50 000 vierges…

août 30, 2008

Une dépêche de l’AFP du 28 août à la lecture de laquelle on hésite entre l’éclat de rire et le désespoir… Disons que cette dépêche et ce qu’elle produit s’inscrivent dans “la révolte contre ses conséquences” de Baudrillard.

 « 50 000 vierges coupent des roseaux avant de danser devant le roi du Swaziland » 

Plus de 50.000 vierges du Swaziland ont commencé mercredi à couper des roseaux qu’elles utiliseront pour danser, seins nus, devant le roi Mswati III, dernier monarque absolu d’Afrique, a-t-on appris jeudi auprès des organisateurs.

La cérémonie des roseaux, organisée lundi pour rendre hommage à la reine mère, devrait être plus fastueuse cette année en raison des célébrations le 6 septembre des 40 ans de l’indépendance de ce petit royaume d’Afrique australe et du 40ème anniversaire du roi.

Les jeunes filles, divisées selon leur âge pour ramasser les roseaux à Ngabezweni (près de la capitale Mbabane), retourneront en fin de semaine dans la capitale spirituelle Ludzidzini où elles danseront lundi devant le roi lors d’une cérémonie ouverte aux touristes. Elles resteront au palais jusqu’au 6 septembre en raison des festivités du 40e anniversaire.

« Je vous demande de vous tenir et d’être respectueuses afin que les touristes reviennent dans le pays en raison de votre bonne tenue. », a déclaré aux vierges la reine mère Ntombi Thwala.

Lors de la cérémonie des roseaux, Mswati III peut se choisir une nouvelle épouse, ce qu’il n’a pas fait ces quatre dernières années.

Le monarque est revenu mercredi d’un voyage au Moyen-Orient, où il a rejoint huit de ses 13 femmes parties acheter des vêtements en vue des célébrations du 6 septembre.

Ce coûteux voyage avait provoqué la colère de plus de 1500 femmes du Swaziland. Elles avaient manifesté la semaine dernière à Mbabane pour protester contre ces dépenses alors que deux-tiers de la population vivent sous le seuil de pauvreté.

Selon les organisatrices, l’argent aurait pu être utilisé pour acheter des médicaments antirétroviraux dans ce petit royaume où 40% de la population est séropositive ou malade du sida.

Depuis la semaine dernière, 41 BMW ont été livrées pour les festivités du 40e anniversaire.


Mon job, c’est d’être chevrier.

août 26, 2008

C’est au Québec l’histoire d’Éric, 30 ans, qui élève des chèvres et a créé une  fromagerie. Une barbe noire, des grosses lunettes, Éric fume la pipe, porte un bonnet et (évidemment) une chemise canadienne à carreaux. « Le réel du fromager », un film, http://www.canald.com/webtele/E4IhrMZh1IQ=/, est en trois parties : Éric, devant sa fromagerie et dans un paysage de neige et de glace, exprime sa passion, son désespoir, sa volonté, sa fierté ; sans Éric, à Montréal, la vidéo est projetée et discutée par des acteurs : sociologue, critique gastronomique, président d’une association… ; Éric dans sa ferme, un an après avec le cinéaste Hugo Latulippe. Vous pourriez ne regarder que la première partie, une vingtaine de minutes mais vous irez jusqu’au bout.

