éloignant deux plaques l’une de l’autre, laissant le manteau remonter entre elles. Par analogie, on peut songer à une autre dérive, celle de la temporalité, et aux effets de divergence produits par la désynchronisation des temps : le temps social lent où se jouent les destins collectifs ; le temps individuel qui, pour chacun, est unique et nécessairement dense, sinon brûlant de lave de multiples passions ; le temps sociétal des institutions qui s’est accéléré jusqu’à ce que constat soit fait que, si l’avion est supersonique, son pilote n’est pas en cabine. De cette ou plutôt ces divergences, dont la géologie nous enseigne qu’elle est le théâtre d’un lieu de volcanisme intense (c’est aussi beau que destructeur), on peut s’attendre à une remontée d’un manteau qui ne sera pas la lithosphère (croûte terrestre) mais l’expression radicale, violente, de peurs, atavismes et fantasmes aussi foisonnants qu’imprévisibles. Du pus.

Anomie…

Est-ce à dire qu’ils seraient inéluctables ? Certainement pas. Oui, la société se porte mal et secrète sa maladie sociale, anomie, consommée en anti-anxiolitiques ou en « binge drinking » (saouleries), exprimée en boutons de fièvre dans les quartiers de relégation ou ravalée en amertume – deuil des aspirations – et contraction individuelle face au descenseur social. Indubitablement, oui, La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse (Académie des sciences morales et politiques, 2007) et, de territoire en territoire, d’un côté à l’autre de l’Atlantique, d’un hémisphère nord à un hémisphère sud, force est de constater que partout les questions – euphémisation pour interpeller sans inquiéter – sont les mêmes, avec des réponses écartelées entre obligation éthique et impuissance individuelles, entre conscience écologique collective et fuite en avant « autour de et après moi, le déluge ».

Les quatre conditions morales…

Sauf à sombrer dans la raison pessimiste de Tristes Tropiques (Claude Levi-Strauss, 1955) et d’un « monde {qui} a commencé sans l’homme et {qui} s’achèvera sans lui », quelles sont ou seraient les conditions de la non-inéluctabilité d’un futur chaotique ? Elles sont nécessairement morales puisqu’il s’agit bien de {La} panique morale (Ruwen Ogien, 2004).

- Élémentaire… La première est celle de la mesure, de l’étalon à partir duquel on peut juger de ce qui est « juste, beau et bon ». Cette mesure ne peut être que l’humain multidimensionnel. Pas le marché.

- mon… La deuxième est celle de la posture, radicale et ouverte, telle qu’exprimée par Camus dans L’Homme révolté (1951) : « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? C’est un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. » Écoute et critique. Ouverture et indépendance.

- cher… La troisième est la responsabilité, un « principe » pour Hans Jonas (Le principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique, 1991) dont on rappellera que, s’il recouvre toutes les dimensions de la vie, il s’impose particulièrement dans une perspective intergénérationnelle.

- Watson… La quatrième est l’action… qu’on aurait tort de considérer comme incongrue avec le qualificatif « morale » de « condition ». Une nouvelle fois, le déséquilibre se retrouve tout autant dans le spéculatif que dans l’opératif dès lors que l’un et l’autre sont exclusifs, distribués sur les pôles incommunicants du yogi et du commissaire (Arthur Koestler, Le yogi et le commissaire, 1945). L’équilibre, fait d’une dynamique d’interactions et rétroactions, repose sur la triade réflexion – réflexivité – action. Transformer sur les terrains – sociaux, professionnels, amicaux, institutionnels, politiques… – les essais de réflexion, de travail sur soi et avec autrui ; expérimenter ; donner corps.

Yu Gong et Descartes

D’ici j’entends le soupir face l’ampleur de la tâche : quatre principes moraux si simples – parce qu’essentiels – qu’ils en deviennent des montagnes. Montagnes ?

Qu’enseigne la parabole de « Comment Yu Gong déplaça les montagnes ? » Qu’à Jizhou, en Chine, Yu Gong, un vieillard de 90 ans, aplanit avec sa famille puis avec des voisins deux montagnes qui gênaient l’accès à sa maison. Ceci avec pelles et pioches. « Le génie qui régnait sur ces deux montagnes commença à s’inquiéter : si Yu Gong continue à piocher ainsi, pensa-t-il, mon royaume finira par disparaître complètement. Il en informa l’Empereur Céleste qui, ému de la volonté inébranlable du vieillard, envoya sur terre deux génies célestes qui emportèrent les deux montagnes sur leur dos. L’une fut déposée à Shuodong, l’autre à Yongnan. Depuis, de Jizhou à la rivière Han, aucune montagne ne barre plus la route. » (1) Version hexagonale, un des préceptes du Discours de la Méthode (Descartes, 1637) énonce : partir du petit pour aller vers le grand, du connu vers l’inconnu. (2).

