Mission locale du 3ème type ? 2/4

août 28, 2009

Kempf…

C’est donc toujours dans Le Monde du même jour, 23-24 août, dans la chronique estivale « Séries d’été », ça s’appelle « Et si on essayait ? Tous salariés, tous patrons ! » et ça parle des SCOP, sociétés coopératives de production. Disons que je suis un peu bien placé, le cabinet dans lequel je travaille étant précisément une SCOP. L’article signé d’Hervé Kempf, illustré par les coopératives Chèques Déjeuner et Cepam (dans les Deux-Sèvres), met en avant le principe démocratique des SCOP et est à vrai dire ici moins saisi sur le fond que comme une opportunité d’avancer sur deux ou trois idées… Cependant, avant celles-ci, arrêt sur image pour Hervé Kempf, journaliste au Monde et auteur – entre autres – de Comment les riches détruisent la planète (2007, Seuil) et du récent Pour sauver la planète, sortez du capitalisme (2009, Seuil). Extrait de ce dernier ouvrage : « L’avenir n’est pas dans une relance fondée sur la technologie, mais dans un nouvel agencement des relations sociales. Les défis de l’heure exigent de sortir de la logique du profit maximal et individuel pour créer des économies coopératives visant au respect des êtres et de l’environnement naturel. Le capitalisme s’apprête à clore sa courte existence. Après deux siècles d’un essor extraordinaire, appuyé sur une mutation technique d’importance comparable à celle qui a vu les sociétés de chasseurs découvrir l’agriculture lors de la révolution néolithique, il y a dix millénaires, l’humanité va se débarrasser de cette forme transitoire, efficace mais violente, exubérante mais névrotique. Nous pouvons sortir du capitalisme en maîtrisant les cahots inévitables qui se produiront. Ou plonger dans le désordre qu’une oligarchie crispée sur ses privilèges susciterait par son aveuglement et son égoïsme. Ce qui fera pencher la balance, c’est la force et la vitesse avec lesquelles nous saurons retrouver et imposer l’exigence de la solidarité. » (p. 12). Cette exigence de solidarité commence, c’est une hypothèse, par notre capacité à en démonter l’effectivité là où nous sommes, là où nous travaillons.

Purgatoire…

La première idée est banale : comme les SCOP, les missions locales, très majoritairement associatives, appartiennent au champ de l’économie sociale. Ce n’est certes pas un scoop pour les missions locales (comme homophoniquement pour les SCOP) mais, pour autant, il n’est peut-être pas totalement superfétatoire de le rappeler tant elles se sont progressivement laissées enfermer dans une représentation et un rôle de simples « outils » de politiques publiques décidées en-dehors d’elles ou, plus exactement, au-dessus d’elles. Autrement formulé, plutôt qu’autonomes, les missions locales sont déterminées hétéronomiquement et leur discours peut bien souvent apparaître comme l’expression-regret d’une indépendance plus revendiquée qu’effective. Porteuses en théorie, parce que membres de l’économie sociale, de valeurs de solidarité – à la base du Rapport Schwartz – elles devraient promouvoir cette nouvelle économie où l’humain est essentiel et le matériel à son service ; or elles promeuvent l’économie de marché, l’insertion professionnelle – reine s’exprimant dans l’entreprise et non dans le monde associatif ou dans l’économie publique, l’une et l’autre étant considérées et même vécues comme des pis-aller, les « contrats aidés du secteur non marchand ». Il y a quelque chose du purgatoire dans le « CAE passerelle » : après un passage en collectivité, on accède au paradis, le must, l’entreprise marchande pure et dure.

Hégel…

La deuxième idée est qu’associations, donc parties prenantes de l’économie sociale, les missions locales ont ou devraient avoir chacune spécifiquement et ensemble un projet sur la base duquel pourrait se négocier un véritable contrat avec les institutions. On serait à ce moment dans un processus démocratique et contractuel, dialectique, bien éloigné d’une logique de « commande publique » de « prestations » à un « opérateur », logique très largement abondée par un vocabulaire… malheureusement approprié sinon incorporé, reproduit, amplifié. Problématique hégélienne bien connue : l’esclave contribue à son statut, la soumission dans la reproduction est plus aisée que l’indépendance dans la distinction.

Organisation…

A ce stade, il n’est pas inutile en tirant sur le fil des SCOP de resituer ce qu’est l’économie sociale… Issues du mouvement socialiste et solidariste du XIXè siècle (1), les SCOP s’inscrivent dans le champ de l’économie sociale (ES), parfois en sus explicitement « solidaire » (ESS), vaste ensemble aux contours un peu (trop) plastiques puisque l’on y trouve par exemple des assurances ou banques dites « mutualistes »… dont, ces derniers temps, plusieurs ne se sont pas faites particulièrement remarquer comme blanc-bleu par leur éthique des affaires…

Les différentes branches de l’économie sociale sont représentées au niveau national par des instances, chacune dans son domaine : Conseil Supérieur de la Coopération et Groupement National de la Coopération (GNC), Conseil Supérieur de la Mutualité et Groupement des Entreprises Mutuelles d’Assurance (GEMA), Conférence Permanente des Coordinations Associatives (CPCA), et enfin le Conseil des Entreprises et Groupements de l’Economie sociale (CEGES) qui les regroupe. L’État a en outre installé des conseils consultatifs comme le Conseil Nationale de la Vie Associative (CNVA) et le Comité Consultatif de l’Economie Sociale (CCES). Observons en passant que la très simple recension de la composition de ces instances révèle un jeu de chaises musicales ou évoque la chansonnette « je te tiens par la barbichette » – je siège ici, tu sièges là – et que l’économie sociale, comme d’ailleurs l’éducation populaire, est non seulement un projet philosophique et politique mais un enjeu de classement, de distinction, de captation de capital symbolique, donc à un moment donné économique. Mais ceci est une autre histoire…

Font en théorie partie de l’ES (2)…

- Les associations. Cependant, pour clarifier les ambiguïtés entretenues par certaines associations qui entraient trop en concurrence avec le privé, une circulaire de 1999 est venue rappeler les critères qui permettent aux associations de ne pas être assujetties à l’impôt. Afin de les différencier des entreprises qui exerceraient la même activité dans le même secteur, il y a quatre questions à se poser. C’est la règle dite des « quatre P » : le produit répond-il à un besoin non satisfait ? S’adresse-t-il à un public spécifique et justifiant l’octroi d’avantages particuliers ? Y a-t-il un effort pour maintenir les prix particulièrement bas ou s’adapter au public ? A-t-elle recours à la publicité, considérée comme uniquement commerciale ?

- Les sociétés coopératives d’intérêt collectif (Scic). Le récent statut de Scic (circulaire 116-03 du 25 juillet 2003) a été créé pour répondre aux besoins de projets associant plusieurs partenaires publics et privés ainsi que les usagers (3).

- Les coopératives avec quatre grandes familles : 
  d’usagers (consommateurs, HLM, copropriétaires) ; 
  d’entrepreneurs et d’entreprises (agricoles, artisanales, maritimes, de commerçants, de transporteurs) ; 
  de salariés (précisément, les Scop) ; enfin  les banques coopératives.

- Les coopératives d’activité et d’emploi (CAE) qui s’adressent à des porteurs de projet (souvent au chômage ou RMI) voulant tester la viabilité de leur idée dans la durée et limiter les risques.

- Enfin les mutuelles qui présentent quatre caractéristiques principales : une gestion démocratique (sociétés de personnes et non de capitaux, représentants élus par les adhérents selon le principe une personne/une voix) ; un but non lucratif ;
  des objectifs de prévoyance, de solidarité et d’entraide ; un principe de solidarité (égalité de traitement des adhérents et absence de sélection).

Hybridation…

Les structures de l’ES vivent dans l’économie de marché, peuvent être subventionnées par l’économie publique… et, « économiques » et « sociales », ne sont pas exemptées de préoccupations financières. L’ES peut se concevoir, selon la proposition du Conseil économique et social de Bretagne « de manière très simplifiée, comme un système dynamique animé par quatre acteurs principaux ayant entre eux autant de spécificités que d’interactions et de zones d’hybridation : l’économie capitalistique (primauté des capitaux), l’économie publique (primauté de l’intérêt général), l’économie sociale (primauté des personnes) et l’économie domestique (primauté des solidarités individuelles ou familiales). » (4). Selon la structure, bien évidemment, chacune de ces économies est plus ou moins dominante : l’économie capitalistique pour une banque mutualiste, l’économie publique pour une mission locale. Quoique, si les fonds pour cette dernière sont publics, sauf exceptions marginales (fondations : Dexia, de France…), une part de plus en plus importante de ce financement public se joue dans une logique, elle totalement privée, d’appels d’offres où missions locales et entreprises sont de facto en concurrence. Le contrat d’autonomie en est une illustration : une économie publique dans une logique de marché.