Vous allez d’abord sourire – l’accent, les expressions – « Christ », « Tabernacle » -, les métaphores aussi. Et vous ne sourirez plus lorsque ce gaillard costaud raconte que, s’adressant à un citadin, il lui dit « J’travaille deux fois plus que toué mais j’gagne quinze fois moins » et analyse le laminage industriel du travail paysan : « On est en train d’éliminer en cinquante ans quinze générations de gens qui ont façonné, observé la terre… J’peux juste pas croire que des gars comme moi on est en voie d’extinction. » Évidemment, on ne peut que penser – cela saute aux yeux et à l’esprit - à La fin des paysans d’Henri Mendras qui écrivait en 1967 « C’est le dernier combat de la société industrielle contre le dernier carré de la civilisation traditionnelle. » Avec immédiatement un avertissement tant il est possible, probable même, qu’à la civilisation industrielle on associe spontanément la raison et à la civilisation traditionnelle des valeurs possiblement exotiques mais obsolètes. Or il n’en est rien et c’est même l’inverse qu’exprime Éric : la rationalité, qui n’est pas la rationalisation, est bien de son côté. Face aux obligations sanitaires, par exemple : « C’est pathétique ça quelque part. J’ai pas hâte de voir le jour où ils vont me demander de mettre des médicaments dans mes fromages pour aider les gens à être en santé ! C’est le monde à l’envers. J’m’embarque pas là dedans. J’suis pas sur terre pour ça, Christ ! Servir ce Big Brother qui veut tout contrôler de la naissance à la mort ! » C’est une raison incarnée, c’est-à-dire celle d’un homme multidimensionnel.

Cette raison ne s’exprime pas linéairement ou selon les canons de la dialectique. Itérative, combinée à la passion, elle passe d’une idée à une autre, toutes justes, agite la révolte, carbure à l’espoir puis plonge dans le désespoir, affirme une volonté, s’étrangle de rage, pleure et touille le fatalisme : le désespoir de la raison, le courage de la volonté. Un courage conquis malgré lui durant l’enfance face à un père licencié de l’industrie et condamné pour survivre, après s’être battu, à faire des « travaux de moins que rien ». Un courage éprouvé au quotidien par les voisins paysans qui se suicident : « Les cultivateurs, ils souffrent en silence. J’en connais qui se sont pendus. J’peux juste pas accepter ça. Ça devrait pas m’arriver d’être pendu au bout de la corde. » Pas une corde mais la corde, comme si celle-ci était connue, fréquentée, possible et peut-être probable. Comme la pendule des Vieux de Jacques Brel qui accompagne en égrenant les heures et en attendant son heure, assurée de son inéluctable victoire.

Éric va plus loin que se lever face à l’industrialisation, à la marchandisation, au productivisme, à l’uniformatisation – « La beauté dans la nature, c’est la diversité, c’est la somme des imperfections… » - qui ne laissent plus de place à une conception humaine du travail – « Le travail, la fierté et la solidarité… J’ai bon espoir que je me tiendrai debout devant mes enfants. » Il rejette, plus : il expulse, par ses mots, qui ne sont que l’expression de ce qu’il est et fait, la fatalité d’un modèle dominant qui exclut tout autre modèle, qui porte au pinacle la réussite économique contre une interaction complexe entre l’humain et l’écosystème, qui n’est qu’une pensée disjonctive et strictement instrumentale. Debout dans la neige, il pleure. Oui, il est un sujet multidimensionnel, exactement à l’opposé de L’homme unidimensionnel de Marcuse, façonné de besoins construits par les forces du marché. Sujet individuel de raison et d’émotion, de création et de tradition, Éric est aussi un acteur collectif qui occupe la troisième partie du film, un an après : « Le train de la mondialisation on le prendra en cours par l’économie du terroir. L’économie du savoir, j’la laisse à la cité du multimédia à Montréal… Ici, on réseaute ensemble, on voudrait écrire un manifeste… » 

Regarder et écouter ici, en France, « Le réel du fromager », ce n’est pas une curiosité touristique ou vaguement ethnologique. C’est un moment fort d’humanité. Celle-ci n’a pas de frontières. Elle est, bien plus que l’autre, le fondement d’une mondialisation.


Trêve des maillots de bain…

juillet 14, 2008

Interlude…

L’été est là, ça n’est pas une nouvelle. L’été, c’est plus souvent le sudoku sur la plage, le magazine feuilleté distraitement - d’autant plus qu’il est, hélas, trop tard pour « maigrir en quatre jours » - , le roman dans lequel on pique du nez au moment de la sieste… bref ce qui permet d’accompagner l’émollience estivale sans trop de tracasseries avec le plaisant postulat philosophique que « demain sera un autre jour ».

