Petit essai de survie à l’intention de celles et ceux qui veulent (encore) croire au social. 3/3

juin 28, 2008

Troisième paysage. Quelles sont les conditions de survie ?

Michel Chauvières explique le phénomène qu’il nomme de « chalandisation du social » de plusieurs façons dont « des raisons internes, propres au secteur social : faible en termes de recherche et de lobbying, ce secteur n’a pas su se montrer très clairvoyant. Il ne s’est pas doté des moyens lui assurant une forte reconnaissance de son expertise et de sa représentation institutionnelle et professionnelle. De ce fait, il s’est laissé progressivement grignoter. »

Un corpus théorique mou, un lobbying modeste…

Ce constat doit être relativisé pour le travail social « traditionnel » qui, dans le domaine de la recherche, a largement produit à partir des IRTS et départements universitaires « Sciences de l’éducation » ou autres sciences humaines. L’intervention sociale, plus récente, ne jouit logiquement pas d’un tel actif même si certaines de ses composantes – développement local, politique de la ville… - ont été riches de réflexions et d’innovations. Son secteur de l’insertion par contre n’a guère été prolifique, concepts peu stabilisés, déontologie vague… avec trois phénomènes concomitants : une légitimité essentiellement fondée sur la pratique comme si « naturellement » cela suffisait à excuser ou compenser un corpus théorique lequel, de facto, se limite le plus souvent à une doctrine, « le » Rapport Schwartz… dont la lecture contemporaine est inversement proportionnelle à son incantation ; de multiples réflexions dispersées mais non mutualisées (logique d’expérimentations qui ne parviennent pas à se sédimenter en expérience) ; une parole de réseau éclaté entre plusieurs instances (CNML, UNML, ANDML) peu coordonnées, sinon parfois en opposition. Précisément… le lobbying ne vient guère compenser le (très) modeste effort théorique, jamais éloigné du risque de condamnation pour motif d’abstraction (alors que « les jeunes sont là, qu’il faut bien les recevoir »). Exception notable dont on a pu ces derniers temps apprécier les effets, les PLIE avec AVE (Alliance Villes Emploi). Les missions locales, aussi charmantes qu’innocentes, ont encore du chemin…

Si le travail théorique émulsionne avec peine et si le lobbying n’en est qu’au stade des apprentissages, force est cependant de constater que l’intervention sociale s’est professionnalisée principalement sur la base d’outils, de procédures, et qu’une large part de cette structuration a été déterminée non à partir de ses acteurs mais en réponse aux commandes publiques, singulièrement celles des programmes de l’État (CFI, PAQUE, TRACE, CIVIS…), un État qui « gouverne à distance » pour reprendre les termes de Renaud Epstein (1). Jusqu’à ce que, alors que les missions locales sont pour la plupart associatives, leur projet associatif soit concrètement surdéterminé par l’État… c’est exactement ce que l’on appelle un processus d’hétéronomie, l’inverse de l’autonomie. Il faut beaucoup de volontarisme, parfois de courage, pour rendre élastique un programme, c’est-à-dire parvenir à en faire un projet. Lot de consolation pour autant que le malheur des autres atténue le sien, le temps est aux logiques programmatiques, fondées sur des raisonnements causaux, mécanistes (pour ne pas dire simplistes), qui se diffusent largement et s’imposent dans tout le secteur de l’insertion : handicap, IAE, etc. Le pire pour les piou-piou, sur les terrains et dans leurs relations avec les institutionnels, n’est pas de trouver des interlocuteurs opposés à leurs principes : il est dans l’absence de réflexion ou, plus exactement, dans une réflexion circonscrite à une culture de la circulaire.

Il y a donc beaucoup à faire si, convaincus, nous comprenons que cela ne suffit pas et qu’il nous faut être convaincants… Balayant devant notre porte, nous pouvons ainsi commencer par deux grandes interrogations…

D’une association-support à une association-projet… 

L’association est en théorie et historiquement le modèle de l’organisation démocratique. Or, que constate-t-on ? Que la forme associative est essentiellement saisie pour la souplesse de son usage, résumée et réduite instrumentalement à un support juridique. Que la participation des usagers est réduite à la portion congrue – une urne « questionnaires satisfaction » -, que les associations sont rarement, trop rarement, des modèles de démocratie participative, que celles-ci sont parfois, tant pour des professionnels que pour des bénévoles, le terreau de nouveaux « socio-clercs » (2) qui conquièrent à peu de frais le capital symbolique qui leur manquaient pour disposer d’une estime de soi suffisante et métastaser leurs égos… Autrement formulé, nombre d’associations se sont elles-mêmes coupées de la logique interne qui les crédibilisait et d’une conception des rapports sociaux – en fait de valeurs – qui les distinguait et nécessitait que leurs valeurs ajoutées soient appréhendées différemment qu’à partir d’un raisonnement en bout de chaîne : si, d’une part et sur le principe, les conditions d’atteinte des objectifs (réalisations) devraient compter tout autant que l’atteinte de ceux-ci (résultats) mais, d’autre part et dans la réalité, que le modèle évaluatif est identique à celui de l’entreprise, c’est-à-dire strictement déterminé par la production (outputs), il ne faut pas s’étonner d’un hiatus majeur. On ne peut synchroniquement s’appuyer sur un discours et une idéologie de citoyenneté et de participation active de toutes et de tous, usagers, professionnels, élus et bénévoles, et s’organiser selon un modèle où l’expression démocratique n’est qu’une soupape de sécurité permettant un climat social suffisamment serein pour ne pas obérer la productivité. Les associations ont un besoin essentiel de revoir à la hausse leurs modalités internes de participation et de délibération démocratiques.

