Echos, humour, tripoux.

octobre 30, 2009

Cynisme…

L’UNADEL – qui se définit sur la page d’accueil de son site comme permettant « l’expression politique du développement local auprès des pouvoirs publics et agit pour une reconnaissance du mouvement local, des acteurs et des structures de développement local au niveau national et européen » – a fait paraître – elle n’y est plus – une annonce de recrutement dont, en substance, on retiendra qu’est recherché un mouton à cinq pattes qui, travaillant sous l’autorité du Délégué général,  sera un « chargé de mission métiers du développement territorial », démontrera – c’est un pré-requis -  des « capacités d’analyse, de synthèse et de rédaction » ainsi – faut-il le préciser ? – qu’ « un esprit d’initiative et dynamisme » tout en garantissant « disponibilité », « autonomie » et « rigueur ». Il va de soi que l’impétrant sera de « formation supérieure (master 2) en développement territorial, en aménagement du territoire », disposera d’une bonne « expérience » et de « compétences en animation de réunions, développement de réseaux d’acteurs et dans la conduite de projet », sans compter qu’ « une expérience de création et d’animation de blog serait appréciée ». Bref, une pointure. Pour un poste à temps complet, basé à Paris… et dans le cadre d’un « CDD de 6 mois renouvelable (Contrat aidé CAE) ». Tant qu’à faire, le candidat devra préciser dans sa lettre de motivation son « éligibilité aux contrats aidés CAE ».

abherve

Michel Abhervé réagit vigoureusement dans un courriel de la liste de diffusion de l’ADELS : « Un CAE c’est normalement « un contrat de travail à durée déterminée, destiné à faciliter l’insertion professionnelle des personnes sans emploi rencontrant des difficultés sociales et professionnelles particulières d’accès à l’emploi. » Recruter sur ce profil avec un master 2 en CAE me semble contribuer à la dévalorisation des métiers dont ce chargé de mission devra s’occuper. Je sais que les temps sont durs, mais il faut quand même raison garder, même si la situation de l’emploi incite à ce type de proposition. »

Bien vu, Michel.

Richoton…

CRS

Etre donc vigilant… c’est sans aucun doute le cas des CRS, c’est-à-dire des « clowns à responsabilité sociale » qui, à Clermont-Ferrand, multiplient des actions telles qu’une manifestation avec le slogan « moins d’assedic, plus de domestiques » ou pour le « contrat première débauche », qui se déguisent en « petits frères des riches » et qui organisent sur le modèle du Téléthon des « Richoton » pour aider les riches en chantant à tue-tête « Sarko, il est des nôtres, il aime le fric comme les autres. » Il n’y a pas que le Cantal et les tripoux (1) en Auvergne : « L’humour est une révolte supérieure de l’esprit », disait André Breton. Il en faut. Aux Auvergnats et aux autres. On peut aller sur leur site. C’est imaginatif, jouissif.

Adoption…

JEAN SARKOZY

Le Mouvement des Jeunes Socialistes (MJS) ne manque pas d’humour non plus : il propose aux jeunes de moins de 25 ans qui éprouvent des difficultés à trouver du travail de se faire adopter par le président de la République. Ceci bien sûr en lien avec l’accession de Jean Sarkozy à l’EPAD. Les jeunes socialistes se sont rendus devant l’Elysée en brandissant des formulaires d’adoption pré-remplis au nom de N.S. Ils sont disponibles – pas les jeunes socialistes mais les formulaires – sur le site du MJS « Devenez un Sarkozy » .  Au regard du nombre de jeunes au chômage, si des suites sont données aux demandes d’adoption, il est probable que le président bénéficiera de la carte SNCF famille nombreuse.

Compte-tenu du décalage horaire « Martinique – métropole », ce sera tout pour aujourd’hui.

A suivre.

(1) Spécialité auvergnate : veau et agneau hachés et mélangés à une farce puis roulée dans une pansette d’agneau. Pour amateurs.


#jeansarkozypartout

octobre 12, 2009

Hashtag…

Au hasard d’un divertissement à fureter sur le net, trouvé quelques commentaires sur ce qui s’appelle un « hashtag », c’est-à-dire un mot précédé d’un #, utilisé par la « communauté » des utilisateurs de twitter pour regrouper autour d’un sujet, d’un lieu. Quel mot ou, plutôt, quelle expression ? #jeansarkozypartout.