Jusqu’à présent, la fréquentation de ce blog témoigne d’une relative régularité du lectorat, entre 200 et 300 visites par jour, avec des pointes au-delà 500. Cependant, prudence étant mère de la porcelaine, il vaut mieux anticiper : l’ordinateur supporte assez mal les grains de sable et il faut s’attendre à un relâchement. Le repos des synapses à défaut d’être celui du guerrier auprès de La belle du seigneur (Albert Cohen). C’est pourquoi, sauf « accident » (désir compulsif d’écriture, événement justifiant de se jeter corps et âme, doigts et cerveau sur le clavier), ce blog prend ses quartiers d’été. Ce sera l’occasion, côté rédaction, de faire le plein des lectures (moins cher que celui d’essence) qui nourriront ces chroniques dès la rentrée.

Lire, écrire… et communiquer…

Il faut dire que l’autodiscipline d’un article par jour est exigeante, parfois épuisante. Celle-ci recouvre trois temps successifs :

- Trouver et sélectionner l’information… ce qui n’est pas le plus difficile compte-tenu de la qualité de blogs tels que Docinsert, Emploi et Création, etc. Pour les conduites addictives de l’information, il est toujours possible de les satisfaire en s’y inscrivant.

- Lire et analyser l’information… ce qui peut être long, certains rapports étant copieux… et les rapports étant pléthore : il s’agit aussi d’éviter des traitements cloisonnés et, tout au contraire, il faut les relier, trier l’essentiel-bon grain et le marginal-ivraie, mettre à jour les invariants qui permettent de comprendre les mouvements de fond et de souffler sur l’écume des mots pour la disperser.

- Rédiger… ce qui, selon l’entrain, l’humeur ou l’inspiration, est parfois court ou parfois long, a fortiori lorsque l’ambition n’est pas exclusivement d’informer (beaucoup de sites font cela excellemment) mais de proposer une lecture décalée, sans doute partiale mais publique, donc sujette à critique et contributive du débat citoyen, guère éloignée de « l’agir communicationnel » d’Habermas, une discussion libre et équilibrée entre citoyens qui contre la logique positiviste dominatrice. Un travail délibératif du social en opposition au réductionnisme économique.

On pourrait ajouter un quatrième temps, celui de la mise en forme sur le blog… d’autant plus que votre serviteur, pour reprendre le vocabulaire de Mac Luhan, est un enfant de la Galaxie Gutenberg (l’écrit) et que la Galaxie Marconi (les signaux électroniques) recèle encore pour lui bien des mystères (« flux RSS », etc.).

Amitié celte…

Désormais, je comprends mieux un vieil ami breton d’Esquibien (Finistère, le plus beau département), Bernard Thomas, ex-rédacteur en chef du Canard enchaîné, toujours vaillant dans l’hebdomadaire – à la rubrique « Théâtre » - et bon pied – bon oeil à l’émission Le Masque et la Plume. Des années durant et deux jours avant la remise de son éditorial – succédant à Morvan Lebesque - Bernard souffrait, jusque dans son corps : « qu’écrire ? », sachant que la sanction de chaque écrit approximatif éradique en un jour les louanges, rarement exprimées, pour tous les éditoriaux hebdomadaires réussis. Toute proportion gardée, c’est un peu ce que j’ai vécu ces derniers mois. Pas de regret cependant ! L’écriture est un lien avec beaucoup d’inconnus (pas tous cependant) qui, au hasard de leurs réactions et commentaires, ne le sont plus. S’il est un thème essentiel aujourd’hui et pour demain - sur le même registre que l’objet que l’on emporterait avec soi sur une île déserte - c’est bien celui de la reliance : relier ce qui est épars, opposer la transversalité à la pensée disjonctive, être un tour operator de la migration des concepts, faire fonctionner ensemble ses deux hémisphères.