Mot à dire…

La troisième idée est celle du débat démocratique au sein des structures, dès lors que l’inscription dans l’ES et la filiation avec l’éducation populaire ne sont pas abandonnées. Les missions locales se sont, comme on le dit, « professionnalisées » et « institutionnalisées »… et bien loin semble le temps des « missions locales d’animation » (in Rapport Schwartz), nœuds de réseaux, synergies partenariales sans ressources propres ou presque mais peuplées de mises à disposition. Prenons-en acte, cette évolution répondant à un besoin structurel et non, comme on le croyait à la suite du « Changer la vie » de Mitterrand, conjoncturel en attendant le retour imminent à l’âge d’or de l’Etat social et des Trente Glorieuses auxquelles on aurait bien ajouté quelques décennies. Les missions locales se sont donc, toujours ou presque sous statut associatif, structurées avec des directions, des cadres, des non-cadres, des bureaux et des conseils d’administration, des « décideurs »… expression signifiant déductivement que d’autres seraient des « non-décideurs ». Contrairement aux SCOP, « Tous salariés, tous patrons » n’est pas en conséquence un slogan applicable en mission locale. On peut le regretter. Bien sûr, il existe des palliatifs : management participatif, projet associatif de structure, dialogue social, sociabilité ordinaire et quotidienne, parfois même complicité, qui font que, sauf exceptions, les rapports de travail dans une mission locale ne sont pas à un niveau comparable à ceux que l’on peut trouver dans des entreprises du secteur marchand… Toutefois ne serait-il pas possible d’avancer vers un modèle de mission locale où chacun pourrait dire, comme ce salarié – associé de Chèque Déjeuner : « On a notre mot à dire dans la conduite des affaires {…} On est responsables, on fait ce qu’il faut pour que ça marche. C’est hiérarchisé mais cela reste, comment dire, pas bon enfant mais à échelle humaine. » Les valeurs sont différentes ; « Nous sommes une société anonyme, mais elle n’est pas capitaliste. On partage notre outil de travail, il s’agit de créer de la richesse pour la partager et développer des emplois. » ?

Le possible en projet…

« Un homme, une voix », principe des SCOP, permet à chacun de peser à un niveau équivalent dans la stratégie d’une entreprise qui ne vit pas aux dépens des autres entreprises dans un struggle for life aussi éreintant pour ses membres qu’il est épuisant pour les ressources – épuisables – de l’environnement. Ce principe est aussi celui de la démocratie, du débat collectif et de l’agir communicationnel (Habermas) auxquels le statut associatif est historiquement attaché et même plus : l’association est l’expression de l’organisation démocratique et Alexis de Tocqueville écrivait justement en 1840 dans De la démocratie en Amérique : « Dans les pays démocratiques, la science de l’association est la science mère ; le progrès de toutes les autres dépend de celle-là. » Partout on entend, mi-incantation, mi-injonction, la notion d’« acteur » : il faut être acteur de sa production et de sa vie, l’acteur, autodéterminé, s’opposant à l’agent surdéterminé. Mais peut-on être acteur de son entreprise, économique, sociale et sociétale, dans un système structuré sur une partition entre « décideurs » et « non-décideurs » ? Dernière phrase de l’ouvrage de Kempf-auteur, dans l’ouvrage cité : « Face aux sombres perspectives, l’heure des hommes et des femmes de cœur, capables de faire luire les lumières de l’avenir, a sonné. » (5). On peut s’interroger et, pour les missions locales, avancer sur cette piste, muer le possible en projet . Après tout, leur « devoir d’innovation » inscrit dans la Charte de 1990, ne permet-il pas et, même, n’invite-t-il pas à régénérer ce qu’elles sont devenues pour en faire des modèles vivants d’une sortie d’un autre modèle qui n’a que trop largement fait son temps ?

A suivre…

(1) Né en 1851, Léon Bourgeois fût d’abord avocat à Paris, puis préfet, député radical de la Marne en 1888, ministre de l’Intérieur en 1890, ministre de l’Instruction publique de mars 1890 à février 1892, ministre de la Justice en 1893, et devînt Président du Conseil de novembre 1895 à avril 1896. Franc-maçon et radical, Léon Bourgeois s’oppose aux socialistes qui, à l’époque, ne sont pas réformistes mais au contraire marxistes et révolutionnaires (la SFIO, Section française de l’Internationale ouvrière, est adhérente de la IIè Internationale socialiste fondée en 1889). Premier Président de la Société des Nations (SDN,ancêtre de l’ONU) fondée à Genève, en 1920 pour assurer le maintien de la paix mondiale et la coopération internationale, il obtînt le Prix Nobel de la Paix avant de mourir en 1925. Fortement influencé par la sociologie – Durkheim est son contemporain – Léon Bourgeois développera dans un ouvrage, Solidarité, que plus l’homme se sentira solidaire de la société, c’est-à-dire « socialisé », plus il sera intégré. Il importe pour lui, contrairement aux socialistes, de réaliser « non pas la socialisation des biens, mais la socialisation de la personne », amenant la fin de la lutte des classes en montrant « l’échange des services sous l’opposition apparente des intérêts » et des classes, de même que dans une entreprise industrielle ou commerciale, par suite des obligations réciproques liant les membres de cette société, chacun prend « équitablement sa part des charges et des bénéfices, des profits et des pertes ». Léon Bourgeois avance l’idée d’une « double dette sociale » que l’homme doit acquitter. D’une part, l’homme doit rembourser, par son travail au sein de la société humaine la dette sociale contractée pendant ses années de formation. D’autre part, l’homme doit, de plus, apporter sa contribution au progrès humain si cher à Condorcet, un des hommes de la Révolution revendiqué par les radicaux. Bourgeois juge que l’homme a même une dette envers les générations futures et qu’il doit faire plus que rembourser sa dette sociale. (Jacques Mièvre, « Le solidarisme de Léon Bourgeois », Cahiers de la Méditerranée, vol. 63, 2001).

(2) Les fondations sont incluses ou non dans l’ES. Elles sont en tout cas à la marge puisque, si leur objet doit être d’intérêt général et à but non lucratif, le principe démocratique n’est pas à la base de leurs statuts.

(3) Les SCIC s’inscrivent dans le prolongement des trois initiatives : le programme Nouveaux emplois-Nouveaux services (« emplois jeunes »), le rapport d’Alain Lipietz sur une nouvelle forme d’entreprise à but social, les Rencontres Régionales de l’Économie Sociale et Solidaire et la synthèse nationale du 5 juin 2000.

(4) Conseil économique et social de Bretagne, L’économie sociale en Bretagne. Pour une région compétitive, sociale et solidaire, décembre 2006, (rapporteurs), Daniel Hardy, Évelyne Huaumé.

(5) Hervé Kempf, Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, 2009, Seuil, p. 134.


Mission locale du 3ème type ? 1/4

août 27, 2009

Deux articles le même jour dans Le Monde (23-24 août) et une réflexion personnelle récurrente sur les conditions de professionnalisation dans le champ de l’insertion se combinent pour imaginer une nouvelle forme d’organisation à la fois à l’initiative des missions locales et pour celles-ci. Je m’y essaye, espérant que des contributeurs apporteront leur pierre à l’édifice… ou des objections invalidant ce qui n’a pas la robustesse d’un projet et qui n’est juste qu’une intuition.

- Les deux articles ? L’un rappelle les conditions de la mise en place des 35 heures, « La bataille des 35 heures », l’autre, « Et si on essayait ? Tous salariés, tous patrons ! », présente et promeut la formule de société coopérative de production (SCOP).

- La réflexion récurrente ? L’engagement, nécessité éthique dans le travail d’insertion.

- L’intuition ? On verra plus loin. Suspense…

Aujourd’hui, les 35 heures. A chaque jour suffit sa peine.

Lutte des classes…

Les 35 heures, une bataille effectivement… à considérer sur le long terme (les 40 heures avec le Front Populaire en 1936, les 39 heures avec Mitterrand en 1982…) comme un épisode d’une guerre historique opposant dans une configuration quasi-marxiste de lutte des classes le patronat et la Gauche. Sans exagérer : face au projet de loi du gouvernement de cohabitation de Lionel Jospin, Jean Gandois, patron des patrons, président du CNPF (Conseil national du patronat français), cède sa place à un « tueur » – ce sont ses termes –, Ernest-Antoine Seillère (EAS) qui, le 4 octobre 1999 à Paris, apostrophe Martine Aubry devant 25 000 patrons réunis et surchauffés : « Votre loi est ringarde, elle est partisane, elle est archaïque, elle est antiéconomique et elle sera véritablement antisociale. » EAS, faut-il le rappeler, est l’archétypal (à défaut d’être digne) représentant de la lignée du patronat des maîtres des forges. De son vrai nom Ernest-Antoine Seillère de la Borde, bien-né (comme d’autres) à Neuilly-sur-Seine, baron membre de la noblesse pontificale, diplômé de Sciences Po Paris, de l’ENA et d’Harvard, EAS appartient à la famille Wendel bien connue des ex-sidérurgistes lorrains. Secondé un temps par l’économiste et philosophe Denis Kessler, ex-maoïste passé du col mao au Rotary (1), il sera président d’un CNPF très offensif rebaptisé MEDEF jusqu’en 2005, Laurence Parisot-les-yeux-bleus lui succédant. Qu’on ne s’inquiète pas pour lui : présidant ensuite un holding, tout simplement « Wendel », l’homme  n’a pas de difficultés financières particulières, ayant touché en mai 2008 un pactole de 79 millions d’euros. Ce printemps 2008 verra également la belle unité familiale du clan Wendel se fissurer avec des plaintes pour abus de biens sociaux contre x (EAS) déposées par une héritière, pas dans le besoin non plus, Sophie Boegner.