Cela tombe assez bien car, même si après le « plan jeunes » il serait malvenu de contester pour défaut de jeunesse la probable nomination à la tête de l’établissement public de la Défense (EPAD), en guise de stage de fin d’étude de deuxième année de droit, du « rejeton présidentiel au brushing sponsorisé par l’Oréal », il faut reconnaître que cette promotion fait tâche et népotisme, voire pour les grincheux est choquante, révoltante. Mais, avant d’en dire deux-trois mots, quelques propositions échangées par cette communauté techno-branchée…

« Jean Sarkozy va remplacer Didier Lombard à la tête d’Orange Stressée »

« Jean Sarkozy candidat à l’Académie française »

« Jean Sarkozy reprend le rôle de De Funès dans un remake de la Grande Vadrouille »

« Barack Obama annonce qu’il va quitter sa femme pour Jean-Sarkozy »

sayoxUn dénommé Bertrand Lenotre imagine que Jean Sarkozy servira de buste pour la future Marianne. D’autres annoncent que « Barack Obama remercie Jean Sarkozy pour son aide dans l’obtention du Nobel de la paix », Jean Sarkozy pourrait remplacer « Mitterrand démissionnaire » ou « Domenech »

Le site commente « A travers cette explosion de messages consacrés à Jean Sarkozy, on peut également y voir l’exercice de la liberté d’expression et la possibilité de critiquer le président, comme seuls le faisaient il y a peu de temps encore, les chansonniers ou les Guignols. En rigolant, en critiquant ou en s’offusquant, rassurés certainement pas le sentiment d’appartenance à un mouvement, nous profitons des bienfaits de la démocratie. Nous devenons acteurs et non spectateurs. Mais a-t-on pour autant conscience que certains de ces tweets valent, aujourd’hui encore dans certains pays, des condamnations lourdes ? Sait-on apprécier cette liberté ? »

Inégalité des probables

Sans doute, sans doute… Mais formuler ceci revient aussi, sous couvert du bénéfice du droit d’expression, au raisonnement selon lequel, puisque les « grands » peuvent être brocardés, l’essentiel serait là. Or ce n’est qu’une respiration, comme une aspiration brève lorsqu’on suffoque en fin d’apnée… et que l’on va replonger, retenir sa respiration. L’essentiel n’est pas là mais dans l’injustice faite aux autres, tous les autres, par la promotion d’un seul, l’inégalité des probables en lieu et place de l’égalité des possibles ou des chances : « Assurer l’égalité des chances, c’est être capable de discriminer les moyens, en fonction des mérites et en fonction des handicaps. Tel est exactement le défi auquel répond la discrimination positive : pour réaliser l’égalité des chances, il faut viser l’équité, c’est-à-dire distribuer les moyens en fonction des handicaps, en acceptant de ne pas donner à tout le monde la même chose. » Qui dit cela ? Nicolas Sarkozy, le père, dans un entretien avec Luc Ferry paru en 2005 dans l’ouvrage Pour une société de la nouvelle chance (1). Force est de constater que le ministre de l’époque, entre-temps devenu président, applique à la lettre sa leçon… sinon que la traduction n’est pas celle du commun des mortels. Pauvres naïfs qui croyions en une juste équité venant pondérer au bénéfice de ceux qui ont moins le risque d’une égalité dérivant vers l’égalitarisme ! « Distribuer les moyens en fonction des handicaps », c’est donner plus à ceux qui ont moins… de handicaps. Il suffisait d’y penser ! « Accepter de ne pas donner à tout le monde la même chose », c’est réserver à sa descendance siège et indemnités, ce qui, d’un strict point de vue syntaxique n’est pas contestable. Imaginer de donner plus à ceux qui, une nouvelle fois, ont moins est de l’interprétation, sinon de la pure idéologie. Ca rime mais il ne faut pas confondre syntaxique et dynastique.

Un sous-équipement intellectuel ?

Sur France Inter, dimanche en fin d’après-midi, quelques bretteurs rhétoriciens débattent de cette promotion. Dont Jean Balkany, paraît-il « parrain politique » du rejeton et, sauf inculture crasse, un des derniers personnages que l’on choisirait pour redorer le blason politicien. Son épouse, Isabelle du même nom et vice-présidente du conseil général des Hauts-de-Seine, déclarait sur Europe 1 « J’aime tendrement Jean Sarkozy car je l’ai vu naître » – c’est dire la solidité de l’argumentaire – et protestait contre le « procès en sorcellerie » du malheureux filleul. Jean Balkany, flattant son maître en caressant son fils, avançait l’intelligence exceptionnelle et la puissance de travail non moins remarquable de ce dernier. Les faits têtus ne démontrent pourtant guère l’intelligence pas plus que l’acharnement au travail :  « A 23 ans, Jean Sarkozy, qui redouble sa deuxième année de droit, ne semble pas réunir tout à fait les compétences et qualifications requises pour un poste aussi important et… stratégique. » lit-on dans Métro (12 octobre). De deux choses l’une : ou l’étudiant n’étudie guère, ou l’étudiant ne dispose pas de tout l’équipement intellectuel nécessaire pour des études… à ce stade faiblement supérieures.