Une professionnalisation – boîte à outils…

On le sait, le secteur de l’insertion est peu avare de la notion de « professionnalisation ». Cependant celle-ci s’est rétrécie le plus souvent au professionnalisme, c’est-à-dire aux compétences (techniques, comportementales, cognitives), et « comme par hasard » est oubliée la professionnalité, c’est-à-dire le sens de l’action. Oubliée ou, plus exactement, reportée à un sempiternel « plus tard » sous la férule d’un impératif gestionnaire qui dispose de toutes les bonnes raisons, à commencer par celle de la survie de l’organisation : « Plus la politique devient technique, plus la compétence démocratique régresse. » (3) Or, s’il est habituel de dire qu’ « un bon ouvrier a de bons outils », il est certain que les bons outils ne font pas le bon ouvrier… Encore faut-il vouloir s’en servir, en avoir le désir. Le social court après le temps, on devrait dire « les temps » : celui des programmes, celui des entreprises qui rêvent de génération spontanée, celui des apprentissages variables selon les personnes en insertion. Et, à force de courir, il s’épuise. Il sacrifie l’essentiel à l’urgence, oubliant l’urgence de l’essentiel. On pourrait multiplier les exemples de ce présentéisme, d’un horizon limité à la « production » quotidienne d’accueils, d’entretiens, tous calibrés, tous normés et enregistrés dans des systèmes informatiques et dont le seul comptage tient lieu d’appréciation exclusive de la qualité du service relationnel rendu. Si la fréquence des entretiens dans un parcours d’insertion peut être un indicateur d’activité, elle n’est en rien un indicateur de résultat. On peut bien sûr poser l’hypothèse qu’une forte fréquence constitue une garantie d’attention portée à l’autre et d’anticipation sur des risques de dérapage. Cependant l’enregistrement d’une « actualité » telle qu’un entretien ne dit rien de la qualité des échanges et de son impact sur la socialisation, sur l’insertion. Répétons-le, la professionnalisation correspond à une triade articulant profession, c’est-à-dire des garanties apportées pour stabiliser les emplois, professionnalisme, c’est-à-dire des méthodes, et professionnalité, c’est-à-dire le sens de l’action. Ces trois branches ont chacune leur importance. Cependant, d’une part, elles ne sont fructueuses que dans leur interaction (ce qui signifie qu’elles doivent être activées synchroniquement) et, d’autre part, elles exigent, pour que le tout soit non seulement différent mais supérieur à la somme des parties, que la professionnalité soit considérée, non comme la coquetterie intellectuelle concédée à un essentiel qui serait le professionnalisme, mais comme un essentiel sans lequel le souffle serait absent, le feu s’éteindrait, profession et professionnalisme disparaîtraient.

Faire des associations des espaces de participation et permettre que leurs professionnels retrouvent et revivifient l’esprit des pionniers, c’est-à-dire une philosophie de l’engagement, constituent des pré-requis. 

 Mais le social a besoin de bien d’autres choses, maintes fois abordées ou développées entre autres dans ces contributions, dont sans doute prioritairement et sans qu’à ce stade j’aille plus avant que leur rappel…

 

- Etre organisé et s’organiser, à l’échelle de chaque structure, sur la base du projet qui est l’outil au service de l’idée. Combien de structures n’ont même pas de projet associatif ou n’ont en guise de projet qu’un rapport d’activité agrémenté d’une note d’orientation ? Le projet associatif de structure est ce qui permet de constituer à l’échelle de l’entité une réelle communauté professionnelle forte des parties qui la composent : les usagers, les professionnels, les bénévoles et les élus. (4)

- Savoir et dire d’où l’on parle… c’est-à-dire s’appuyer sur un corpus théorique solide, robuste, qui fuit et combat les notions vagues et chapiteaux. Croît-on convaincre par l’imprécision, estimant que conviction suffit pour convaincre ? A ce travail d’univocité s’ajoute ce qui devrait progressivement être incorporé non comme une culture du soupçon mais comme une posture systématiquement et salubrement critique vis-à-vis de la Linguae Quintae Respublicae (5), ce discours métastasé, proliférant, qui transforme l’or de l’engagement et du métier en plomb de l’exécution et du service, qui substitue au bon sens le sens commun, à la solidarité la charité, à la responsabilité la compassion, au mot « relation » celui de « prestation » ; qui fait sous couvert de pragmatisme le lit d’une idéologie non seulement étrangère mais hostile au social ; qui cependant sait que, le social étant consubstantiel à l’humain, il faut bon gré mal gré lui accorder une place d’expression ; celle-ci est cathartique, c’est-à-dire trouve dans des situations contingentées l’occasion de s’expulser… de telle façon à ce que tout le reste du temps soit occupé par une parole et une pensée disciplinées, un fatras bien-pensant, un épandage éthique en fait subordonné à la nécessité économique. Le CERC (Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale) vient de publier son 9ème rapport, Un devoir national. L’insertion des jeunes sans diplôme (6). Je ne l’ai pas encore lu mais, alors même que le président du CERC, Jacques Delors, est une personnalité digne de respect, je ne peux faire taire ce réflexe critique : depuis combien d’années entend-t-on en effet toutes les variations possibles de ce « devoir national » alors que la société préserve prioritairement ses inclus, utilise sa jeunesse en variable d’ajustement, accentue les inégalités, reformule en « classes chômeuses, classes trompeuses » les « classes laborieuses » qui jusqu’alors étaient « dangereuses » ?

- Savoir et dire d’où l’on vient, s’enraciner dans une culture commune, non pour la mausoléifier avec des ancêtres icônes, mais pour que les branches et nouvelles pousses qui s’élancent soient alimentées d’une sève au goût des valeurs d’engagement. Le social ne peut se satisfaire du minimum conventionnel et, si l’insertion ne parvient pas rapidement à mettre en œuvre une gestion humaine des ressources, il y a fort à parier que, faute de trouver leur compte avec une ordinaire gestion des ressources humaines, les plus engagés deviennent les plus désenchantés et, tant qu’à faire, rejoignent dans une seule perspective instrumentale les « OPP » (opérateurs privés de placement) qui ne manqueront pas de rechercher des savoir-faire sous l’effet des appels d’offres et des mises en concurrence.