Tongs…

Toujours est-il qu’en juin 1998 puis en décembre 1999, Martine Aubry, ministre du Travail, fera voter deux lois, la première incitant les entreprises à négocier et à anticiper le passage aux 35 heures (« Aubry 1 »), la seconde (« Aubry 2 »), fixant pour toutes les entreprises de vingt salariés et plus la durée annuelle maximale du travail à 1 600 heures, l’obligation légale des 35 heures s’accompagnant en conséquence d’une bonne dose de flexibilité et introduisant dans le vocabulaire professionnel un nouvel acronyme « RTT », qui ne signifie pas « remets tes tongs » mais « réduction du temps de travail ». Le bilan des 35 heures ne fera jamais consensus, c’est peu de le dire : si, incontestablement, la diminution du temps de travail fût et demeure apprécié des salariés, force est de constater que la charge de travail s’est densifiée avec, dans bien des cas, une sorte de néo-taylorisme réintroduit par la fenêtre alors que son ancêtre avait été sorti par la porte depuis l’école des relations humaines (2) ; de ce fait, cette densification se serait (conditionnel) exprimée en termes de stress, de TMS (troubles musculo-squelettiques), d’appauvrissement de la sociabilité au travail (moins de temps devant la machine à café), etc. Reste qu’il n’est pas certain que ce soit la RTT qui tende nerfs et muscles mais plutôt les modalités d’organisation du travail qui, malgré tout un discours peu économe sur la « gouvernance », le « projet » et l’ « autonomie », rapproche plus les entreprises de l’OST (organisation scientifique du travail – 3) que du phalanstère de Jean-Baptiste André Godin (4). D’un point de vue macroéconomique, divergence également : les évaluations tournent autour de 300 000 à 350 000 emplois créés, le patronat contestant toute création. Incontestablement, les 35 heures constituent un excellent marqueur entre Droite et Gauche : pour la première, « travailler plus pour gagner plus » renvoie à la responsabilité individuelle, la valeur de liberté justifiée par le gain (liberté d’entreprendre) étant prédominante ; pour la seconde, c’est le partage du travail avec, donc, la valeur de solidarité (« « égalité » et « fraternité » dans le triptyque républicain). Comme, cela n’aura échappé à personne, le gouvernement et le président sont de droite, Nicolas Sarkozy a annoncé en janvier 2008 « la mort des 35 heures » et s’emploie à son détricotage.

A suivre…

(1) Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col mao au Rotary, {1986}, 2003, Agone. Cet ouvrage est un pamphlet que Guy Hocquenghem consacra en 1986, deux ans avant sa mort, à la génération dont il avait lui-même fait partie, celle des contestataires maoïstes ou trotskistes de 1968 qui, ensuite, renoncèrent rapidement à la révolution prolétarienne pour faire bourgeoisement carrière à l’ombre du pouvoir. Les exemples sont légion. Et l’on pourrait poursuivre ces trajectoires de glissement vers une dynamique de rotation autrement nommée « ouverture à gauche ».

(2) L’Ecole des relations humaines, dont les figures les plus connues sont Elton Mayo (la longue étude de la Western Electric Company), Abraham Maslow (la pyramide des besoins et motivations, tarte à la crème du management) et Kurt Lewin (père de la recherche-action avec une première enquête sur… le refus des ménagères américaines d’acheter des abats), succède chronologiquement au taylorisme sur la base d’un constat simple : lorsque les ouvriers et employés sont motivés, leur productivité augmente. Incroyable ! L’introduction du facteur humain conduira à s’extraire de la conception étriquée d’un homo faber chronométré (cf. note 2 infra).

(3) L’OST, prolongée avec le fordisme (du nom d’Henry, les bagnoles, l’équivalent outre-Atlantique de l’hexagonal « P’tit Louis » à Renault Billancourt), est bien connue par son promoteur Frederik Taylor qui, inspiré par Adam Smith (économiste coqueluche des libéraux), l’a développée dans le monde industriel. Elle correspond à une rationalisation du travail par une parcellisation des tâches. Les temps modernes, avec Charlie Chaplin, dit « Charlot », en proposent une  lecture aussi distrayante, saisissante qu’inquiétante.

(4) Ancien ouvrier, Jean-Baptiste André Godin (le même que pour les poêles du même nom) était un industriel humaniste du XIXè siècle. Inspiré par Charles Fourier, « socialiste critico-utopique » pour Marx, il créa un phalanstère célèbre, le « familistère de Guise », dans l’Aisne. Le phalanstère était un ensemble architectural logeant les familles ouvrières selon une organisation coopérative : les bénéfices étaient utilisés pour les œuvres sociales et redistribués aux associés selon des critères de mérite et de participation à la vie démocratique, des assemblées générales décidaient de la vie de cette communauté, etc.


Politique(s) jeunesses, globale et sectorielles. Et Livre Vert, suite.

juillet 25, 2009

Questions pour des champions…

Une contribution de David justifiant le « front-office », plus facile à lire et d’importance pour le débat… que j’attrape au vol pour poursuivre le débat sur le Livre Vert saisi comme opportunité de mettre en application le principe que tout ce qui ne se régénère pas dégénère. Régénérons donc le Livre Vert, sinon en termes de propositions, du moins d’interrogations.

David. « Ce balayage très large d’une actualité aussi diverse pourrait suggérer de nombreux commentaires, peu amènes certainement avec les quelques sinistres « hauts personnages » que tu cites ! Mais je préfère me consacrer à des choses importantes et revenir sur ton analyse des propos cités de Cécile Van de Velde. Pour l’avoir beaucoup lue et entendue ces dernières semaines, il me semble a priori réducteur de ne sortir de ses analyses que la critique de la catégorisation. »

PL.

Divertire

Réglons d’emblée le « balayage très large », sans doute trop que très large… qui plus est balayage n’étant guère – mea culpa – éloigné de bavardage. La faute aux vacances (actuellement) et au décalage entre les « informations » glanées au fil des journaux et courriels et la volonté (exaucée me concernant) d’un « back to basic », revenir aux fondamentaux, entre autres et en l’occurrence, ayant achevé la biographie d’Edgar Morin (1), Les Essais de Montaigne (2). Relisant Montaigne, ces informations, qui informent peu ou qui informent sur le peu, exhalent un registre de vanité et de divertissement (divertire : « s’écarter de ce qui est essentiel »)…

Réduction…

« A priori réducteur »… C’est évidemment tout-à-fait juste, cet exercice étant sans doute une « réduction » (au sens du partiel et non de l’essence obtenue par évaporation) au regard des analyses de cette sociologue dont j’ai lu récemment un article fort intéressant « L’autonomie des jeunes adultes, une affaire d’Etat ? » traitant des politiques publiques européennes dans Problèmes économiques (3). On y trouve par exemple une hypothèse originale selon laquelle les variations importantes dans l’accès à l’indépendance (âge médian du départ de chez les parents : 28 ans en Italie, 20 ans dans les pays scandinaves) seraient non seulement déterminées par des politiques publiques différenciées mais répondraient à des héritages culturels et religieux : « … la précocité du départ et de la mise en couple oppose nettement les pays de matrice protestante à ceux de matrice catholique… » Max Weber avec son analyse sur l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme n’est pas loin (4). L’auteure conclut que « On peut ainsi penser qu’une potentielle harmonisation des politiques étudiantes au niveau européen, voire des conditions d’accès à l’emploi au cours et à l’issue de la formation, ne conduirait pas systématiquement à une convergence dans la survenue de la décohabitation en Europe occidentale, du moins à court terme. » Cette harmonisation aléatoire à l’échelle européenne renvoie à une difficulté d’harmonisation de même ordre cette fois à l’échelle nationale car on peut poser une hypothèse de même type à partir de bases culturelles bien différentes, par exemple entre la jeunesse ouvrière et la jeunesse étudiante (« La jeunesse n’est qu’un mot… »). D’où l’opinion présentée ici de la comptabilité complexe, difficile mais nécessaire, entre une politique jeunesses globale et des politiques sectorielles… sauf à rester dans le généralisme de sentiments aussi bons qu’inopérants d’une politique jeunesses globale ou à installer une segmentation-atomisation sans fin de politiques de plus en plus sectorielles dont on peut se douter que certaines deviendraient accessoires (culture, citoyenneté) alors que d’autres seraient hégémoniques (emploi, formation).