Naître et maître à Neuilly…

Or le même (NS), quelques pages plus loin de l’ouvrage cité (2), déclarait : « Cette philosophie est simple : si quelqu’un travaille plus que les autres, je veux qu’il gagne davantage que les autres. » Seule hypothèse possible si l’on ne veut mettre en doute la parole du président : certes, JS n’obtient pas de bons résultats universitaires mais sans doute travaille-t-il beaucoup, ce qui déductivement plaiderait pour le sous-équipement. Ce serait donc au titre de la compensation d’un handicap, voire du quota de 6% auquel sont soumises les entreprises, que le poste de la Défense lui serait confié. Dans ce cas, on comprend. D’autant plus que, même sans résultats, s’il travaille beaucoup il doit gagner beaucoup. Comme papa l’a dit et répété.

Quant aux jeunes diplômés master 1 et 2, des marginaux qui vont de stages en CDD avec la perspective du déclassement, ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes et à être un peu responsables ! Si encore ils avaient fait l’effort de naître et d’être maître à Neuilly…

(1) La documentation Française, p. 291.

(2) id. p. 296.


Habiter. Accompagner.

octobre 9, 2009

Voici, pour information, le résumé d’une contribution que j’aurai le plaisir (génétique : mes origines) de présenter en décembre à un auditoire brestois. Si, d’ici là, certains d’entre vous, même non-brestois ( ce qui n’est pas, il faut en convenir, un atout), souhaitaient apporter leur pierre à l’édifice… Ca s’appelle :

Plus qu’un lieu, un feu : habiter sa vie.

Que représente l’habitat dans un parcours d’insertion ? Question qui a priori n’a guère de sens tant il semble évident qu’avec l’emploi, la santé et quelques économies, l’habitat est un point de passage obligé de l’insertion. Mais l’évidence est un rideau à écarter pour regarder derrière. Car est-on bien d’accord sur cette insertion présentée aujourd’hui comme un but alors qu’elle n’est qu’un sas entre ce qui précède et ce qui succède, au même titre que l’accompagnement occupe le devant d’une scène où se joue en cinq actes (enfance, adolescence, jeunesse, adultéité et vieillesse) la pièce de l’acquisition puis de la perte de l’autonomie : autonomos : « gouverner selon sa propre loi »… c’est-à-dire sans accompagnement ?

Actes 1 et 2, enfance et adolescence. Ce qui précède, habiter ou loger dans la famille d’origine ;

Actes 3 et 4, jeunesse et adultéité. Ce qui succède, habiter où, avec qui, pour combien de temps dans une société dont l’antienne est la mobilité alors qu’au singulier le logement est fixe… et encore, probablement moins fixe que l’habitat qui recouvre, bien plus qu’un lieu, un feu, un espace, c’est-à-dire un lieu habité (Michel de Certeau) ;

Acte 5, vieillesse. Ce qui conclut, habiter dans un espace privé (une chambre) d’un espace public (un hôpital) pour conclure en boucle de rétroaction – de la dépendance à l’autonomie puis à la dépendance – ce que l’on croyait être linéaire.

L’habitat est un construit dans les deux sens du terme : un périmètre physique délimitant privé et public ; une construction sociale à partir de laquelle les quatre dimensions de l’intégration vont se développer : coquille avec l’individuation, lien avec la sociabilité, responsabilité avec le sociétal, indépendance avec l’économique. Espace du respect de soi et des autres, l’habitat est un repère fixe aux modalités mouvantes dans ce qui est désormais un parcours.

Parcours… Si l’on a abandonné la notion de carrière pour celle de parcours, ce n’est pas un hasard : la mobilité est devenue un « support » selon l’expression de Robert Castel, un « capital » pour réussir ou du moins surnager. Il faut donc, sinon se déplacer, du moins pouvoir se déplacer, être à tout moment susceptible de « répondre aux besoins de l’appareil productif » (sic). Or nomadisme exclu, l’homme (qui n’est pas un escargot) ne porte pas sa maison sur son dos. S’il est entendu que se loger est une condition de l’insertion – il faut bien un endroit pour se restaurer, se laver, se réchauffer, se reposer – habiter a-t-il toujours la même signification ?

On fera le point sur les représentations des jeunes, leurs aspirations et sur la signification de la décohabitation-cohabitation dans une société qui distille de la vulnérabilité. On fera le point également sur ce qui pèse sur les épaules des intervenants sociaux, en particulier l’évaluation puisque celle-ci est l’alpha et l’oméga d’une reconnaissance qui ne va plus de soi. Car, au même titre que l’insertion professionnelle ne peut être évaluée à l’aune d’un indicateur synthétique, l’insertion sociale – dont l’habitat est une composante – ne peut s’apprécier au seul indicateur du bénéfice d’un logement. En effet, la question de l’habitat dépasse, et de loin, celle du logement : que fait-on entre quatre murs ?