- Produire, défendre et promouvoir son propre référentiel d’évaluation, lui-même cohérent avec le principe d’indissociabilité « sujet – acteur – citoyen » et non réduit à la seule dimension étroite et biaisée de l’homo oeconomicus. Ce référentiel d’évaluation doit s’étendre jusqu’à parvenir à être un référentiel – oui (7) – « qualité »… mais propre à l’insertion, co-construit par ses acteurs, hiérarchisant dans ce sens principes, processus puis procédures.

- Former en pénétrant les minces espaces entrouverts d’une convention pluriannuelle d’objectifs (CPO) dont  les axes d’ingénierie (observation, partenariat, développement local), s’ils ne sont rapidement investis, risquent d’être progressivement secondarisés, marginalisés, alors qu’ils constituent le différentiel qui correspond au concept d’approche globale. Combien de « plans régionaux de formation » incluent-ils aujourd’hui la déontologie, les enjeux et la construction d’un observatoire social et socio-économique territorial des jeunesses, d’une organisation apprenante garantissant à l’échelle de chaque professionnel polyvalence et expertise spécifiée, de la réalisation d’un diagnostic, également social et socio-économique, des jeunesses et des ressources du territoire ?

- Enfin et toujours au regard de ce principe d’indissociabilité, établir des ponts avec le monde économique qui inclut les entreprises sans toutefois se limiter au secteur marchand puisqu’il existe non pas une mais des économies : marchande, publique, associative. La porosité avec le monde économique marchand doit s’accompagner d’une pédagogie des entreprises conçue dans la logique de ces dernières – on peut même dire « dans leur intérêt » - : s’il faut former les usagers, la déqualification étant très souvent la première marche conduisant à l’exclusion, il faut aussi civiliser les entreprises.

 

PS. Une bonne nouvelle… un Juste.

Rien à voir avec ce qui précède… encore que. Le Monde du 24 juin a consacré une page entière à Jean-Marie Delarue, “Le juste des prisons”. Jean-Marie Delarue, ex délégué interministériel à la ville, auteur du rapport sur la crise des banlieues La Relégation (1991), vient d’être nommé contrôleur des lieux privatifs de liberté (entendez les prisons, les locaux de garde à vue, les dépôts). C’est un homme indépendant, capable de révolte parce que humain. “Il est devenu serviteur de l’État mais cela ne veut pas dire rentrer dans le rang. “Les débats des années soixante nous ont aidé à sortir de nous-mêmes. Cela s’applique aux fonctionnaires. Qu’est-ce qui vous fait sortir de vous-même, de votre carrière, de la discipline de parti?” Sans doute adopterait-il cette maxime que j’ai fait mienne, “Vivre en intelligence avec le système mais en révolte contre ses conséquences.” L’article du Monde rapporte que Bertrand Schwartz “lui a conseillé, quand il est devenu délégué à la ville, d’aller sur le terrain une fois par semaine. “J’ai entendu des gens me raconter leur existence. c’était des vies silencieuses, de repli sur soi, loin des images de violence.” L’humanité ne s’oppose ni à la responsabilité, ni à la radicalité. Elle rend l’une et l’autre plus… humaines.

 

 (1) Renaud Epstein, « Gouverner à distance. Quand l’État se retire des territoires », 2005, Esprit n° 11.

(2) Anne-Marie Beyssaguet, Michel Chauvière, Annick Ohayon, Les socio-clercs, bienfaisance ou travail social, 1976, Maspero.

(3) Edgar Morin, La tête bien faite, 1999, Seuil, p. 20

(4) Philippe Labbé, Qu’est-ce que le projet associatif de structure ? note technique pour l’ANDML, décembre 2007

(5) Éric Hazan, LQR. La propagande du quotidien, 2006, Raisons d’agir.

(6) http://www.cerc.gouv.fr/rapports/rapport9/rapport9cerc.pdf

(7) « … la qualité est et n’est qu’une méthode. A ce titre, le plus important est ailleurs, dans les finalités, les pouvoirs et les stratégies d’acteurs… {…} Le problème est donc moins dans la qualité que dans la politique de la qualité. Il s’agit, en conséquence, de la penser intelligemment. » Philippe Labbé, Les bricoleurs de l’indicible. Structurer, densifier l’intervention sociale, 2004, Apogée, tome 2.


Petit essai de survie à l’intention de celles et ceux qui veulent (encore) croire au social. 2/3

juin 25, 2008

Deuxième paysage. Quelle est l’offensive idéologique contre le social ?

L’efficacité de l’offensive idéologique est incontestable. Elle repose sur trois procédés : l’inversion de la preuve, la double contrainte et la culpabilisation.

L’inversion de la preuve.