David. « Il me semble en effet que, si critique, elle porte sur cette catégorisation, c’est pour pointer les défauts, voire les dérives, de la catégorisation en matière de politique de l’emploi. Je serais sur ce point plutôt tenté d’y souscrire car si l’on évoque la foultitude d’exceptions aux formes d’emploi légales qui ont été tentées (CIP,CPE…) ou réalisées (SIVP, TUC, CES…) et autres mesures d’abaissement artificiel (aux frais du contribuable et de l’assuré social) du coût du travail (SEJE, CIE…), peut-on estimer qu’elles ont corrigé le fonctionnement naturellement sélectif du marché du travail que tu rappelles à juste titre ? Tu considères que, de manière large, les mesures catégorielles ont peut-être permis de limiter ces effets néfastes aux jeunes et d’éviter que la situation soit pire encore. J’en doute et émettrais une autre hypothèse selon laquelle ces mesures « jeunes » répétées ont installé dans les esprits, ceux des employeurs en particulier, qu’un contrat de travail classique et un salaire plein sont d’un luxe exorbitant pour une jeune main-d’oeuvre par définition insuffisamment productive. Que l’on se rapporte à nos difficultés incommensurables à faire accepter qu’un jeune de 19 ou 20 ans puisse faire un excellent apprenti quand, par rapport à un jeune plus jeune (16 ans), ce « vieux » jeune doit être rémunéré à une fraction supérieure du SMIC (mais quand même bien en dessous rassurons-nous…). La situation de l’apprentissage pousse d’ailleurs assez loin et depuis longtemps les effets pervers d’une sous-catégorisation par laquelle on installe l’idée qu’un très jeune travailleur vaut moins qu’un jeune travailleur qui, lui même, vaut moins qu’un autre travailleur moins jeune… »

PL. Et oui, il y a, comme on le dit, « un vrai problème » avec cette dissociation entre le travail des jeunes et sa valeur. Qui réside dans cette suprématie de la valeur d’échange sur la valeur d’usage : peu importe ce que produit un jeune et qui devrait être apprécié à partir d’une valeur d’usage (5), ce qui compte est ce que les conditions économiques – qui sont loin de n’être que des abstractions mais sont voulues, déterminées, non seulement économiquement mais politiquement par des personnes, incroyable mais vrai, mues plutôt par le profit que par l’intérêt général et la responsabilité intergénérationnelle – décident. Les effets de cette déconnection sont redoutables, d’autant plus que synchroniquement les médias véhiculent une représentation-spectacle de l’argent bien plus fondée sur le hasard que sur le travail (grolo et autres morpion, tac-au-tac). Il s’agit donc d’un monde – Janus : côté face de l’illusion et de l’enchantement, « tous les gagnants ont tenté leur chance », côté pile de la désillusion et du désenchantement, la paupérisation effective des jeunes. Dans la revue citée Problèmes économiques, les premières phrases disent (presque) tout sous le titre « Les jeunes Européens, premières victimes de la crise » : « Une situation alarmante en France. Aujourd’hui, près d’un pauvre sur deux en France a moins de 25 ans et vit avec moins de 880 euros par mois. Avec la crise, le nombre de demandeurs d’emploi de moins de 25 ans (434 300 en février 2009) a par ailleurs augmenté de 32% en un an. La hausse du taux de chômage concerne toutes les classes d’âge mais les jeunes, plus sensibles aux aléas de la conjoncture, sont davantage touchés que les autres. » Autrement dit, ce n’est pas le moindre des paradoxes auxquels sont confrontés les conseillers : faire « comme si » le travail était la condition sine qua non de l’indépendance financière alors que, dans les faits et particulièrement pour les jeunes, celui-ci – dès lors qu’on en dispose et ce n’est pas gagné – n’éradique pas la pauvreté, ni pour cause n’émancipe des solidarités familiales et sociales. Le discours du mérite sur la récompense économique à partir de l’emploi occupé est de moins en moins éloigné de celui des conseillères en économie sociale et familiale que la CAF envoyait (envoie ?) sermonner les familles pauvres pour leur apprendre à gérer la pénurie. Faire de nécessité, sinon de pauvreté, vertu.

Accusant une logique pendulaire et après Méda (Le travail, une valeur en voie de disparition ?), Rifkin (La fin du travail) et d’autres, la « valeur travail » est désormais réhabilitée par la quasi-totalité des intellectuels, certains – pas tous, bien sûr, tel Robert Castel – profitant de cette réconciliation pour surfer sur la vague du « travailler plus » et de ses avatars d’heures supplémentaires défiscalisées. On ne sait jamais, l’intellectuel engagé risquant à tout moment de verser dans le courtisan en cour. Je ne m’associe pas à cette réhabilitation… même s’il est indéniable que le travail ne se résume pas à une situation de production économique mais constitue un levier majeur de la socialisation… ne serait-ce que parce qu’il permet a minima l’accès aux biens, au logement, à la consommation. Comme déjà indiqué ici, au sujet de l’individuation, à l’acteur de la sociabilité et au citoyen du sociétal s’agrège le producteur et le consommateur de l’économique.  Toutefois les conditions objectives de l’accès au travail et de son exercice, particulièrement pour les jeunes, ont secondarisé cette valeur travail, on pourrait dire « par la force des choses » et même « contre la volonté des intéressés ». Oui, le travail reste une valeur-refuge – on peut s’attendre à une encore plus forte réhabilitation avec la crise – mais une valeur pondérée, désillusionnée parce que parmi d’autres : on sait qu’il ne faut pas trop en attendre. Et, si les enquêtes démontrent régulièrement que les jeunes veulent travailler et placent un bon – parfois même un simple – emploi dans le hit parade de leurs aspirations, c’est tout simplement que la représentation du rapport au travail répond à l’adage « Fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis ». Autrement dit, le travail est d’autant plus investi qu’on en est privé. Mais, lorsqu’on en est doté, l’investissement fond comme neige au soleil ou profits des hedge funds à la Bourse cet hiver, sauf à ce que la personne n’ait pas un ordinaire emploi mais un métier. Ce qui est rare. Cette représentation de la valeur travail, dont on peut difficilement contester l’évolution, ne semble pas ou peu affecter les fondamentaux en mission locale : on fait « comme si » le travail était une panacée et un aboutissement… on place un jeune en emploi et « au suivant », comme le chantait Brel. Etonnant.

Cécile Van de Velde a donc raison, et David avec… pour cette perspective et ce stigmate de « sous-catégorisation ». Mais cela ne dit pas comment répondre à la question du « comment faire ? » compte-tenu de la (d’une) réalité économique… même si elle (n’) est (qu’) une construction sociale. Car si, comme indiqué ci-dessous, « il n’y pas contradiction entre la remise en cause de politiques d’emploi catégorielles {…} et l’ambition politique que l’on peut (doit) avoir de créer les conditions pour que les jeunes prennent toute leur place dans la société », comment procéder dans cette remise en cause sauf à changer de logiciel et de paradigme (cf. Edgar Morin), allant à la racine des choses, étymologiquement « radical » ?  Le travail social, compris le plus largement possible et incluant l’insertion, n’est qu’exceptionnellement radical ; il est réformiste… et probablement coupable de n’être que réformiste. Certes, il y a une bonne radicalité, celle qui est l’engrais du changement, mais ce dernier s’inscrit par la force des choses, pour des structures institutionnalisées telles que les missions locales (6), dans une tension entre la justice sociale, avec nombre de raisons d’être radical voire révolutionnaire, et la loyauté vis-à-vis des pouvoirs publics. Les missions locales, héritières (un peu dépossédées il est vrai, amnésiques aussi) de l’éducation populaire, sont des entités de la « troisième voie » et des structures garantes d’une mission de service public… dont un des critères est l’équité… qui implique une catégorisation. Comme, par définition, l’équité cible celles et ceux qui ont moins (pour de multiples motifs, y compris Outre-Atlantique et sous le nom d’« affirmative action » des critères ethnico-communautaires – 7) et appelle des outils dispositifs, programmes, mesures, comment sortir de cette contradiction sinon en acceptant la dialogie « utopie / pragmatisme » ou « politique jeunesses globale /  politiques jeunesses sectorielles » ? Faire avec. C’est-à-dire user des mesures… avec les effets pervers que l’on connaît mais en les maîtrisant autant que faire se peut, en particulier en « humanisant » le rapport d’intermédiation avec l’employeur. C’est ici la première partie de la proposition de Baudrillard, « Vivre en intelligence avec le système… » Comment aujourd’hui procéder différemment alors que la DARES titre dans son numéro de Premières Informations Premières Synthèses (n° 28.3 de juillet 2009) « Récession et contraction historique de l’emploi » ? A-t-on d’autres moyens, dans un tel désordre du marché du travail, que de mobiliser dispositifs et mesures spécifiques ?