Ceci signifie que l’accompagnement des intervenants sociaux du « monde des foyers de jeunes travailleurs » n’est pas réductible à la gestion domiciliaire : il concerne, recouvre, s’inscrit dans un objectif global de socialisation des jeunesses.

Territoires : le logement des jeunes et l’accompagnement

Parlant d’habiter, la dernière livraison de la revue Territoires de l’ADELS (octobre 2009, n° 501) propose un dossier « Logement des jeunes : accompagner vers l’autonomie ». On ne s’est pas concerté. Plusieurs articles : on y va page à page.

- Avec « Faudrait-il que jeunesse se cache ? » Mathilde Azerot entame le dossier sur le mode de l’interpellation critique : en deux pages, le rappel de l’injustice sociale faite aux jeunes, du point de départ de ce paradoxe aussi commun que schizophrène « sans emploi, le logement est inaccessible  et, sans toit, travailler est une gageure » aux constats du déclassement et aux interrogations sur le Livre vert, pour les uns optimistes opérant « une rupture essentielle », pour les autres perplexes se résumant « à des actions ponctuelles ». Vraie politique ou catalogue de La Redoute ?

- Les piou-piou des missions locales se retrouveraient a priori dans le titre du deuxième article, « L’accompagnement s’évalue mal ». Là également, un paradoxe pour commencer : d’un côté, « Le besoin d’accompagnement est symptomatique de l’évolution de notre société » ; de l’autre, « Mais, attention, l’accompagnement ne doit pas surprotéger. Certaines personnes peuvent mal supporter un accompagnement qui serait compris comme de l’assistance, une manière de dire leur incapacité. » Reste qu’on cherchera en vain le début d’une réflexion sur l’évaluation de l’accompagnement hormis une phrase-constat : « … les associations ont du mal à évaluer et valoriser l’accompagnement et, ainsi, montrer sa réelle plus-value pour attirer des financements réguliers. Le quantitatif est toujours plus facile à évaluer que le qualitatif. » C’est Patrice Cieutat, chargé de mission programme habitat à la Fondation de France qui est interviewé, annonçant à l’occasion un colloque le 5 octobre (c’est passé) à Tours . Coïncidence : le même m’avait contacté au printemps dernier pour cette manifestation ; je l’avais rencontré au siège de la Fondation de France, à deux cents mètres de la place de l’Etoile (pas de grosse problématique de logement dans le VIIè) ; ma proposition écrite de contribution avait « étonné » (sic) et avait classé sans suite et sine die ce projet de collaboration. On ne peut pas plaire à tout le monde. C’est, soit dit en passant, ce que doit se dire Annie Jeanne, la présidente de l’ANDML, rudement mise en cause par l’UNML. J’en parlerai peut-être un de ces jours.

- Avec « Rapprocher locataires et propriétaires », Sabrina Costanzo s’appuie sur l’expérience d’un site porté depuis 2007 par l’ADIL et quatre associations Habitat Jeune des Deux-Sèvres, Siloj. Globalement une bourse au logement avec une charte signée par les propriétaires bailleurs, un soutien juridique lors d’ateliers, une fonction de médiation entre jeunes et propriétaires, etc… Tout cela en territoire rural : « Nous sommes à l’intersection de deux systèmes. Entre un travail qui s’apparente à du locatif classique et une logique d’intervention sociale, un travail sur les parcours de vie des jeunes. » Une bonne pratique.