Sur le net, on peut lire une contribution de Michel Chauvières à partir de son dernier livre, Trop de gestion tue le social : essai sur une discrète chalandisation (2007, La Découverte), à laquelle succèdent deux commentaires dont celui-ci : « Point de vue intellectuellement intéressant mais hélas pas réaliste. Il convient de “chercher” encore… la vérité. Elle n’est probablement pas dans l’utopie qui caractérise ce discours qui ne propose au demeurant pas grand chose de concret mis à part la critique d’une certaine idéologie au nom d’une autre idéologie qui, elle, a bien déjà bien fait ses preuves. » L’efficacité de l’offensive est remarquable parce qu’elle est parvenue à ne plus présenter les termes d’un débat où chaque partie avancerait ses arguments à partir de ses convictions et de son système de pensée acceptées par l’autre partie (principe d’altérité) : le social répond désormais à partir du discours de l’offensive idéologique et, d’une part, devient victime d’un processus d’hétéronomie (une logique imposée de l’extérieur, à l’inverse de l’autonomie), d’autre part dispose d’un vocabulaire de toute évidence moins maîtrisé que son interlocuteur. Le social ne joue donc pas sur son terrain. Non qu’il s’agisse dans un débat de ne pas comprendre la logique interne de l’interlocuteur mais, de là à en faire sa base argumentaire, cela me fait songer au crocodile qui s’extasie devant la vitrine d’un maroquinier et qui pénètre dans la boutique pour demander un sac à main. Exemple vécu il y a quelques mois dans une Chambre régionale d’économie sociale, déjà rapporté mais diablement illustratif. J’y interviens sur le thème de l’évaluation de l’utilité sociale. Une femme, directrice d’un service de soins palliatifs, me demande des arguments pour convaincre ses financeurs de lui accorder un peu plus de subventions : comment démonter l’utilité sociale de son service ? Tout en lui répondant, avec beaucoup de rationalité (quelles sont les « valeurs ajoutées directes » ? quel « halo sociétal » pour reprendre les termes de Lipietz ?), une petite voix dans ma tête me dit « Mais dans quel monde vivons-nous pour que l’on soit contraint de démonter qu’aider des gens à mourir sans trop souffrir est socialement utile ? »

 La double contrainte.

« Comme l’ont montré les débats de la campagne présidentielle de 2007, ce « modèle social » français a besoin de se renouveler. La rupture, à laquelle les Français ont adhéré, répond à des préoccupations multiples : un chômage qui, bien qu’en baisse, reste encore trop élevé ; un ascenseur social bloqué ; une pauvreté et des inégalités qui ne diminuent plus ; la ghettoïsation des quartiers difficiles ; une école qui ne parvient pas à lutter contre l’échec scolaire ; la crise du logement ; la stagnation salariale et la baisse du pouvoir d’achat, etc. {…} Il y a aujourd’hui urgence à agir, à réformer pour plus de justice sociale, à imaginer des solutions innovantes pour faire mentir celles et ceux qui prétendent que l’on a tout essayé, à refuser l’idéologie pour lui préférer l’efficacité, à penser à l’avenir pour savoir quelles décisions prendre à présent. En somme, à réinventer notre manière de faire du social. » (1) Qui dit cela ? L’UMP en convention. Que peut-on en déduire ? Que, s’il est difficile de cacher que le social va mal, la stratégie à l’œuvre prend appui sur ce constat pour engager des réformes qui vont s’exprimer dans un système d’injonctions paradoxales - le double mind - (2). J’en ai énoncé quelques unes il y a un an dans Le Monde(3). Sans les reprendre in extenso, en voici quelques-unes dont le discours dominant n’est pas avare : « Oui à l’approche globale mais limitez-vous au placement dans l’emploi », « Travaillez en partenariat mais soyez concurrents », « Ayez des projets mais appliquez des programmes »… Tout cela dans une logorrhée peu soucieuse de cohérence interne comme l’illustre, depuis que le précariat s’est généralisé, l’usage immodéré du qualificatif de « durable ». Répétez, il en restera toujours quelque chose… Tout cela également le pied sur un accélérateur, l’urgence sociale… depuis vingt-cinq ans, de « L’insertion, un impératif national » à « Réduire la fracture sociale » et à « La maison brûle ! ». Sur le thème des doux rêveurs qui tergiversent alors qu’il faudrait agir, cette urgence permanente est une rhétorique de la tension dont l’effet recherché - et atteint - est de marginaliser un autre mode de pensée qui appellerait une réflexion. 

 La culpabilisation.

Toujours à partir de cette communication de Michel Chauvières, le commentaire d’un second lecteur : « Les dépenses sociales sont avant tout des investissements et non du simple fonctionnement” : On peut le voir comme ça, OK, mais il faut nuancer et ne pas généraliser : un investissement ne peut se concevoir que dans le cadre d’un progrès à venir, s’il est stérile pour l’Humain (existant ou à venir), ce n’est pas un investissement, c’est une perte sèche pour l’individu et pour le collectif ! Et pour qu’il y ait investissement, il faut des investisseurs : on ne peut pas éternellement faire « investir » les générations futures (c’est à dire en créant des dettes aujourd’hui) pour une protection stérile des générations actuelles : J’appelle ça de l’irresponsabilité, et de l’inconséquence … » Le processus de culpabilisation, dont l’expression la plus commune est celle qui concerne le chômeur dans un premier temps à responsabiliser, puis devenant responsable pour parvenir à être coupable, n’épargne pas les travailleurs sociaux. Il trouve ses arguments principaux dans ce qui est présenté comme l’évaluation du social mais qui, on l’a vu, n’est que l’évaluation de l’économique dans un social d’enrobage. Comme cette évaluation – et pour cause – est incomplète, les résultats sont insatisfaisants : 50% de mises à l’emploi, ce sont mécaniquement 50% de non-mises à l’emploi. Un train qui arrive à l’heure n’étant pas une information, on regarde donc celui qui arrive en retard, avec ses wagons de non-mises à l’emploi. D’autre part, l’évaluation met en avant sous couvert d’efficacité (qui serait contre être efficace ?) le principe d’une « obligation de résultat » qui, avec un peu de jugeotte, est absurde puisqu’on exige des intervenants sociaux des résultats surdéterminés par des facteurs exogènes, sur lesquels ils n’ont pas de prise sinon à la marge : l’exclusion de l’emploi est d’abord, en amont, la résultante d’un (dys)fonctionnement du marché du travail (déséquilibre entre l’offre et la demande, hyper-sélectivité, discriminations…) sur lequel les intervenants sociaux ne peuvent intervenir qu’à la marge, voire en modifiant la place dans la file d’attente… ce qui, en passant, leur vaut une autre volée de critiques : ils déstabilisent le marché du travail, ils encouragent les effets d’aubaine, etc. Ajoutons à ce chapitre de culpabilisation le renfort d’autres critiques « savantes » selon lesquelles, faute de résultats probants en termes d’insertion professionnelle, les intervenants sociaux, tels la vérole sur le bas-clergé, se rabattent sur le social et génèrent une « handicapologie », c’est-à-dire inventent des problèmes sociaux à leurs usagers histoire d’excuser leurs piètres performances, de justifier leur  gagne-pain et d’avoir une clientèle captive puisqu’on n’en a jamais fini avec le social. Autant la culture du résultat est-elle nécessaire, déontologiquement exigible, autant l’obligation de résultat est-elle absurde. Et si notre Président déclarant “Les caisses sont vides, que voulez-vous que je fasse? ” était aussi soumis à l’obligation de résultat, que se passerait-il pour lui ? 