A vos crampons, pelles et pioches.

 

(1) http://www.chine-informations.com/

 (2) Exactement : « Le troisième {précepte est}, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusqu’à la connaissance des plus composés, et supposant même de l’ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. »


50 000 vierges…

août 30, 2008

Une dépêche de l’AFP du 28 août à la lecture de laquelle on hésite entre l’éclat de rire et le désespoir… Disons que cette dépêche et ce qu’elle produit s’inscrivent dans “la révolte contre ses conséquences” de Baudrillard.

 « 50 000 vierges coupent des roseaux avant de danser devant le roi du Swaziland » 

Plus de 50.000 vierges du Swaziland ont commencé mercredi à couper des roseaux qu’elles utiliseront pour danser, seins nus, devant le roi Mswati III, dernier monarque absolu d’Afrique, a-t-on appris jeudi auprès des organisateurs.

La cérémonie des roseaux, organisée lundi pour rendre hommage à la reine mère, devrait être plus fastueuse cette année en raison des célébrations le 6 septembre des 40 ans de l’indépendance de ce petit royaume d’Afrique australe et du 40ème anniversaire du roi.

Les jeunes filles, divisées selon leur âge pour ramasser les roseaux à Ngabezweni (près de la capitale Mbabane), retourneront en fin de semaine dans la capitale spirituelle Ludzidzini où elles danseront lundi devant le roi lors d’une cérémonie ouverte aux touristes. Elles resteront au palais jusqu’au 6 septembre en raison des festivités du 40e anniversaire.

« Je vous demande de vous tenir et d’être respectueuses afin que les touristes reviennent dans le pays en raison de votre bonne tenue. », a déclaré aux vierges la reine mère Ntombi Thwala.

Lors de la cérémonie des roseaux, Mswati III peut se choisir une nouvelle épouse, ce qu’il n’a pas fait ces quatre dernières années.

Le monarque est revenu mercredi d’un voyage au Moyen-Orient, où il a rejoint huit de ses 13 femmes parties acheter des vêtements en vue des célébrations du 6 septembre.

Ce coûteux voyage avait provoqué la colère de plus de 1500 femmes du Swaziland. Elles avaient manifesté la semaine dernière à Mbabane pour protester contre ces dépenses alors que deux-tiers de la population vivent sous le seuil de pauvreté.

Selon les organisatrices, l’argent aurait pu être utilisé pour acheter des médicaments antirétroviraux dans ce petit royaume où 40% de la population est séropositive ou malade du sida.

Depuis la semaine dernière, 41 BMW ont été livrées pour les festivités du 40e anniversaire.


Mon job, c’est d’être chevrier.

août 26, 2008

C’est au Québec l’histoire d’Éric, 30 ans, qui élève des chèvres et a créé une  fromagerie. Une barbe noire, des grosses lunettes, Éric fume la pipe, porte un bonnet et (évidemment) une chemise canadienne à carreaux. « Le réel du fromager », un film, http://www.canald.com/webtele/E4IhrMZh1IQ=/, est en trois parties : Éric, devant sa fromagerie et dans un paysage de neige et de glace, exprime sa passion, son désespoir, sa volonté, sa fierté ; sans Éric, à Montréal, la vidéo est projetée et discutée par des acteurs : sociologue, critique gastronomique, président d’une association… ; Éric dans sa ferme, un an après avec le cinéaste Hugo Latulippe. Vous pourriez ne regarder que la première partie, une vingtaine de minutes mais vous irez jusqu’au bout.

Vous allez d’abord sourire – l’accent, les expressions – « Christ », « Tabernacle » -, les métaphores aussi. Et vous ne sourirez plus lorsque ce gaillard costaud raconte que, s’adressant à un citadin, il lui dit « J’travaille deux fois plus que toué mais j’gagne quinze fois moins » et analyse le laminage industriel du travail paysan : « On est en train d’éliminer en cinquante ans quinze générations de gens qui ont façonné, observé la terre… J’peux juste pas croire que des gars comme moi on est en voie d’extinction. » Évidemment, on ne peut que penser – cela saute aux yeux et à l’esprit – à La fin des paysans d’Henri Mendras qui écrivait en 1967 « C’est le dernier combat de la société industrielle contre le dernier carré de la civilisation traditionnelle. » Avec immédiatement un avertissement tant il est possible, probable même, qu’à la civilisation industrielle on associe spontanément la raison et à la civilisation traditionnelle des valeurs possiblement exotiques mais obsolètes. Or il n’en est rien et c’est même l’inverse qu’exprime Éric : la rationalité, qui n’est pas la rationalisation, est bien de son côté. Face aux obligations sanitaires, par exemple : « C’est pathétique ça quelque part. J’ai pas hâte de voir le jour où ils vont me demander de mettre des médicaments dans mes fromages pour aider les gens à être en santé ! C’est le monde à l’envers. J’m’embarque pas là dedans. J’suis pas sur terre pour ça, Christ ! Servir ce Big Brother qui veut tout contrôler de la naissance à la mort ! » C’est une raison incarnée, c’est-à-dire celle d’un homme multidimensionnel.