- Jean-Baptiste de Foucauld, qu’on ne présente plus sinon en rappelant qu’il est le fondateur de Solidarités nouvelles face au chômage , est lui aussi interviewé sur deux pages sous le titre « Le travail social doit être pris en charge par l’ensemble de la société ». Nonobstant l’inspiration catholique, à prendre ou à laisser selon chacun (« Accompagner, c’est marcher avec quelqu’un, permettre à chaque personne d’accéder à sa vocation professionnelle… Je ne suis pas sûr qu’il n’existait pas d’accompagnement dans la charité telle qu’elle était pratiquée par les institutions religieuses… trois besoins doivent être pris en compte dans l’accompagnement : le professionnel, le relationnel et le spirituel… » etc.), de Foucauld rappelle quelques vérités que, certes, on n’arrête pas de ressasser mais que faire d’autre face au pire sourd qui ne veut entendre ? « Chaque personne est multidimensionnelle… L’accompagnement doit être pris au sens large, c’est-à-dire individuel et collectif. De lus, les résultats sont souvent temporaires : une victoire n’est jamais acquise, un échec jamais définitif. Il est essentiel de relativiser les indicateurs. Un « indicateur unique » est souvent un « indicateur inique » {bien dit !}… Si l’on n’a pas atteint les objectifs de retour à l’emploi, ça ne signifie pas forcément que l’on a échoué, l’accompagnement peut avoir permis d’atteindre d’autres objectifs, personnels par exemple. L’intérêt pour le résultat ne doit pas être un but en soi, mais doit être perçu comme un moyen pour être en quête de la bonne fin. Je suis inquiet de la vision mécaniste de notre société actuellement à l’œuvre, qui s’oppose à la vision d’une société relationnelle… » On partage son inquiétude.  On partage moins son opinion (déclaration de foi, au sens littéral) lorsqu’il déclare « Pour être efficace, l’accompagnement doit répondre à une vocation, car il mobilise nombre de qualités personnelles. Il ne doit pas être perçu comme une activité technique… » Il est vrai que, à Solidarités nouvelles face au chômage, l’accompagnement c’est l’affaire de bénévoles (en binôme) contrairement à « l’accompagnement institutionnel avec les travailleurs sociaux ou les conseillers Pôle emploi {qui} agissent seuls, doivent prendre tous les demandeurs d’emploi en charge et n’ont pas beaucoup de temps à consacrer à chacun d’eux. Dans tous les cas, la relation chômeur / accompagnateur est plus limitée, obligée, normée et non libre, et donc moins bien vécu par les demandeurs d’emploi qui se sentent plus contrôlés qu’aidés… » Il y a du vrai là-dedans – peu de temps consacré à l’accompagnement : quelle crédibilité de l’indicateur « JDI » en termes d’accompagnement, soit un entretien au cours des… cinq derniers mois ? – et il y a du contestable : qualités personnelles et technicité ne s’opposent pas mais tout au contraire interagissent (professionnalisme / professionnalité), la liberté d’interrompre ou de changer d’accompagnateur existe, les conseillers n’agissent pas seuls mais travaillent (ou, du moins, devraient travailler) en équipe, etc. Enfin, ça fait débat et, par les temps qui courent, c’est toujours ça de pris.

- « Une clé pour s’en sortir » : Aline Chambras rapporte l’expérience conduite par la Sauvegarde de l’Adolescence de Paris illustrée de tranches de vie : Stéphanie, Malika, Oumar…  A peu de choses près mais pas au même endroit, avec « Un toit pour grandir » Mathilde Azerot relate l’action déjà ancienne – vingt-trois ans – de l’association Déclic (Dispositif pour l’étude de contrats de location individualisés et cautionnés) à Avignon, Orange, Sorgues, Cavaillon et Istres-sur-Sorgues. Pour les amateurs de bonnes pratiques.

Dossier conclu par deux interviews : Sylvie Sanchez, directrice du Comité local pour le logement autonome des jeunes Ouest-Provence et, eh oui, Martin Hirsch que, comme de Foucauld, on ne présente plus sinon comme éditeur d’un récent ouvrage sur le jardinage.

- « On n’accorde pas à la jeunesse sa juste place ». Divergence avec le même de Foucauld puisque, pour Sylvie Sanchez, « L’accompagnement est nécessairement plus intense sur la période d’hébergement, et c’est pour cela qu’il doit être fait par un travailleur social. La question de la professionnalisation est, à mon sens, primordiale. On ne s’improvise pas travailleur social. » Autre paradoxe, guère éloigné du premier schizophrénique et cette fois sur le mode de l’injonction paradoxale (double bind) : « On demande aux jeunes d’être mobiles et adaptables à tout et, dans le même temps, on ne leur donne pas les moyens de cette flexibilité. » Eh oui ! On pourrait multiplier à foison ces doubles contraintes : l’article « Les sept fantasmes de la politique de l’emploi » (1) s’y était employé et, depuis,  nul doute que la liste s’allongerait sans peine. L’École de Palo Alto, à l’origine du concept d’injonction paradoxale, posait l’hypothèse que la schizophrénie naissait dans les familles où s’exerçait et se répétait cette injonction : on devine l’avenir psychiatrique des piou-piou.

- C’est sous le titre « Développer massivement l’intermédiation locative » que Martin Hirsch parle d’ « accompagnement actif » mis en œuvre par « les missions locales {qui} devront renforcer leurs liens avec les entreprises et les organismes de formation et leur donner accès {aux jeunes} à un contrat d’insertion dans la vie sociale (Civis) renforcé. » Le Haut-commissaire avance une politique du logement des jeunes s’appuyant sur de nombreux outils : création d’un bail spécifique de colocation, intermédiation locative (grosso modo l’expérience de Déclic ou de Siloj), label « habitat jeunes » pour « soutenir des formules modernisées de foyers de jeunes travailleurs et de résidences pour jeunes actifs », développement du logement intergénérationnel, etc. On ne sait pas si l’agrégation d’outils constitue une politique mais on ne reprochera à Martin Hirsch ni l’imagination – il est vrai nourrie du travail des commissions -, ni une ambition pour les jeunes à la hauteur de l’Annapurna de difficultés qu’ils rencontrent.