A suivre…

 

 

 

(1) Convention sociale de l’UMP, 12 juin 2008, « Innover pour la justice sociale ».

(2) Le double mind, théorie de la double contrainte, est à l’actif de Grégory Bateson, un des piliers de l’école de Palo Alto, surtout connu pour ses travaux sur la communication paradoxale.

(3) Philippe Labbé, « Les sept fantasmes des politiques de l’emploi », Le Monde, 10 mai 2006.


Petit essai de survie à l’intention de celles et ceux qui veulent (encore) croire au social. 1/3

juin 23, 2008

Le social est à la peine, c’est un fait. Entre deux représentations, l’une dépensière, l’autre irréaliste, le social est ébranlé par une offensive idéologique dont l’efficacité est incontestable puisque, non seulement elle s’appuie sur un système de pensée cohérent (quoique partial) et construit (quoique déconstructible aisément), mais elle parvient à ce que les « acteurs du social » intériorisent un schéma de pensée qui, tout en leur étant externe, devient celui à partir duquel ils apprécient – « évaluent » dit-on - leur action. Cette intériorisation s’exprime dans le peu de résistance démontré par le secteur via son acceptation - pour ne pas dire une reddition - à passer sans regimber d’une logique de métier à une logique de services : opérateur, prestations de services… Leur action, historiquement fondée sur la notion d’engagement, devrait à présent trouver sa légitimité dans les « nouvelles valeurs émergentes » (sic - 1-) de la mission de service public que seraient l’efficacité et la performance.

J’emprunterai un chemin qui fera découvrir successivement trois paysages.

- Premier paysage, qu’est-ce que le social au juste et que poursuit le travail social ?

- Deuxième halte, quelle est l’offensive idéologique contre le social et sur quoi repose son intelligence ?

- Troisième paysage, quelles sont les conditions de survie pour celles et ceux qui veulent encore croire au social ?

L’ensemble étant trop long, ces trois contributions seront à suivre quotidiennement. Elles s’inscrivent dans la catégorie “corpus” visant à stabiliser - autant que faire se peut - le champ théorique de l’insertion.

Premier paysage. Qu’est-ce que le social ?

 Il n’est pas inutile de s’intéresser à cette question tant le sens commun y répondrait spontanément par « est social ce qui n’est pas économique ». Autrement dit, le social serait défini par défaut. Les choses sont un peu plus complexes… et pourtant nécessairement à stabiliser car, si on ne définit pas précisément ce qu’est le social, on ne parviendra pas à en identifier les valeurs ajoutées et, de la sorte, tout le travail social serait évalué à l’aune de critères autres, c’est-à-dire strictement économiques. Problème de fond puisque le social en tant que tel serait donc nié, ou du moins considéré comme accessoire, et problème de méthode puisque le référentiel d’un champ spécifique serait mobilisé pour un autre champ tout aussi spécifique mais différent.

Deux temps pour ce voyage : sérier le social puis comprendre ce qu’il poursuit.

Les trois dimensions du social.

Pour sérier ce social hétérogène, mobilisons comme variable discriminante la distance de l’interaction entre la personne et son environnement. On part de la personne, chacune existant physiquement et mentalement, et l’on s’intéresse aux relations qu’elle entretient avec elle-même et avec son environnement. Nous inspirant des travaux d’Edward T. Hall qui ont donné naissance à la proxémie (2), agrégeons les deux premières dimensions, « intime » et « personnelle », et conservons les dimensions « sociale » et « publique ». A côté de ces trois sphères constituant le « social », une quatrième sphère est celle de l’économique. L’ensemble de ces quatre sphères, poreuses entre elles (3), représente le socioéconomique qui peut correspondre à l’approche globale dans la conception du père de l’insertion, Bertrand Schwartz. L’idée sous-tendant cette représentation, moins que l’indivisibilité, est celle d’une indissociabilité fondée sur un principe « dialogique » au sens d’Edgar Morin, c’est-à-dire ce qui « permet de maintenir la dualité au sein de l’unité. Il {Le principe dialogique} associe deux termes à la fois complémentaires et antagonistes. » (4)

Ce schéma représente les trois composantes du « social ».  

Items

Social

Proxémie

Intime & Personnelle

Sociale

Publique

Sphères des relations

Individuation

Sociabilité

Sociétal

Distance interactions

Micro

Méso

Macro

Domaines concernés

Santé, équilibre psychique, relations familiales

Voisinage, quartier, associations,amis, périprofessionnel…

Institutions, normes et règles

Personne

Sujet

Acteur

Citoyen

Paradigme

Autonomie (accomplissement, épanouissement, libre-arbitre…).

Altérité (lien, reconnaissance cohésion, participation, « vivre ensemble »…)

Citoyenneté (droits et devoirs, normes, règlements), « faire société », implication collective.