Cette raison ne s’exprime pas linéairement ou selon les canons de la dialectique. Itérative, combinée à la passion, elle passe d’une idée à une autre, toutes justes, agite la révolte, carbure à l’espoir puis plonge dans le désespoir, affirme une volonté, s’étrangle de rage, pleure et touille le fatalisme : le désespoir de la raison, le courage de la volonté. Un courage conquis malgré lui durant l’enfance face à un père licencié de l’industrie et condamné pour survivre, après s’être battu, à faire des « travaux de moins que rien ». Un courage éprouvé au quotidien par les voisins paysans qui se suicident : « Les cultivateurs, ils souffrent en silence. J’en connais qui se sont pendus. J’peux juste pas accepter ça. Ça devrait pas m’arriver d’être pendu au bout de la corde. » Pas une corde mais la corde, comme si celle-ci était connue, fréquentée, possible et peut-être probable. Comme la pendule des Vieux de Jacques Brel qui accompagne en égrenant les heures et en attendant son heure, assurée de son inéluctable victoire.

Éric va plus loin que se lever face à l’industrialisation, à la marchandisation, au productivisme, à l’uniformatisation – « La beauté dans la nature, c’est la diversité, c’est la somme des imperfections… » – qui ne laissent plus de place à une conception humaine du travail – « Le travail, la fierté et la solidarité… J’ai bon espoir que je me tiendrai debout devant mes enfants. » Il rejette, plus : il expulse, par ses mots, qui ne sont que l’expression de ce qu’il est et fait, la fatalité d’un modèle dominant qui exclut tout autre modèle, qui porte au pinacle la réussite économique contre une interaction complexe entre l’humain et l’écosystème, qui n’est qu’une pensée disjonctive et strictement instrumentale. Debout dans la neige, il pleure. Oui, il est un sujet multidimensionnel, exactement à l’opposé de L’homme unidimensionnel de Marcuse, façonné de besoins construits par les forces du marché. Sujet individuel de raison et d’émotion, de création et de tradition, Éric est aussi un acteur collectif qui occupe la troisième partie du film, un an après : « Le train de la mondialisation on le prendra en cours par l’économie du terroir. L’économie du savoir, j’la laisse à la cité du multimédia à Montréal… Ici, on réseaute ensemble, on voudrait écrire un manifeste… » 

Regarder et écouter ici, en France, « Le réel du fromager », ce n’est pas une curiosité touristique ou vaguement ethnologique. C’est un moment fort d’humanité. Celle-ci n’a pas de frontières. Elle est, bien plus que l’autre, le fondement d’une mondialisation.


Trêve des maillots de bain…

juillet 14, 2008

Interlude…

L’été est là, ça n’est pas une nouvelle. L’été, c’est plus souvent le sudoku sur la plage, le magazine feuilleté distraitement – d’autant plus qu’il est, hélas, trop tard pour « maigrir en quatre jours » – , le roman dans lequel on pique du nez au moment de la sieste… bref ce qui permet d’accompagner l’émollience estivale sans trop de tracasseries avec le plaisant postulat philosophique que « demain sera un autre jour ».

Jusqu’à présent, la fréquentation de ce blog témoigne d’une relative régularité du lectorat, entre 200 et 300 visites par jour, avec des pointes au-delà 500. Cependant, prudence étant mère de la porcelaine, il vaut mieux anticiper : l’ordinateur supporte assez mal les grains de sable et il faut s’attendre à un relâchement. Le repos des synapses à défaut d’être celui du guerrier auprès de La belle du seigneur (Albert Cohen). C’est pourquoi, sauf « accident » (désir compulsif d’écriture, événement justifiant de se jeter corps et âme, doigts et cerveau sur le clavier), ce blog prend ses quartiers d’été. Ce sera l’occasion, côté rédaction, de faire le plein des lectures (moins cher que celui d’essence) qui nourriront ces chroniques dès la rentrée.