C’est dit.

(1) Philippe Labbé, Le Monde, 10 mai 2006.


Jeune diplômé cherche emploi. Et commentaires « PLF 2010 »

octobre 4, 2009

G vain…

S’appuyant sur une enquête de l’APEC, Le Monde de samedi 3 octobre titre « Une rentrée difficile pour les jeunes diplômés ». Cette enquête a été réalisée entre avril et mai 2009 auprès de jeunes de niveau bac + 4, ce qui signifie que ne sont pas pris en compte ceux sortis en fin de cette année scolaire. Après les pistes de danse en bord de plage, les halls de Pôle emploi.

On peut craindre que le pire n’est pas dit et constater– une fois de plus – entre les fonctionnement du marché de l’emploi et de la spéculation, la déconnection entre économies réelle et virtuelle… car, tout change, rien ne bouge, les boursicoteurs s’en sont une nouvelle fois donnés à cœur joie : au cours de troisième trimestre, le CAC 40 a rebondi de plus de vingt points comme le Footsie (indice britannique) pour qui « il s’agit du gain trimestriel le plus élevé depuis vingt-cinq ans » (Le Monde, même date, « Après plusieurs mois d’euphorie, les Bourses occidentales marquent à nouveau une pause »). La « moralisation du capitalisme », on le sait, est un slogan pour gogos culpabilisés prêts à payer plus cher le forfait hospitalier pour contribuer à ne plus creuser le déficit de la sécurité sociale : de l’autre côté, cynique, le profit ne peut se satisfaire de limites et les spéculateurs ont largement les moyens de payer des armées de fiscalistes pour détourner une réglementation aussi minimaliste que communiquée à grand renfort d’autosatisfaction. Du G20 à Pittsburg sensé refonder le capitalisme, Jacques Attali a conclu par un « G vain » : il est vrai que, partant avec l’objectif de « plafonner » les bonus des apprentis sorciers de la finance, on en est arrivé à la notion beaucoup plus vague – et tellement plus acceptable pour Wall Street – d’ « encadrement ». Pendant la crise, pas d’emplois pour les jeunes, diminution des fonctionnaires donc des services pour les piou-piou, etc. Les grands, eux, recommencent de plus belle, ne prenant même pas le soin d’un minimum d’exemplarité : Henri Proglio, jusque-là PDG de Veolia, devient patron d’EDF tout en restant président du conseil de surveillance de Veolia. Pas bénévolement, qu’on se rassure. « D’ordinaire, l’eau et l’électricité, quand on les mélange, font des courts-circuits… », commente le Canard enchaîné (30 septembre). Pas chez nous.

Les jeunes, eux, ne cumulent pas les postes de pédégé : « Huit mois après leur sortie du système éducatif, seuls 68% occupaient un poste contre 82% un an auparavant. » Nous parlons toujours, bien sûr, des jeunes diplômés et, selon l’APEC, « on peut craindre que les effets de la crise se fassent encore plus durement sentir pour la promotion qui arrive sur le marché du travail. » Leurs représentations vis-à-vis de la crise dénotent deux tendances : ils sont 84% à la juger « inquiétante », 78% « grave », 68% « angoissante » et 66% « révoltante ».

Confiants…

Première tendance, tout compte fait heureuse, malgré la dureté des conditions d’accès à l’emploi, la période de jeunesse dispose d’une sorte de capital de confiance pas encore érodé par la récurrence des échecs : « Paradoxalement, quand ils évoquent l’avenir, 83% des jeunes diplômés, qu’ils soient en poste ou en recherche d’emploi, sont confiants. Ils n’ont pas le sentiment de faire partie d’une génération sacrifiée et oublient qu’en juin 2010 c’est une autre cohorte de 400 000 diplômés qui arrivera sur le marché du travail. »

Chacun pour soi…

Seconde tendance, l’individualisation : le rapport au marché du travail appelle des stratégies individuelles, struggle for life,  pas de révolte générationnelle même si les deux tiers estiment la crise « révoltante » car il y a plus qu’un pas de cette opinion à l’engagement… Le syndrome de la jeunesse grecque ne semble pas diffuser comme le virus grippal. L’épanouissement personnel par l’émancipation collective, base de l’éducation populaire, n’est pas à l’ordre du jour et la distance vis-à-vis du collectif, hormis quelques situations festives ou cathartiques, est bien une tendance lourde, massive, qui s’exprime dans le travail (avec les effets que l’on connaît – 1) et partout dans tous les registres de la vie. Chacun pour soi et dieu (le marché) pour tous. Ceci étant, un battement d’aile de papillon…

Diagnostics convergents…

Le 12 avril 2009, Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, écrivait « Le mal-emploi a pour conséquence un raccourcissement des horizons de vie. Un phénomène qui prend une consistance particulière chez les jeunes, à un âge où l’on doit assurer son indépendance et quitter le domicile des parents.