En sommeil pour se réveiller…

Tout cela pour dire que ce blog entre dans sa phase de sommeil récupérateur, avec peut-être deux-trois insomnies scripturales, et qu’il se réveillera tout début septembre, disons vers le 10, après avoir passé quelques jours avec mes amis piou-piou réunionnais de la mission locale sud (travail et sociabilité). Nous tenterons, si vous le voulez bien, une expérimentation : une ou deux journées par semaine seront réservées à vos contributions. Vous préparez puis m’envoyez votre contribution et je la publie. Chiche ? Je participe, tu participes, il participe… nous (en) profitons ! (2)

Recharger les batteries…

De mon côté, je vais baguenauder du côté des chansons et de la poésie, réécouter Changing of the guards (1),  lire – enfin ! – Atelier 62 de Martine Sonnet (3) rangé dans la bibliothèque depuis deux mois sans encore avoir été ouvert, préparer la rentrée – chargée et passionnante avec la révision et l’opérationnalisation du référentiel des missions de service public des missions locales pour le CNML, la recherche-action sur le micro-crédit personnel avec l’ANDML, etc.

En attendant, bonnes vacances !

 

(1) « Gentlemen, he said,
 I don’t need your organization, I’ve shined your shoes. I’ve moved your mountains and marked your cards
. But Eden is burning, either get ready for elimination
. Or else your hearts must have the courage for the changing of the guards. », Bob Dylan, 1978.

(2) Tout-à-fait concrètement, si vous avez envie d’exprimer une analyse, de la publier et de la partager, vous pouvez d’ores et déjà m’adresser votre texte à labbe.geste@wanadoo.fr

(3) 2008, éditions Le temps qu’il fait.

 


Une question de confiance… ou le syndrome de Kaa.

janvier 12, 2008

Macro… Ce qui se passe dans le monde de la finance est loin de n’être qu’un fait divers. Ce qui est en jeu et mis à mal est un sentiment étonnant dans un tel système paramétré, bardé de protocoles, de contrôle et d’ « assurance qualité » : la confiance. Celle-là même qui, unanimement, est considérée comme la base du « marché ». Ainsi les savants ouvrages d’économistes pullulent d’équations absolument incompréhensibles pour le commun des mortels pour aboutir à ce constat d’absolue subjectivité : cela ne fonctionne in fine que sur la confiance ! Ce qui vient de se passer avec ces 700 000 SMIC mensuels évaporés par quelques clics d’apprenti(s) sorcier(s) compulsif(s) au visage poupin réduit à peu de chose cette confiance. Dissoute… aussi rapidement que sept milliards d’euros. Il y a encore quelques années, entre le citoyen et le marché, il y avait les institutions. L’organisation du repli, pour ne pas dire la retraite, de l’État organise le face-à-face sans médiation ou si peu entre le marché et le citoyen. La main invisible, dogme du marché, sensée réguler par la grâce homéostatique l’offre et la demande, caresse les grands et étrangle les petits. Il suffit de passer du macro au micro…

 

Micro… Chacun a pu voir à la télévision un Arditti ravi de l’offre d’une banque à acronyme, cela valant toujours mieux que son nom qui rappellerait un autre « scandale financier du siècle » à somme quasi-équivalente : sept milliards d’euros comblés par les impôts de tous selon le principe de la socialisation des pertes. Ou encore cet employé de banque subitement transformé en chanteur de karaoké devant son client médusé. Et chacun n’a pu que ressentir à partir de son expérience personnelle le décalage entre ce qui était mis en spectacle et ce qu’il connaissait, lui, de la réalité des relations avec « sa » banque. Rarement publicité n’est à tel point contre-productive parce que ce que l’on retient en fin de compte de cette séquence, une fois passé le moment de surprise, est l’illusion absolue qu’est la publicité. La confiance en chantant est celle de Kaa qui susurre « Aie confiance… »… en l’occurrence non dans le Livre de la jungle mais dans la jungle de la vie.