Lire, écrire… et communiquer…

Il faut dire que l’autodiscipline d’un article par jour est exigeante, parfois épuisante. Celle-ci recouvre trois temps successifs :

- Trouver et sélectionner l’information… ce qui n’est pas le plus difficile compte-tenu de la qualité de blogs tels que Docinsert, Emploi et Création, etc. Pour les conduites addictives de l’information, il est toujours possible de les satisfaire en s’y inscrivant.

- Lire et analyser l’information… ce qui peut être long, certains rapports étant copieux… et les rapports étant pléthore : il s’agit aussi d’éviter des traitements cloisonnés et, tout au contraire, il faut les relier, trier l’essentiel-bon grain et le marginal-ivraie, mettre à jour les invariants qui permettent de comprendre les mouvements de fond et de souffler sur l’écume des mots pour la disperser.

- Rédiger… ce qui, selon l’entrain, l’humeur ou l’inspiration, est parfois court ou parfois long, a fortiori lorsque l’ambition n’est pas exclusivement d’informer (beaucoup de sites font cela excellemment) mais de proposer une lecture décalée, sans doute partiale mais publique, donc sujette à critique et contributive du débat citoyen, guère éloignée de « l’agir communicationnel » d’Habermas, une discussion libre et équilibrée entre citoyens qui contre la logique positiviste dominatrice. Un travail délibératif du social en opposition au réductionnisme économique.

On pourrait ajouter un quatrième temps, celui de la mise en forme sur le blog… d’autant plus que votre serviteur, pour reprendre le vocabulaire de Mac Luhan, est un enfant de la Galaxie Gutenberg (l’écrit) et que la Galaxie Marconi (les signaux électroniques) recèle encore pour lui bien des mystères (« flux RSS », etc.).

Amitié celte…

Désormais, je comprends mieux un vieil ami breton d’Esquibien (Finistère, le plus beau département), Bernard Thomas, ex-rédacteur en chef du Canard enchaîné, toujours vaillant dans l’hebdomadaire – à la rubrique « Théâtre » – et bon pied – bon oeil à l’émission Le Masque et la Plume. Des années durant et deux jours avant la remise de son éditorial – succédant à Morvan Lebesque – Bernard souffrait, jusque dans son corps : « qu’écrire ? », sachant que la sanction de chaque écrit approximatif éradique en un jour les louanges, rarement exprimées, pour tous les éditoriaux hebdomadaires réussis. Toute proportion gardée, c’est un peu ce que j’ai vécu ces derniers mois. Pas de regret cependant ! L’écriture est un lien avec beaucoup d’inconnus (pas tous cependant) qui, au hasard de leurs réactions et commentaires, ne le sont plus. S’il est un thème essentiel aujourd’hui et pour demain – sur le même registre que l’objet que l’on emporterait avec soi sur une île déserte – c’est bien celui de la reliance : relier ce qui est épars, opposer la transversalité à la pensée disjonctive, être un tour operator de la migration des concepts, faire fonctionner ensemble ses deux hémisphères.

En sommeil pour se réveiller…

Tout cela pour dire que ce blog entre dans sa phase de sommeil récupérateur, avec peut-être deux-trois insomnies scripturales, et qu’il se réveillera tout début septembre, disons vers le 10, après avoir passé quelques jours avec mes amis piou-piou réunionnais de la mission locale sud (travail et sociabilité). Nous tenterons, si vous le voulez bien, une expérimentation : une ou deux journées par semaine seront réservées à vos contributions. Vous préparez puis m’envoyez votre contribution et je la publie. Chiche ? Je participe, tu participes, il participe… nous (en) profitons ! (2)

Recharger les batteries…

De mon côté, je vais baguenauder du côté des chansons et de la poésie, réécouter Changing of the guards (1),  lire – enfin ! – Atelier 62 de Martine Sonnet (3) rangé dans la bibliothèque depuis deux mois sans encore avoir été ouvert, préparer la rentrée – chargée et passionnante avec la révision et l’opérationnalisation du référentiel des missions de service public des missions locales pour le CNML, la recherche-action sur le micro-crédit personnel avec l’ANDML, etc.

En attendant, bonnes vacances !

 

(1) « Gentlemen, he said,
 I don’t need your organization, I’ve shined your shoes. I’ve moved your mountains and marked your cards
. But Eden is burning, either get ready for elimination
. Or else your hearts must have the courage for the changing of the guards. », Bob Dylan, 1978.

(2) Tout-à-fait concrètement, si vous avez envie d’exprimer une analyse, de la publier et de la partager, vous pouvez d’ores et déjà m’adresser votre texte à labbe.geste@wanadoo.fr

(3) 2008, éditions Le temps qu’il fait.