David. « Ceci étant, tout en dénonçant la catégorisation de nos politiques d’emploi (et, donc, je la rejoins), je n’ai pas entendu/lu Cécile Van de Velde s’insurger du projet que peut avoir une communauté (nationale en l’occurrence puisqu’elle procède à une analyse comparative entre plusieurs pays européen) de s’intéresser à sa jeunesse. Selon moi, il n’y pas contradiction entre la remise en cause de politiques d’emploi catégorielles, dont les méfaits me semblent plus importants que les bienfaits, et l’ambition politique que l’on peut (doit) avoir de créer les conditions pour que les jeunes prennent toute leur place dans la société. A cet égard, il me semble que malgré la très grande diversité de ses angles d’attaque, quitte à suggérer parfois quelques contradictions, le Livre vert ne manque pas d’une certaine tenue et ébranle quelques vieilles forteresses de manière plutôt salvatrice ! »

PL. On s’est donc compris… sans pour autant être totalement d’accord puisque, pour ma part, je n’invalide pas les politiques d’emploi sectorielles ou catégorielles (pas que celles pour les jeunes d’ailleurs), leurs « méfaits » ou effets – certes – pervers ne justifiant pas que les jeunes soient privés de savoir-faire professionnels spécifiques qui apportent des réponses à des besoins tout aussi spécifiques. Par contre, l’ambition politique du Livre Vert – formulons-le comme David – ne manque pas de tenue, y compris dès l’introduction qui donne à réfléchir : « La crise économique, la crise sociale, la crise écologique et la crise des valeurs montrent que le moule se fissure. Ce n’est pas dans ce moule qu’il faut faire rentrer les jeunes. C’est sur les jeunes qu’il faut compter pour transformer le moule. » Est-ce suffisant ? Rien n’est malheureusement moins certain car, pour peu que l’on ait un peu de mémoire, la courte histoire de l’insertion n’a pas été avare de mobilisations rhétoriques dont les effets étaient inversement proportionnels aux trémolos des « impératifs nationaux » et autres (8). Le thème de la jeunesse est un peu comme la répétition de la cérémonie des cendres de Jean Moulin au Panthéon : beaucoup de Malraux s’essayent de la voix mais les roulements de tambour s’amplifient crescendo puis s’interrompent jusqu’au prochain Malraux. Pour autant, on ne peut que parier…

David. « Pour ne plus être trop long et revenir à un sujet qui m’est cher, les missions locales, on déduira de ce modeste raisonnement que, pour agir avec justesse, les missions locales ne peuvent avoir pour projet que de se situer au coeur d’une vraie politique de Jeunesses et pas se cantonner à jouer les supplétifs ou les alibis de la politique de l’emploi ! De ce point de vue, je regrette que l’UNML participe à cet entêtement en considérant que « les ML seront toujours plus évaluées sur leurs résultats de placement à l’emploi ». »

PL. Il est discursivement recommandé de conclure par une dimension réconciliatrice succédant à l’interpellation critique et cela tombe bien puisque, oui bien sûr, les missions locales devraient « se situer au cœur d’une vraie politique de jeunesses » (David), puisque « une politique de la jeunesse rate sa cible si elle se limite à une partie des jeunes… » (Livre vert), mais pas seules : avec d’autres – à ne pas oublier – de la même filiation de l’éducation populaire (9) et en conservant la spécificité qu’est l’accent sur l’insertion professionnelle… ne signifiant en aucun cas une subordination ou une secondarisation du social. Comme l’UNHAJ (FJT) avec le champ de l’habitat, comme les centres sociaux avec le champ socioculturel et la citoyenneté. L’approche globale ne s’oppose pas à la spécialisation (au même titre que la transdisciplinarité n’exclut pas ses composantes, les disciplines), c’est-à-dire à la division du travail et du social (un animateur ne fait pas le même travail qu’un conseiller), comme j’ai tenté de le plaider pour la constitution de réelles expertises dans les missions locales (10). Ceci justifie, à mon sens, que les missions locales soient « plus » mais non exclusivement évaluées sur leur expertise d’insertion professionnelle (11). Cependant, si l’on considère – à juste titre – que cette approche globale (qu’il vaudrait mieux nommer « holistique » ou « dialogique » – 12) recouvre tous les domaines de la socialisation de la jeunesse, alors les « alliances », c’est-à-dire les partenariats, le réseautage, devraient plutôt s’orienter vers les entités dont les objets sont complémentaires plus que se recouvrant, sinon concurrents. Ainsi, dès lors que l’on défend – avec raison – l’approche holistique, on devrait par cohérence interne lorgner ailleurs que Pôle emploi et autres maisons de l’emploi. Et là, force est de constater que l’essentiel des démarches est focalisé sur l’insertion professionnelle, répondant à la logique uni ou monodimensionnelle du principal financeur, l’Etat. Ce qui découle d’une conception holistique de politique jeunesses est que l’évaluation devrait être à deux volets : spécifiquement pour les missions locales sur l’insertion professionnelle entendue largement en incluant la formation, collectivement avec les autres entités socialisatrices sur l’insertion sociale. Ce faisant on réhabiliterait une notion totalement oubliée et pourtant maintes fois répétée dans le Rapport Schwartz : la qualification sociale.

Or, dans le Livre Vert, le chapitre 5. « Refonder le projet des missions locales pour combler les manques dans la prise en charge des jeunes en difficulté » comporte exactement quatre propositions (de la 17ème à la 20ème) qui sont toutes centrées sur la formation ou l’emploi : proposition 17  « Reconnaître la responsabilité des maires, présidents de missions locales d’aller au-devant des jeunes sans emploi et sans formation qui ne demandent rien » ; proposition 18  « Créer les conditions pour que le système de formation initiale (Éducation nationale et CFA) s’implique davantage dans les missions locales » ; proposition 19  « Ne pas faire des missions locales un simple auxiliaire  de Pôle emploi » et proposition 20 « Réformer le CIVIS ». Certes, il est écrit dans l’introduction à ces quatre propositions que les missions locales doivent « accompagner les jeunes les plus vulnérables, notamment en développant leurs interventions en interaction avec celles de la protection judiciaire de la jeunesse et de l’aide sociale à l’enfance » mais, comme d’habitude, le social apparaît comme un moyen pour le professionnel… ce qui n’est ni une conception holistique, ni en cohérence avec le double principe de multidimensionnalité (répondre à tous les besoins) et d’indissociabilité (ne pas séparer le social et l’économique, ni l’individuation, la sociabilité, le sociétal et l’économique – 13). En fait, si l’on voulait être cohérent face à l’insertion professionnelle et sociale des jeunes, on créerait des maisons de jeunes (sans rapport avec les MJC) qui regrouperaient les intervenants recouvrant tous les domaines où des réponses peuvent être apportées. On obtiendrait donc une politique à la fois globale – pour ce qui concerne la (les) jeunesse(s) – et sectorielle – puisque ciblée sur un groupe générationnel. Subséquemment, l’évaluation serait sectorielle et globale, c’est-à-dire systémique avec toutes les parties prenantes concernées dont, bien évidemment, les jeunes. Et là, chapeau au Livre Vert qui écrit « Si une refondation des missions locales est nécessaire, elle doit intégrer une méthode d’évaluation qui repose sur le fait de savoir ce que les jeunes et les responsables des missions locales voudraient, eux, voir évaluer et pas seulement ce que les financeurs décident, à juste titre, d’évaluer. Cette logique d’évaluation issue des jeunes eux-mêmes est le complément indispensable aux autres logiques d’évaluation reposant sur des tableaux de bord statistique (notamment ceux de « l’entrepôt » dont l’utilisation devrait être optimisé) ou sur une logique d’expérimentation .» J’éviterai un péché de vanité en rappelant le leitmotiv de la participation des jeunes au sein des structures…

Entêtement ?

Peut-on parler d’« entêtement » de l’UNML ? Comme chacun, j’ai pu lire dans son récent communiqué (14) concernant le « Volet jeunes du projet de loi relatif à la formation professionnelle » – et non dans celui, antérieur, auquel David fait référence, « Attention à ne pas ghettoïser les jeunes les plus en difficulté » (15) – qu’« il est important de rappeler que les Missions Locales assurent un accompagnement global des jeunes. Un accompagnement et des actions en faveur des jeunes qui ne peuvent donc être circonscrits au seul critère de la mise à l’emploi ainsi que les services de l’état ont trop souvent tendance à vouloir le faire. Par ailleurs, si la question d’une meilleure utilisation des fonds publics ne peut laisser personne insensible, il ne faut surtout pas oublier que la mission confiée par la loi aux Missions Locales est bien d’accompagner les jeunes dans leur processus d’insertion sociale et professionnelle. Or, les jeunes accueillis ont parfois des difficultés personnelles et sociales d’une telle ampleur que leur placement nécessite de traiter ces questions préalablement. L’évaluation doit prendre en compte le travail social réalisé et permettre un financement de celui-ci. » Cela paraît pour partie pertinent et, de la sorte, « l’entêtement » est plus impertinent que l’inverse… ce qui en tout état de cause ne constitue pas un crime de lèse-majesté mais juste une occasion d’approfondir le débat. A ce propos, le « pour partie » demande explication. Que dit l’UNML ? Que des jeunes ont d’importantes « difficultés personnelles et sociales » et qu’il faut les traiter et les résoudre avant d’envisager (sic) un « placement ». Ce qui revient à subordonner le social à l’économique ou, formulé autrement, à mettre l’insertion sociale au service de l’insertion professionnelle. Là encore, par intériorisation de la commande publique, l’Etat en particulier, l’UNML ouvre inconsciemment (je l’espère) la voie à l’approche sectorielle… tout en revendiquant contradictoirement l’approche holistique ou globale. Il y a, me semble-t-il, un escamotage de la philosophie originelle des missions locales, celle-ci n’étant pas bonne parce qu’originelle (les Tables de la Loi) mais parce que pertinente par sa complexité. Le raisonnement de l’insertion sociale pour l’insertion professionnelle, il est vrai, est si bien intégré par beaucoup d’acteurs du réseau que l’UNML n’a pas trop à se soucier : peu relèveront et encore moins contesteront cette simplification qui ne parvient pas à aller jusqu’au bout de principes affichés mais biaisés dans leur compréhension (16). Hélas… on croit avancer mais on avance à reculons.