Il maintient notamment des formes de dépendances parfois vécues difficilement par les intéressés. Les solidarités entre les générations et en particulier entre parents et enfants jouent un rôle essentiel pour éviter que la crise ait des effets encore plus graves. Elles ne doivent pas être idéalisées, car la solidarité financière demeure très inégalement répartie. Du point de vue des valeurs, l’écart est immense entre les discours officiels de la République autour de l’égalité, de l’investissement dans la jeunesse, et la réalité du marché du travail à laquelle les jeunes sont confrontés. »

« Pour les jeunes, il y a d’ailleurs précarité et précarité. Certains contrats temporaires fonctionnent comme des périodes d’essai qui servent de tremplin vers un emploi durable. D’autres en revanche, souvent ceux occupés par les moins diplômés, installent durablement les jeunes dans l’insécurité de l’emploi, notamment par le biais de CDD renouvelés en contradiction avec le droit du travail, mais dans l’indifférence générale… » (2) L’étude du Céreq sur les jeunes sortis du système scolaire en 2001 révélait que 44% des diplômés du deuxième cycle (même population que celle de l’enquête de l’APEC) commençaient leur travail avec un contrat précaire. Pour les non-qualifiés, ce taux atteignait 63%. Le Monde écrit ce jour : « Les conditions d’embauche se sont elles aussi dégradées. 54% des jeunes ont signé un contrat à durée indéterminée (CDI) contre 61% l’année précédente et 64% ont accédé au statut de cadre, contre 70% en 2008. Enfin le salaire médian a diminué de 3,4%. » Finalement, à supporter tout cela, les jeunes ont un bon fond. Embrassons-nous, Folleville !

PLF 2010, suite : Jean-Philippe.

Une contribution de Jean-Philippe Revel (CGT ML-PAIO) sur « PLF 2010 » appelle un peu plus que l’emplacement peu visible (en bas, à droite) des commentaires…

« 1) Sur la revalorisation des salaires : « 15 points pour tous » !

Les organisations syndicales ont pour vocation première de s’occuper des conditions de travail des salariés. De ces conditions de travail (qui ne sont pas forcément idéales) dépendent aussi les conditions d’accompagnement des jeunes. Cette vocation première n’exclut absolument pas d’autres champs d’intervention relatifs à la vie du réseau ML/PAIO. La rédaction du « manifeste », sa diffusion et sa poursuite en sont en partie la démonstration. Concernant nos collègues des « régions ultrapériphériques » ( je laisse Philippe Labbé nous faire l’histoire de ce terme - 3), si les patrons du Medef ont signé l’accord Bino (4), savez-vous que ceux dits de « l’économie sociale », dont l’UNML fait partie, sont restés discrets et n’ont même pas eu le courage de l’appliquer, alors qu’ils réclament d’être reconnus au même titre que les autres syndicats patronaux ! La CGT vient de leur signifier officiellement la semaine dernière, lors d’une rencontre avec l’Usgeres. L’UNML suivra-t-elle ?

2) Sur la R & D, la déontologie et la qualité.

Je partage l’avis de Philippe Labbé et regrette autant que lui, et même plus encore, que la branche ne se soit pas emparée de ces questions (le rôle du CNML est aussi à questionner en la matière), la CGT ayant déjà écrit à plusieurs reprises, lors notamment de l’ébauche du Protocole 2005, pour que ces thèmes y soient inclus.

Quelques questions – réponses :

- Est-ce que la Branche doit faire ? Oui

- Est-ce qu’elle veut faire ? Sans doute

- A-t-elle les moyens « financiers » de faire ? Nous le pensons.

- A-t-elle la structure pour conduire ce projet ? Eventuellement.

- Y-a-t -il les compétences actuellement en termes d’ingénierie pour conduire ce projet ? Non.

- Est-ce un projet réalisable ? Oui. »

C’est dit.

Une question de Régis, toujours sur « PLF 2010 »…

« Intelligence collective et partagée… Tout à fait, mais aussi financements et gouvernance partagés. Comment faire vivre l’approche globale en ne dépendant que de fonds tournés vers la formation ou l’emploi et comment imaginer que ces financeurs acceptent une évaluation qui s’appuie sur des champs pour lesquels ils ne sont pas compétents ? »

PL. Vaste débat ! Allons immédiatement à la réponse : une conférence des financeurs. Il n’y a pas d’autre alternative, ceci étant la condition d’une mise en cohérence à l’échelle institutionnelle de tout le discours sur le partenariat. Autrement dit, il ne peut y avoir dans les faits une approche globale sérieuse si, en amont, la commande publique n’est pas interinstitutionnelle. Tant que les institutions passeront commande en ordre dispersé, arc-boutées sur leurs domaines de compétences, l’accompagnement se résumera à une addition de réponses… alors que le tout (le sujet, le jeune, l’usager, etc.) n’est pas la somme des parties. Mais ça, c’est une autre histoire… maintes fois contée : d’un côté, le sectoriel, la complication et la pensée disjonctive ; de l’autre, l’holistique, la complexité et la reliance.