Méta-valeur

Liberté

Fraternité

Égalité

Catégorie dominante du social

Travail social

Socioculturel

Éducation populaire

Intervention du social (contre…)

Disqualification, conduites addictives, violences intra-familiales

Déliaison, isolement

Repli, sectarisme, marginalisation

Valeurs ajoutées attendues de l’intervention sociale

Capital symbolique : estime de soi et confiance, mobilité psychologique…

Capital social : multiplication des « liens faibles », appartenance / reconnaissance

Capital culturel : émancipation, promotion sociale, participation au débat démocratique, civisme…

 Que poursuit le travail social ?

 Si l’on ajoute au tableau ci-dessus l’économique, le travail social vise à doter les personnes des capitaux nécessaires pour évoluer dans la société, en être « producteur et reproducteur ». Simplifiant – nous en avons conscience – on peut dire que cinq capitaux sont nécessaires.

- Capital culturel : savoir, comprendre…

- Capital social : disposer de relations, ne pas être isolé…

- Capital symbolique : avoir une estime de soi…

- Capital économique : être indépendant financièrement…

- Capital de mobilité : pouvoir bouger…

Enrayer le processus qui peut conduire à l’exclusion, voilà ce que poursuit le travail social dans sa perspective préventive et curative ; dans une autre perspective qui appartient plus au champ de l’éducation populaire et du socioculturel, le social vise l’accomplissement de la personne, sa socialisation et l’émancipation de l’acteur. Quoique les frontières soient poreuses, on peut représenter ainsi les objets dominants des grandes catégories polarisées du social.

Travail social

Intervention sociale

Animation socioculturelle

Éducation populaire

Soigner

Insérer

Relier

Émanciper

Sujet

Acteur

Citoyen

L’individu

Le groupe

La société

Logique de la relation

Logique de la relation et du projet

Logique de projet

Ainsi le travail social traditionnel se mobilise-t-il plus sur les personnes disqualifiées (« fragiles » ou « en rupture », pour reprendre les termes de Serge Paugam) ; l’intervention sociale est centrée sur l’insertion et la prévention de l’exclusion, par exemple avec les conseillers en insertion ; l’animation socioculturelle privilégie le lien social, « l’inter » (-générationnalité…), le quartier et ses habitants ; enfin l’éducation populaire se fonde sur un projet de transformation sociale même si elle imbrique  - principe d’indissociabilité - l’émancipation collective et l’accomplissement du sujet.

Cinq problématiques couvrant le social peuvent être dégagées, cette typologie correspondant à des catégories empiriques, non à des strates statistiquement catégorisées, figées. Leur ordonnancement, d’une problématique de socialisation à une problématique de marginalisation, recouvre une progression dans l’importance et le traitement des difficultés sociales.

Problématique

Constat

Objet principal de l’intervention sociale

Travailleurs sociaux idéaux-typiques

Socialisation

La cohésion sociale n’est pas un donné naturel mais un construit mis à mal par l’individualisme.

Rendre les individus « acteurs » impliqués, éduqués et responsables. Promouvoir l’altérité. (capital social)

Animateur socioculturel, agent de développement, militant associatif

Déqualification

Écart entre les compétences effectives de la personne et les exigences du marché. Exclusion du marché du travail.

Formation, (re)mise à niveau, qualification, validation des acquis. (capital culturel)

Formateur, conseiller en insertion

Déliaison

Isolement de la personne non-incluse dans une communauté professionnelle.

Retisser des liens, offrir les opportunités de liens faibles. (capital social)

Travailleur social, conseiller en insertion,

psychologue

Disqualification

Dégradation de l’estime de soi

Redonner confiance. (capital symbolique)

Marginalisation

Installation dans des systèmes parallèles, de survie. Errance ou enkystement.

Parer à l’urgence. Réintroduire dans les circuits ordinaires des fonctionnements sociaux. (capital symbolique, capital de mobilité)

Travailleur social, bénévole ou professionnel caritatif, de SAMU social

Au bout du compte et si dans le travail social on s’intéresse plus particulièrement à cette - relative - nouvelle forme qu’est l’intervention sociale dite « d’insertion », ce qui est poursuivi est que chaque usager parvienne à une situation d’indépendance économique, par l’exercice d’un emploi ou, pour des personnes handicapées qui ne peuvent pas travailler, par le bénéfice de ses droits, et à une situation d’autonomie sociale. Ces deux volets lui permettent d’être, dans les meilleures conditions, un sujet indépendant un sujet qui s’assume et s’accomplit, un acteur inscrit dans les relations et un citoyen participant au débat public.

Constatons sur cette base (et pour la nième fois) que, pas plus que le bonheur d’une nation ne peut se mesurer à son PIB, évaluer le travail social d’insertion ne peut se limiter à l’indicateur de placement en emploi. Sauf à considérer que l’individu se résume, pauvre de lui, à l’homo oeconomicus… Cela, on le sait, ne serait pas pour déplaire à tous. Sauf à vouloir sciemment mettre en difficulté celles et ceux qui savent par la force des faits, têtus, que non seulement le maintien dans l’emploi mais la productivité sont tout autant déterminés par des compétences que par la jouissance d’un logement, la satisfaction d’une vie équilibrée, le réconfort des amis et du lien social…

Cela paraît terriblement ordinaire. Cela s’appelle ordinairement la vie. “Penser tous les désirs de l’homme comme autant d’intentionnalités dirigées vers un bien ou un service, matériel ou immatériel, marchand ou non marchand, qui pourrait les satisfaire constitue une impasse. Quel sera le produit qui satisfera notre besoin de participation démocratique, notre désir de sens, notre soif de relations amicales ou affectives, notre désir des autres, notre soif de les comprendre ? L’ensemble des besoins, désirs, pulsions des hommes ne peut trouver une réponse en termes exclusifs de produit ou d’avoir. Ces réponses sont également de l’ordre des relations, de la parole, de l’interaction - de l’échange autre que marchand.” (5)

A suivre…

 

 


(1) Le Livre blanc sur l’avenir de la fonction publique, avril 2008

(2) Edward T. Hall, La dimension cachée {1966} 1971, Seuil.