Un large droit à l’accompagnement…

D’autre part, en réponse au Livre Vert où il est écrit que les missions locales doivent être des « déclinaisons territoriales {…} cherchant à concerner tous les jeunes d’un territoire qui sont sans emploi et sans formation, en particulier les jeunes les plus éloignés de l’emploi et les plus désocialisés » (17), l’UNML  indique qu’ « en consacrant les Missions Locales en tant que lieu d’accueil spécifique à ces jeunes, le risque est grand de leur donner l’impression qu’ils sont mis de côté et que, finalement, seuls eux sont confrontés à des difficultés. En mixant les publics, il existe une réelle possibilité de créer une forme d’émulation entre les jeunes, de leur montrer que qu’elles que soient leurs origines (sociales, de lieu de résidence…), ils sont confrontés à des difficultés que d’autres rencontrent aussi. » Je ne suis pas certain de la robustesse de l’argument selon lequel le malheur des autres rendrait le sien plus supportable, ni d’ailleurs très convaincu par l’émulation entre les jeunes dans la mesure où l’accompagnement en mission locale est fortement individualisé (tropisme « psy »), la dynamique de groupe y étant corrélativement modeste, hormis quelques situations d’ateliers collectifs ou de mobilisations collectives « citoyennes » ou culturelles – somme toute assez rares. Le droit à l’accompagnement, par contre, suffit puisqu’il est bien pour tous les jeunes rencontrant des difficultés d’insertion, pas exclusivement pour ceux qui rencontrent le plus de difficulté… ce qui n’exclut en rien de moduler les actions. En d’autres termes, d’inclure des pratiques de politiques sectorielles dans une conception plus large de politique jeunesses.

Des principes à l’observatoire local des jeunesses…

Cette dernière, au niveau national, doit s’appuyer sur des principes généraux et sur la loi (dont le droit à l’accompagnement… universel ? Je n’en sais rien – 18) et, au niveau local, sur une fonction d’observatoire des jeunesses… comme cela est esquissé dans le Livre Vert : « … dans chaque territoire, un diagnostic partagé du nombre de jeunes sans emploi et sans formation, de leur situation et de leurs besoins, doit définir le projet des missions locales et à travers elles, des collectivités qui financent la mission locale. Ce diagnostic doit permettre au maire, président de la mission locale, pour définir les axes stratégiques qu’il souhaite mettre en œuvre pour aller au-devant de ceux qui ne demandent rien. » Chacun aura compris que « ceux qui ne demandent rien » correspondent au « R » du « repérage » qui s’est heureusement ajouté à l’AIO (accueil – information – orientation) et que, tel le coin dans le billot, les missions locales ont tout intérêt à s’engouffrer sans tarder dans cette proposition d’observatoire : elles y gagneront en réflexion, réflexivité et légitimité. Une action prioritaire nationale sur ce sujet ne serait d’ailleurs pas totalement inutile. Balise Argos.

La question des ressources…

Enfin, on ne saurait conclure – certainement provisoirement – sans aborder la question des ressources financières des jeunes. Pour l’UNML, « Sur la question des ressources des jeunes, le livre vert ouvre deux pistes : celle d’une dotation ou celle d’une allocation. L’UNML espère que la solution qui sera finalement retenue sera celle de la mise en place d’une allocation financière « définie à partir des besoins des jeunes et d’un montant suffisant pour couvrir ces besoins » {…} « Une allocation correctement calibrée en fonction des besoins des jeunes serait un réel outil de sécurisation des parcours d’insertion des jeunes. » Il convient de bien préciser quelles sont ces deux options…

- Le système de dotation.

Pour le Livre Vert, une première formule permettrait « de constituer – sous la forme d’un montant dont l’emploi serait librement déterminé par le jeune – un vecteur d’aide à l’autonomisation des jeunes ; la dotation pourrait être mobilisée pour financer l’aide à la recherche d’un premier emploi, mais aussi des compléments de bourse et des frais de financement des études, voire d’autres dépenses (aide au projet, achat de permis de conduire). Elle serait attachée à un droit universel à l’accompagnement. Elle serait plus forte pour les jeunes issus de familles modestes, avec un socle universel. Elle comprendrait une part remboursable mobilisable à la demande du jeune. » (souligné par moi). Cette dotation recouvrirait un socle commun, universel, et pourrait être modulée au-delà de celui-ci (« Elle serait plus forte pour les jeunes issus de familles modestes… »). On est donc sur une proposition égalitariste - un droit universel pour tous les jeunes (justifié ainsi : « Quand bien même un jeune n’est pas dans une situation que l’on pourrait considérer comme constituant un risque social, ouvrant droit à une allocation, il doit pouvoir prétendre à un levier. ») – et incluant une dose d’équité (pour les jeunes d’origines modestes).

- Le système de l’allocation.

Cette proposition a les faveurs de l’UNML sans que celles-ci soient argumentées, sinon pour préciser qu’elle devrait être d’un montant suffisant ce qui, on l’espère, serait également le cas pour la première option. Notons en passant que, sauf à avoir participé aux travaux des commissions, certaines subtilités peuvent échapper au vulgum pecus puisque « le montant de cette allocation serait calculé en fonction de la situation du jeune et de ses besoins, avec une vocation universelle. » Décidément, l’universel a le vent en poupe. Ne nous en plaignons pas.

Ainsi, « Ce système interviendrait systématiquement dans les périodes stratégiques des parcours des jeunes, pour soutenir les périodes de formation, de recherche d’emploi et d’insertion sociale, dans un cadre d’accompagnement contractualisé, visant à donner aux jeunes les moyens de mener à bien leurs projets de formation et d’insertion. » Sans doute, la préférence de l’UNML repose-t-elle sur la place qu’occuperaient de facto et de jure les missions locales puisque cette allocation serait systématiquement corrélée à un accompagnement : un montant « calculé » signifie qu’il existe un calculateur. L’UNML s’inscrit dans une posture de défense des structures, ce qui est logique. Je ne suis pourtant pas certain que la première option, dite de « dotation » mais qui correspond en fait à l’allocation universelle, ne soit pas plus juste. Elle viendrait en tout cas confirmer une conception de politique jeunesses globale – tous les jeunes – et pourrait d’ailleurs être panachée avec la seconde option, c’est-à-dire une allocation universelle complétée par une allocation spécifique pour les jeunes rencontrant des difficultés particulières ou poursuivant des projets nécessitant un soutien financier plus important… quitte à ce que ce dernier, totalement ou partiellement, soit remboursable (19).

C’est à débattre… ce qui ne manquera pas d’arriver. Donc à suivre.

(1) Emmanuel Lemieux, Edgar Morin l’indiscipliné, 2009, Seuil.

(2) Très belle réédition des Essais de Montaigne chez Gallimard, collection « Quarto ». 1 348 pages pour seulement 29,50 euros. C’est donné.

(3) Problèmes économiques n° 2972, La documentation Française, 27 mai 2009. L’article de Cécile Van de Velde était paru précédemment dans Informations sociales n° 145, CNAF, janvier-février 2008.

(4) Sur la culture, une proposition de définition qui me plaît bien : « Une culture est un corps complexes de normes, de symboles, de mythes, d’images. Cet ensemble pénètre l’individu, oriente ses émotions, nourrit la vie imaginaire que chacun secrète et dont il s’enveloppe, façonne sa personnalité. » C’est (encore) d’Edgar Morin et c’est dans un autre ouvrage biographique, Mon chemin. Entretiens avec Djédane Kareb Tager, 2008, Fayard, p. 128. Edgar Morin distingue trois types de culture, l’humaniste (qui permet de réfléchir sur les grands problèmes fondamentaux), la scientifique (qui a entraîné un formidable accroissement des connaissances) et celle de masse (dont les produits se consomment immédiatement, dans la détente). On pourrait enrichir cette combinatoire culturelle d’au moins deux autres types : la culture de classe (même si la notion est aujourd’hui peu promue) et la culture vernaculaire (locale, régionale et, à l’échelle de la mondialisation, nationale).

(5) Ce constat peut être élargi à l’ensemble des travailleurs.

(6) Institutionnalisées, c’est-à-dire créditées par les pouvoirs publics (institutions) pour agir au titre de l’intérêt général.

(7) Notons cependant, pour regarder chez nous, que le thème de la « créolisation » est bien présent dans les DOM et, d’un certain point de vue, se justifie.