 

De nombreuses banques, issues du mouvement coopératif et associationniste, lui-même irrigué du solidarisme, ont été fondées sur des idées humanistes telles que la mutualisation, la solidarité, le secours face aux accidents de la vie. La relation d’un « sociétaire » à sa banque était basée sur un principe, la confiance. Dans les faits, ce beau principe n’a pas fait long feu : les faits sont têtus et il n’est pas besoin d’être particulièrement perspicace pour comprendre que le jeu est un « gagnant-gagnant unilatéral »… où le gagnant, quel que soit l’état du compte, est toujours la banque : solde positif, la banque spécule ; solde négatif, la banque ponctionne. La relation avec la banque, pour « les gens de peu », est bien souvent infantilisante – on les réprimande pour leur gestion, culpabilisante – « on vous accorde une facilité mais soyez sérieux ! », désespérante – « solde insuffisant » devant le DAB. Significatif est le spectacle de celles et ceux qui, au guichet, tentent honteusement d’obtenir 20 ou 30 euros ou qui demandent, en s’excusant à l’avance, à rencontrer le responsable d’agence pour expliquer une situation « particulière ».

 

Ainsi les stratégies bancaires oscillent-elles entre la séduction publicitaire (du latin sedire qui signifie « tromper ») et le profit tout azimut, de la spéculation avec des taux de rentabilité à court terme à deux chiffres aux ponctions modestes mais généralisées sur les comptes individuels : on risque pour le capital et l’on assure le risque en se payant sur le dos de la bête, entendez le travail des piou-piou. Une telle politique est évidemment suicidaire puisque, inévitablement, ce gagnant-gagnant unilatéral dépasse un jour le seuil de supportabilité.

 

Cependant la prise de conscience collective des clients, pseudo-sociétaires jusqu’alors isolés, favorisée par la circulation de l’information et accélérée par la gestion catastrophique de ceux qui s’autorisent des leçons de gestion, va redistribuer les cartes en faveur des banques dont la responsabilité sociale ne sera pas simplement publicitaire. Ce qui se prépare à la Caisse d’Épargne, avec la suppression de 4 000 emplois, faisant suite à l’injonction de la Commission bancaire de reconstituer d’ici fin mars ses fonds propres, devenus insuffisants au point de ne plus respecter les obligations réglementaires, est une illustration d’un retournement de situation.

Deux hypothèses se présentent. D’une part, un nomadisme bancaire de serial consumers parfaitement adaptés à la logique d’hyper-concurrence, les clients allant au moins cher comme en témoigne l’essor des banques à distance. D’autre part, des clients redevenant sociétaires « en vrai » qui s’adresseront aux banques réellement mutualistes. Dans les deux cas, il y a du souci à se faire pour les employés des banques dont les stratèges démiurges n’ont décidemment rien compris à l’évolution de la société et à l’exigence d’une éthique des affaires qui ne se résume pas au karaoké. Au fait, comment a fini Kaa ? Dévoré par Shere Khan. Homo homini lupus

 

 

 

 

Philippe Labbé, janvier 2008

 


L’abbé Pierre était-il efficient ?

avril 5, 2007

Article paru dans Territoires n° 477, avril 2007

 

 

« L’abbé Pierre était-il efficient ? » est la question à laquelle on a échappé dans le dernier rapport de la Cour des Comptes. Logiquement, à cette question aurait du succéder ce constat : « L’approche LOLF n’a pas été prise en compte et la mesure de la performance n’est pas possible, ni ne permet d’effectuer un suivi précis des actions. » La formulation est bien textuellement celle de la Cour des Comptes… même si, on s’en doute, elle ne concerne ni l’abbé Pierre, ni Emmaüs. Elle vise par contre les missions locales, ces presque 500 structures qui, en France, accueillent et accompagnent plus d’un million de jeunes éprouvant des difficultés d’insertion.