(3) « Si l’on distingue ainsi plusieurs sphères, raisonnant par commodité en termes de séparabilité, le plus important demeure toutefois invisible. En filigrane, il est en quelque sorte une deuxième peau qui recouvre ces dimensions, qui les infiltre, les imprègne et les unit (complexus : « ce qui relie »). Ce tissage est présent à l’échelle du sujet qui, à vrai dire, n’a que faire de la disjonction de l’économie, du social, de la sociabilité et de l’individuation. Ce sujet sait bien que tout est dans tout et que, si quelque chose est défaillant ici, ce que l’on appelle les interdépendances fera que cela dysfonctionnera là, puis partout par contamination. » Michel Abhervé, Philippe Labbé (dir), L’insertion professionnelle et sociale des jeunes ou l’intelligence pratique des missions locales, 2005, Apogée, p. 91.

(4) Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, 1990, ESF Éditeur, p. 99.

(5) Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse? 1999, Alto Aubier, pp. 102-103.


Accueillir en mission locale…

juin 10, 2008

Cette contribution s’inscrit dans la catégorie « corpus » dont l’objet est progressivement d’aider à ce que les structures disposent de notions stables, robustes, transmissibles, constitutives d’une culture commune. Chaque notion explorée propose un état de la question, certes non-exhaustif, à partir duquel les missions locales qui le souhaitent pourront « piocher » ce qui les intéresse. Un « métier » - et pas seulement un « emploi » - nécessite que celles et ceux qui l’exercent disposent d’un corpus théorique commun. Il s’agit donc d’apporter une pierre à l’édifice de celui-ci, d’une culture vivante et étayée… Il s’agit aussi d’éviter le sens commun tout autant que les « notions-chapiteau » sous lesquelles on trouve tout de bric et de broc, garantie d’incommunicabilité entre professionnels, entre structures et de médiocre reconnaissance par nos interlocuteurs. Aux uns et aux autres de remodeler, compléter, approfondir, triturer… et transmettre leurs contributions qui seront consultables dans les « commentaires » (toujours possibles et encore plus souhaitées) des articles de ce blog.

 

Dans ce mot, accueillir, il y a bien sûr « cueillir » mais, plus sensitivement, une dimension d’attention, de délicatesse, de chaleur. En ces temps de rationalisation crispée et de méthodique mise en équation du social, voilà une humanité qui réchauffe. Réfléchissant sur l’accueil, les équipes de mission locale avancent généralement des expressions telles que « prise en compte », « confiance », « respect », « confort », « hospitalité »…

 Le regard fait l’objet…

Avant le « repérage » introduit par la CPO (même si la fonction d’observation était présente dès la Charte de 1990 : « A partir d’un diagnostic permanent de la situation des jeunes, d’une connaissance approfondie du tissu économique et social et des innovations qu’ils développent ensemble, les partenaires élaborent et mettent en œuvre progressivement une politique locale d’insertion professionnelle et sociale », article 10), accueillir était la première des quatre missions « pédagogiques » de toute mission locale (suivie d’« informer », « orienter », « accompagner »). C’est logiquement la première parce que, chronologiquement, avant d’entreprendre quoi que ce soit, il faut accueillir le jeune… et l’on sait bien que, selon que les conditions de l’accueil seront favorables ou défavorables, tout ce qui suivra s’engagera positivement ou négativement : « Le regard fait l’objet », avertit Bachelard, ce qui signifie que notre façon de regarder l’autre, en l’occurrence le jeune, le construit et détermine comment il sera parce que, le percevant, il se conformera à ce que signifie ce regard. Becker, dans Outsiders - un ouvrage que chaque intervenant social devrait lire – écrit justement : « Traiter une personne qui est déviante sous un rapport comme si elle l’était sous tous les rapports, c’est énoncer une prophétie qui contribue à sa propre réalisation. Ainsi se mettent en branle divers mécanismes qui concourent à modeler la personne sur l’image qu’en ont les autres. » (1). Cependant, avant même ce premier regard humain de l’interaction « jeune – chargé-e d’accueil », on pourrait remonter l’accueil jusqu’à l’accessibilité et la lisibilité de la mission locale car, bien sûr, encore faut-il connaître la mission locale, trouver le chemin qui y conduit, y percevoir du parvis suffisamment de lumière pour ne pas renoncer.

 Ouvrir la porte…

L’accueil ne se résume donc pas à un guichet, à des heures d’ouverture, à une permanence. L’accueil est une situation – moment où les spectateurs deviennent acteurs - qui détermine pour une large part les conditions ultérieures de l’offre. A ce titre, il est un des processus centraux d’une vraie « assurance de la qualité ». Il est une situation-clé, dans une double acceptation : stratégique et métaphorique de l’ouverture d’une porte. L’accueil recouvre la décentration (se mettre à la place du jeune), l’écoute, la compréhension, la formulation de bonnes questions et la reformulation des réponses apportées, la bonne orientation.