(8) Comment ne pas être très-très circonspect, sinon cynique, lorsqu’il est écrit dans le Livre Vert qu’« une nouvelle politique de la jeunesse doit permettre aux jeunes d’être les acteurs d’initiatives porteuses de sens, illustrant le fait qu’ils peuvent être non seulement, par l’autonomie, les maîtres de leur destin, mais aussi avoir une influence sur l’évolution de la société.  La participation des jeunes à la vie de la cité renvoie en effet à des enjeux majeurs pour la jeunesse et son autonomie. Le malaise des jeunes participe pour une grande part de leurs difficultés à avoir prise, individuellement et collectivement, sur leur avenir et celui de la société » et que l’on constate que la vie politique française, tous partis politiques confondus, s’apparente à une gérontocratie se satisfaisant de l’indécence du cumul des mandats tout autant que de celle des carrières politiques ad vitam aeternam ? Préconiser que les jeunes pèsent sur l’avenir de la société en les contingentant aux débats de la démocratie participative et sans les impliquer dans les décisions de la démocratie représentative est de toute évidence une mystification.

(9) A propos, où en est le « RIJ » (Réseau insertion jeunesse) ? Notons que le Livre Vert fait référence à l’éducation populaire, preuve d’une certaine autonomie de la commission vis-à-vis de l’idéologie dominante de l’actuel gouvernement dont on soutiendrait difficilement qu’elle fait de l’éducation populaire son bréviaire : « L’éducation populaire, en favorisant l’accès du plus grand nombre, en particulier des jeunes les plus démunis ou en voie d’exclusion, au savoir et à la culture comme élément fondateur de la démocratie, joue un rôle de premier plan dans l’articulation entre éducation formelle, éducation non formelle et éducation informelle. Elle mobilise en effet, par rapport à l’éducation formelle, d’autres façons d’accéder aux connaissances, et développe, par rapport à l’éducation informelle, un espace privilégié de reconnaissance, de valorisation et de qualification des acquis de l’éducation informelle. »

(10) Oui, je sais que cette division peut parfaitement être soupçonnée de participer d’une logique (néo)libérale, un peu à partir de la même analyse du célèbre tract  « Pourquoi des sociologues ? » rédigé par Daniel Cohn-Bendit, Gérard Granautier, Bertrand Gérard et Jean-Pierre Duteuil en avril 1968 à Nanterre : « La pratique d’organisation du capitalisme suscite une foule de contradictions et, pour chaque cas particulier, un sociologue est mis à la tâche. L’un étudiera la délinquance juvénile, l’autre le racisme, le troisième les slums {bidonvilles}. Chacun cherchera une explication à son problème partiel et élaborera une doctrine proposant des solutions au conflit limité qu’il étudie… » (Emmanuel Lemieux, op. cit., p. 450).

(11) D’accord avec le Livre Vert lorsqu’on y lit que « On ne pourra refonder le projet des missions locales si on ne les met pas en situation de formaliser pour les jeunes qui les fréquentent des engagements de service. Ces engagements ne peuvent être simplement des engagements sur la fréquence des contacts établis. Ils doivent pouvoir porter notamment sur le nombre d’offres d’emploi proposées aux jeunes, en contrat aidé ou pas, pour les jeunes qui cherchent un emploi ou le nombre de formations proposées aux jeunes qui en font leur priorité. » J’avoue en effet est quelque peu réservé sur les bilans d’activité qui annonce des milliers d’actualités qui ne disent pas grand chose de leurs conditions de saisie ainsi que de leur qualité. Doute cartésien et règle dite « d’évidence », premier des quatre préceptes du Discours de la Méthode (1637) : « Ne jamais recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse effectivement pour telle ; c’est à dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention »

(12) De juillet mais non daté. L’UNML serait bien inspirée de dater ses communiqués…

(13) En écrivant que « L’objectif est de ne plus laisser un jeune sans emploi, formation qualifiante ou engagement citoyen », le Livre Vert induit le même type de secondarisation du social puisqu’il ne s’agit pas, contrairement à ce qui est annoncé dans l’introduction, de développer la citoyenneté mais, l’engagement citoyen, la formation et l’emploi étant situés sur le même plan, de recourir à la citoyenneté à défaut de disposer d’un emploi ou d’être en formation. En d’autres termes et exprimée de cette façon, la citoyenneté apparaît comme un substitut, un faute de mieux (l’emploi ou la formation).

(14) Le principe dialogique ou « dialogie » est illustré par Edgar Morin qui, citant Héraclite « Vivre de mort, mourir de vie », définit une caractéristique de la complexité comme la cohabitation obligée entre des éléments contradictoires et pourtant complémentaires et indissociables. Une autre caractéristique s’illustre dans une pensée qui relie la connaissance du tout à celle de ses parties et la connaissance des parties à celle du tout, selon la formule de Pascal : « Toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus diverses, je tiens pour impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus de connaître le tout sans connaître les parties. »

(15) Pas plus daté.

(16) Hervé Sérieyx (un ancien DIIJ), lui, l’avait parfaitement compris et, à vrai dire, je regrette un peu de l’avoir égratigné dans Les Bricoleurs de l’indicible

(17) Chapitre 5, « Refonder le projet des missions locales pour  combler les manques dans la prise en charge des jeunes en difficulté ». L’expression « jeunes en difficulté », qui semble signifier que les difficultés font partie de l’identité des jeunes, devrait, à mon avis, être bannie au profit de jeunes « confrontés à » ou « rencontrant des » difficultés. Il faudrait d’ailleurs entreprendre la rédaction d’un glossaire de notions à éviter telles que « handicap social », « cumul de difficultés », etc.

(18) Systématiser l’accompagnement présente deux risques : se polariser sur le processus (l’insertion) aux dépens de son résultat (l’intégration) ; mettre en place une société où chacun, a fortiori jeune, ne serait pas qu’en possibilité d’être accompagné… mais devrait l’être. Avec les TIC, on ne serait guère éloigné d’implants GPS. Ca fait frissonner.

(19) Si j’étais jeune et face à cette proposition de remboursement, j’aurais sans doute quelque peine à ne pas faire de mauvais esprit car, si la logique veut que les jeunes remboursent ce qu’on leur prêteraient, elle exigerait en théorie que ceux qui ont jusqu’à présent emprunté, les baby-boomers, remboursent.


Invitation à l’intelligence collective

novembre 16, 2008

Changer les règles du jeu…

Vous êtes entre 300 et 400 lecteurs réguliers, quotidiens, de ce blog. Quelques-uns d’entre vous, également régulièrement, sont contributeurs. C’est à la fois bien et insuffisant pour un réseau qui recense presque 12 000 professionnels et 500 conseils d’administration, et pour une problématique, l’insertion des jeunes, qui ne commence ni s’arrête aux portes des missions locales. Dans la complexité, dit-on, les conditions d’atteinte des objectifs comptent tout autant que cette atteinte. Pour produire ensemble, pour faire que le tout soit supérieur à la somme des parties, bref pour s’appuyer sur une intelligence partagée et collective, il faut donc changer les règles du jeu. Tentons-le.

Évaluer les trajectoires de jeunes…

La prochaine série d’articles devait commencer par ces phrases : « Attelons-nous à présent à une vaste, centrale et majeure question qui travaille le secteur de l’insertion, « Qu’est-ce qu’évaluer ? » Premier point, bien des choses peuvent être évaluées : « les missions de service public » comme s’y emploie actuellement – dans la continuité du référentiel paru en 2004 – le CNML ; l’efficacité de la mission locale et, préoccupation récurrente sinon obsessionnelle des pouvoirs publics, son efficience comparativement à d’autres structures ou opérateurs (cf. le contrat d’autonomie)… Nous parlerons dans les contributions qui vont suivre, ignorant à ce stade combien seront nécessaires, de l’évaluation des parcours des jeunes, c’est-à-dire de la mesure permettant d’apprécier si et comment les jeunes parviennent à s’intégrer. » « Devait » commencer… ce qui signifie que cette série d’articles ne commencera – peut-être – pas par ces lignes. Pourquoi ? Parce que nous allons tenter de procéder différemment en proposant sur ce blog, non pas une cogitation individuelle enrichie de quelques commentaires, mais une réflexion collective.

Comment faire ?

Nous allons constituer un groupe qui va travailler en back-office, réfléchir puis produire et communiquer sa réflexion. Ce groupe formé sur la base du volontariat échangera par courriel, une « liste de diffusion » dit-on, partant d’une première contribution que je proposerai et qui sera complétée, amendée, peaufinée par chacun. Les modalités de cette production critique et collective pourront varier selon les uns et les autres : certains apporteront leur pierre à l’édifice sur la base d’une réflexion strictement personnelle, d’autres pourront mettre en débat la problématique dans leurs équipes. Peu importe à vrai dire, l’essentiel étant que la démarche soit collective – une émulsion – et qu’elle aboutisse à une proposition cohérente, homogène… qui n’exclut en rien des divergences, la proposition finale pouvant parfaitement présenter plusieurs options.