 

Une fois de plus - cela fait des décennies que le discours ne varie pas et cela a commencé dans les années soixante-dix avec la RCB (« rationalisation des choix budgétaires ») – les autorités ressassent technocratiquement l’évaluation. Entendons-nous bien, l’évaluation des missions locales, plus largement de tout le travail social, est légitime à de nombreux égards, ne serait-ce qu’au titre de la transparence démocratique et à celui, étymologique, de la démonstration des valeurs ajoutées. Démontrer les valeurs ajoutées, c’est produire de la reconnaissance, c’est passer d’une logique convaincue à une logique convaincante parce que démonstrative, et c’est mettre en place les conditions pour que les professionnels piou-piou, qui, quotidiennement, se débattent avec « la misère du monde » (P. Bourdieu, 1993) et côtoient « la France invisible » (S. Beaud, J. Confavreux, J. Lindgaard, 2006), investissent plus et mieux : assurément face aux marges du social (quartiers en déshérence, précarité des emplois, discriminations de toutes sortes…), notre cohésion sociale a besoin de professionnels-acteurs plus inspirés par l’esprit de l’engagement, de l’éducation populaire, que d’agents disciplinés appliquant un service protocolisé au maximum et humain au minimum.

Mais voilà, l’investissement, l’engagement, l’écoute et l’attention, bref la qualité de la relation qui déterminent de toute évidence les chances d’insertion, de remise dans le jeu social, n’entrent pas dans le modèle du prêt-à-penser évaluatif. Droit dans ses bottes, ce modèle ne démord pas de son alpha et oméga, l’efficience c’est-à-dire la proportionnalité de l’effort financier consenti au regard des résultats obtenus. Point à la ligne et garde à vous - fixe. Certes, la Cour étant et n’étant que celle des… Comptes, on comprend son tropisme d’efficience mais il y a quelque chose de désespérant dans ce constat immuable que des gens probablement très intelligents persistent à vouloir entrer des situations patatoïdes dans des moules parallélépipédiques.

 

Selon l’adage, il faut cependant qu’à ce pessimisme du constat succède un optimisme de la volonté. Que faire puisque, manifestement, penser la complexité (l’incertitude, l’alchimie des interactions, l’indicible du travail social, l’aléatoire de l’insertion…) n’est pas la prochaine échéance ? Inviter la Cour des Comptes à s’inspirer des propositions d’autres nobles instances insoupçonnables de défendre le corporatisme des intervenants et travailleurs sociaux. Par exemple, le Centre d’Analyse Stratégique qui, dans son rapport annuel 2006, La société française : entre convergences et nouveaux clivages, recommande « la construction d’indicateurs nouveaux bâtis à partir de données qualitatives pour mieux rendre compte d’une réalité composite qui échappe aux indicateurs quantitatifs moyens, certes robustes mais trop rudimentaires. » (p. 65). Ou l’Inspection Générale de l’Action Sociale (IGAS) qui, dans une de ses études, Suivi, contrôle et évaluation du travail social et de l’intervention sociale, contribuant à son rapport également annuel cette fois 2005, L’intervention sociale, un travail de proximité, opère des distinctions justes et basiques entre l’évaluation et le contrôle, rappelant que « la plupart des contrôles indiquent souvent un a priori de défiance à l’égard des organismes ou personnes contrôlées. Même dans les meilleurs cas, ils participent pleinement à la stratégie du soupçon. » (p. 6). Ne croit-on pas qu’en confondant évaluation - la critique de la Cour des Comptes est exprimée dans un paragraphe nommé « Le dispositif d’évaluation » - et contrôle, on ne fait pas le lit de stratégies d’évitement, de contournement, qui seront inéluctablement les réponses à « la stratégie du soupçon » ?

 

Bref, invitons les instances nationales en charge de l’intérêt général à se coordonner pour résoudre  cette « crise de l’intelligence » (M. Crozier, 1995), pour - enfin - parler du social dans une perspective d’acteur (compréhensive, complexe et encourageante) et non dans celle, exclusive, d’un système (hémiplégique, disjonctif et soupçonneux). Chaque partie ne s’en portera que mieux.