 Des référentiels…

- La Démarche qualité des missions locales d’Île-de-France recense huit « objectifs opérationnels » pour l’accueil :

« Proposer un premier accueil immédiat ;

Réaliser une première analyse de la demande et savoir identifier un besoin qui n’est pas explicitement exprimé ;

Apporter une réponse ou un début de réponse aux demandes ou aux besoins simples et/ou urgents ;

Orienter vers les services compétents pour les demandes complexes : en interne à la ML, en externe vers les partenaires compétents ;

Proposer au jeune une personne référente au sein de la structure ;

Toucher les jeunes qui ne sollicitent pas les services de la structure ;

Offrir un accueil de proximité ;

Proposer un accueil adapté pour le public handicapé. »

- Dans Insertion des jeunes, un défi à relever (janvier 2005), l’Association régionale des missions locales de Bretagne retient pour l’accueil quatre principes : « un espace convivial », « un accueil individualisé », « un accueil de proximité » et « une approche globale ».

- La Démarche d’évaluation des missions de service public des missions locales (CNML, 2004) ne distingue pas l’accueil de l’information et de l’orientation et définit cet « AIO » comme « Recevoir les jeunes de moins de 26 ans du territoire de compétence des missions locales, réaliser une analyse de leurs demandes et de leurs besoins. Leur proposer, sur cette base et selon l’opportunité : une réponse immédiate, le plus systématiquement possible ; une orientation vers un service interne de la structure, un entretien avec un conseiller ou vers un partenaire ; un accès facilité à l’information pertinente. »

 Bon accueil s’il demeure…

L’accueil n’est donc certainement pas une sorte de « sous-entretien » dans une hiérarchie où culminerait le « prestigieux » entretien en face-à-face avec le conseiller. Ce qui détermine la qualité de l’accueil, bien plus encore que toute procédure, c’est la relation humaine qui se noue et se joue au moment du premier échange. Bien évidemment, l’accueil détermine le retour ou non du jeune pour un rendez-vous avec le conseiller : combien de « pertes en ligne » et pour quelles raisons ? « A l’hôte que doit-on ? Bon accueil s’il demeure, congé s’il veut partir. » écrit Homère dans L’Odyssée. En d’autres termes, l’accueil est d’abord une question de posture, d’intériorisation – incorporation, pourrait-on dire – du respect de l’autre, le jeune, dont la réciprocité est attendue. En fait, avec l’accueil, est introduite la notion-clé de la relation, aussi de la pédagogie, l’altérité : reconnaître l’autre comme différent de soi et, malgré et avec ces différences, sujet de plein droit, autant que soi.

 Efficient, l’accueil permet également, lorsque la demande est limitée, de trouver une réponse simple et immédiate qui évite l’encombrement des premiers entretiens. Il y a donc une fonction pré-diagnostique dans l’accueil, fonction fine qui recouvre une première connaissance du jeune sans pour autant empiéter sur le premier entretien approfondi, ni s’apparenter à un enregistrement administratif, encore moins intrusif.

L’accueil contribue, on le sait, à une politique d’image de la structure et, à ce titre, on comprend que toutes les démarches de projet et de modernisation se soient immanquablement attelées à une définition de ce que devrait être un bon accueil. Ainsi le Comité interministériel de l’évaluation des politiques publiques écrivait-il en 1993 « Se sentir accueilli dans un service public, cela revient à se sentir en relation avec quelqu’un dont la fonction est de vous aider à régler une question en rapport avec ce service : la notion est principalement relationnelle et empreinte de subjectivité. {…} L’accueil est un maillon indispensable dans la mise en œuvre d’un droit, c’est le moment où une politique publique prend véritablement corps en appliquant sa règle à des situations individuelles. Ainsi la qualité de l’accueil va déterminer l’exercice de ce droit : la demande est bien ou mal comprise, correctement évaluée ou non, prise en charge rapidement ou non… » (2)

L’accueil, un permis de construire…

Accueillir, dans une mission locale, c’est rechercher que l’autre, encore inconnu, provenant de la sphère publique (dehors, la rue, la ville), pénètre dans la sphère sociale de la mission locale, en comprenne ses règles et ses usages, puisse s’y mouvoir. Accueillir, premier déplacement pour un permis de construire, c’est recueillir avec le jeune les principales informations qui motivent et expliquent son arrivée, sa demande explicite mais aussi implicite.  Comme l’exprime Bertrand Schwartz, il faut être capable de « dépassement », c’est-à-dire d’aller au-delà de ce qui est dit. Accueillir, c’est déjà apporter un éclairage pour que le chemin à emprunter soit le bon… chemin qui, d’ailleurs, ne passe pas nécessairement par la mission locale mais peut concerner une autre structure, un partenaire. L’accueil remplit une fonction d’introduction à une relation d’aide et une fonction d’orientation. L’accueil permet également, lors de situations limites, par exemple de révolte, la décontamination de celles-ci, voire la protection de la structure. On peut définir l’accueil comme « l’ouverture du lien social, ritualisé avec et par des automatismes sociaux et culturels. Il n’a de sens que par la finalité de la rencontre, mais il peut avoir une influence sur cette dernière par l’organisation sociale qu’il engendre, et la persistance des impressions qu’il laisse. » (3)

 Une posture, une démarche…

Les constats faits par les équipes de mission locale valident l’importance stratégique de l’accueil, confirment au titre de l’égalité d’accès et de traitement l’importance d’accueils décentralisés sur les antennes et permanences, appellent une harmonisation des pratiques (des accueils mais une seule image, que l’on souhaite positive, de la mission locale) et distinguent deux accueils : le premier, celui de l’inscription, et le second, qui peut être individuel (entretien) ou collectif (information). Dans les deux cas, il est question d’une posture favorable au jeune considéré non comme problème mais comme ressource, un état d’esprit où se conjuguent « respect » et « écoute ». Une démarche compréhensive…


(1) Howard S. Becker, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, 1985, Métailié, p. 57.

(2) Les services publics et les populations défavorisées. Évaluation de la politique d’accueil, Commissariat général du Plan, 1993, La documentation Française, p. 111.

(3) Monique Formarier, « Approche du concept d’accueil, entre banalité et complexité », Recherche en soins infirmiers n°75, décembre 2003, p. 15.