Ballon d’essai…

Voilà en substance les nouvelles règles d’un jeu dont chacun comprendra l’axiome – ce tout supérieur… – et qui, me semble-t-il, doivent s’appliquer à cette catégorie baptisée « corpus », c’est-à-dire concernant des thèmes « universels » (à la dimension de l’insertion), permanents, transversaux. Il ne faut pas être naïf, deux obstacles étant immédiatement prévisibles :

- A l’échelle individuelle, la difficulté de passer de la position de lecteur-spectateur à celle de contributeur-acteur. Dans les années 70, certains disaient que ce passage est permis par la création d’une « situation »… et s’étaient précisément baptisés d’une déclinaison sémantique de cette dernière. Il faut donc, sur la base d’une responsabilité individuelle, s’engager.

- A l’échelle collective, l’absence d’une légitimité officielle de ce groupe. C’est un travail de réseau, sur la base du volontariat, de la libre adhésion, où les uns et les autres s’associent sans garantie que leur discours collectif soit repris, approprié, décliné, remodelé par les canaux dûment estampillés. Reste que rien ne s’oppose à ce que des réseaux « officiels » ou non (1) soient en tant que tels contributeurs. Reste également que, si l’on reprend les « sources du pouvoir » telles qu’elles ont été rappelées dans l’introduction sur l’expertise, la « spécialisation fonctionnelle » en est une. A défaut d’assurance et selon la formule de Pascal, « il faut parier ». Le même ajoutait : « Si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. »

On essaye ?

En synthèse… 1) On part du thème de l’évaluation, la pertinence de ce choix ne méritant guère, me semble-t-il, qu’on s’y attarde sinon pour rappeler qu’il s’agit de l’évaluation des trajectoires de jeunes, de l’objectif finalisé de toute mission locale : l’intégration… et que, grosso modo depuis un quart de siècle, le hiatus persiste entre une évaluation cohérente avec le principe de l’approche globale et une évaluation institutionnelle sectorielle. 2) Chaque lecteur volontaire m’adresse un courriel, toujours à labbe.geste@wanadoo.fr , pour officialiser son engagement qui peut être strictement individuel, identifié ou anonyme (à préciser dans le courriel), ou au titre d’un réseau préexistant. 3) Je proposerai une méthode simple d’enregistrement des modifications, chaque nouvelle contribution étant adressée à tous les acteurs de ce groupe de travail. 4) Pour « lancer la machine », j’attends que la liste de diffusion soit close, disons deux semaines, et j’adresse un premier écrit via celle-ci. 5) On décide collectivement du moment où la gestation privée devient accouchement public, où la proposition du groupe est publiée sur le blog… proposition qui doit être cohérente mais qui peut refléter des divergences d’analyse, un peu sur le modèle des « avis » succédant à un texte fédérateur (en évitant cependant le syndrome des « motions » du (mas)sacre de Reims…).

Cette démarche, que les sciences cognitives nommeraient d’« intelligence partagée » (et non « distribuée ») et qui s’inscrit dans une logique d’expertise collective, exige plus de temps que la publication d’articles n’exprimant qu’un point de vue individuel. Elle n’exclut donc pas qu’entre-temps, entre gestation et accouchement, d’autres articles soient édités dans des catégories autres – « au fil des lectures », « actualité », « agit’prop »… – et suscitent des (toujours bienvenus) commentaires. Rappelons que l’invitation à publier des contributions a été faite plusieurs fois : les plus beaux cris s’expriment dans le désespoir du silence.

 

(1) Réseaux « officiels », on comprend (ANDML, RIJ…). Non-officiels, ce peut être des groupes de discussion, d’autres blogs.

 


Expertises en mission locale. 4 ter

novembre 15, 2008

Une contribution de Jean-Philippe Revel (président de la CPNEF au titre de la CGT), où il est question de réseau, de l’organisme de formation « Astradalis », du rapport du Conseil économique, social et de l’environnement 25 ans de politiques d’insertion des jeunes : quel bilan ?, enfin du RIJ – « Réseau Insertion Jeunes ». Cela mérite plus qu’un commentaire à aller rechercher, cliquer, etc.  Cette contribution est intégrée dans un document sur les expertises en mission locale qui agrège mes propositions et les commentaires-analyses suscités, et que vous pouvez obtenir sur simple demande par courriel à labbe.geste@wanadoo.fr  Globalement, je suis d’accord avec ce qu’écrit Jean-Philippe Revel à, moins qu’une exception, une réserve près : « Un réseau est-il compatible avec la CPO ? » interroge Jean-Philippe. J’ai le sentiment, plus : la conviction, que c’est au réseau de définir ce qu’il défend et ce qu’il fait. Qu’il existe une CPO – ou tout autre déterminant institutionnel – ne devient qu’une injonction, à laquelle il faudrait se soumettre, qu’à la condition que ce réseau ne soit pas parvenu à définir ses valeurs, ses principes… in fine son autonomie de pensée.

Subséquemment, la balle est dans le camp des missions locales. Encore faut-il qu’elles en aient conscience et qu’elles veuillent s’emparer de ce qui est identitaire… donc généralement considéré comme secondaire face à la satisfaction de la commande publique, elle prioritaire. A vrai dire, probablement, la difficulté centrale des missions locales réside-t-elle dans une problématique assez simple : ou elles deviennent d’ordinaires prestataires de services et répondent avec le maximum d’efficacité et d’efficience aux commandes publiques (stimulées par la concurrence), ou elles ont un projet propre fondé sur une philosophie et sur des principes et, dans ce cas, elles négocient. L’autre scénario, répondre discipliné aux commandes publiques tout en affichant valeurs et principes, ne serait de toute évidence qu’une tactique de mystification, qu’une illusion. Le temps d’un enchantement auquel, inévitablement, succèderait un désenchantement.

La contribution de Jean-Philippe Revel.

« Ce 4bis m’inspire 4 remarques :

1) Travailler en réseau

Cela fait de nombreuses années… bientôt 27, que les ML/PAIO aiment à se présenter comme un réseau, sans pourtant à mon sens, fonctionner comme un véritable réseau. Si des expériences locales, voire départementales existent (l’exemple de Saint-Nazaire est à ce titre pertinent), nous pensons qu’elles sont – hélas – trop rares. Pire, la logique concurrentielle que les CPO nous paraissent induire est de fait introduite (encouragée ?) par l’Etat. En effet à partir du moment où, à enveloppe constante, des hausses sont envisageables en fonction des résultats, alors non seulement des baisses seront à prévoir sur d’autres structures du territoire, mais la performance se teintera de compétition. Autrement dit, un réseau est-il compatible avec la CPO ? Mais également, l’Etat souhaite-t-il vraiment un réseau des ML/PAIO ?

2) Naïveté et Branche professionnelle

Je tiens ici à rectifier un point important : il n’y a pas d’organisme de formation créé par la Branche Professionnelle. L’UNML (Syndicat Patronal des ML/PAIO) a cédé son activité de formation à une association « Astradalis » dont les dirigeants étaient membres de l’UNML au moment de sa création, le 4 septembre 2008 (J.O. du 13/09/2008) et  dont le siège est à la même adresse que l’UNML à Toulouse.

Il ne nous est pas apparu pour l’instant que quelques velléités de cette association /organisme de formation (n° de déclaration d’activité en cours) concernaient les dimensions que vous appelez de vos voeux : déontologie, veille, corpus conceptuel etc… J’en suis le premier navré …

3) Le projet d’avis du CESE

En effet on peut s’étonner de ne pas retrouver sur votre blog un avis sur ce rapport. Pour ma part (en tant que syndicaliste, j’ai non seulement été entendu par la rapporteure, mais j’ai également donné mon avis sur ce rapport), sans entrer dans les détails, il me semble que cet avis portant sur 25 années de politiques d’insertion en direction des jeunes omet de manière volontaire le rôle des ML/PAIO qui auraient mérité au moins un chapitre de ce rapport. Selon moi, ce rapport est clairement mauvais, surtout si on le compare avec celui du CERC et l’avis précédent du CESE  de Fode Sylla. A mes yeux, les préconisations sont un simple copier/coller de constats très superficiels.

Autre exemple, puisqu’on parle de l’ex-DIIJ dans la partie consacrée à l’interministérialité, justement rien n’est dit de l’existence de la DIIJ dans cette période 25 années, un comble !

Nous passons sur les oublis de ceratins de dispositifs portés par les ML/PAIO lors de l’historique qui en fait … A quoi bon parler de cet avis …

4) Petite Polémique autour du RIJ

Déclarée au JO du 21 juin 2008, une association (fédération) s’est emparée de ce vocable « Réseau Insertion Jeunes » qui, jusqu’à présent, était utilisé par les acteurs du réseau, notamment quand ils voulaient parler justement de l’ensemble des ML/PAIO. Cette association regroupe (mariage de la carpe et du lapin ?) l’UNML, l’ANDML (association des directeurs de ML/PAIO), l’UNCLAAJ et l’AFIJ.

Comment ce « Réseau Insertion Jeune » pourra-t-il raisonnablement fonctionner sachant que l’un de ses membres s’est porté candidat (et a été retenu sur plusieurs départements) au marché que constitue le contrat d’autonomie ? Un des membres de ce réseau vient donc directement sur le marché concurrentiel des ML/PAIO en se positionnant sur le CAJ mis en place par le gouvernement… Quel beau mariage que celui-là ? »