Oui, c’est épuisant.

(1) Hier, sur ce blog : « Mal-être au travail jusqu’à ne plus être… » Dans Le Canard enchaîné de cette même semaine et au sujet de la proposition de Jean-François Copé concernant la fiscalisation des accidents du travail, on peut lire, sous le titre « Accidentés du travail, morts ou fisc » : « Pour contenir les déficits, taxons donc les mutilés du boulot ! Ils souffrent, qu’ils paient. Ils se blessent et finissent à l’hosto, qu’ils se mangent en retour une hausse du forfait hospitalier puis une ponction du fisc sur leurs indemnités. Une double peine, censée décourager le salarié à l’esprit mal tourné qui voudrait se mutiler pour échapper à son job. » Enfin à noter : la Fondation Copernic (on peut y adhérer, c’est bien et ce n’est pas cher : de 30 à 60 euros l’année pour un revenu mensuel compris entre 900 et 2300 euros ) vient d’éditer un petit ouvrage, Travailler tue en toute impunité (éditions Syllepse), dont le premier chapitre fait le point sur la santé au travail (« Une organisation du travail qui met le salarié sous pression », « Du côté des femmes, le déni », etc.) et dont la conclusion recouvre plusieurs propositions telles que « En finir avec la précarité », « Pour une loi sur la sous-traitance », etc. Si on ne veut/peut pas adhérer à Copernic, ni même acheter (7 euros) cet ouvrage, on peut au moins signer en ligne la pétition de la campagne nationale « Travailler tue ».

(2) Louis Maurin, « L’emploi des jeunes ».

(3) L’existence des régions ultrapériphériques (RUP), « ultrapériphériques » s’entendant vis-à-vis de l’Europe, est reconnue par l’article l’article 349 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. Quatre départements d’Outre-Mer sont, pour la France, régions ultrapériphériques : la Martinique, la Guyane, la Guadeloupe et la Réunion.

(4) L’accord dit « Jacques Bino », du nom du syndicaliste guadeloupéen membre du LKP et mort par balles en février 2009, fait suite aux mouvements sociaux dans les Antilles et, avec un peu moins de pugnacité, à La Réunion. Cet accord régional interprofessionnel sur les salaires a été signé pour la Guadeloupe le 26 janvier 2009 par quatre organisations professionnelles d’employeurs d’une part et sept organisations  syndicales représentatives de salariés d’autre part, avec pour principal objet de compenser les importantes pertes de pouvoir d’achat des salariés, par la revalorisation des bas salaires. L’objet principal de l’accord, élargi aux autres DOM, porte sur l’augmentation mensuelle de 200 € bénéficiant principalement aux plus bas salaires (du SMIC à 1,4 SMIC) ; pour les autres rémunérations (de 1,4 à 1,6 SMIC), l’accord renvoie en substance à la négociation de branche et/ ou d’entreprise (article II de l’accord). L’accord fixe par ailleurs les conditions de financement de cette augmentation des salaires (articles III et IV). Prise en charge par les entreprises tout d’abord ( de 25% à 50% de la revalorisation selon l’effectif de l’entreprise), par l’Etat ensuite, par le biais du Revenu Supplémentaire Temporaire d’activité (50% de la revalorisation quelle que soit la taille de l’entreprise), par les collectivités enfin (25% de la revalorisation pour les entreprises jusqu’ à 100 salariés).


Mal-être au travail jusqu’à ne plus être. Puis « compétence(s) ».

octobre 2, 2009

On ne parlera pas d’opportunité, encore moins de « mode » selon le mot – au mieux – malheureux du PDG de France Télécom, mais plus simplement du souhait de partager une réflexion d’Hervé, adressée à une petite liste de diffusion et qui mérite sans aucun doute plus. Ceci en lien avec la vague de suicides au travail.

Hervé s’appuie sur un article de Christophe Dejours, coauteur de Suicide et travail : que faire ? (1), publié dans Le Monde du 26 septembre : « Contre l’isolement, l’urgence du collectif ». Sur le même registre, j’avais publié il y a cinq ans un article, « Il faut retrouver le sens de l’action » (2), ce « sens » dont on parle beaucoup dans les extraits proposés ici n’étant pas une sorte de sentiment éthéré mais prenant corps dans l’acteur avec l’engagement. Depuis, non seulement ce « sens » n’a pas été trouvé, mais il semble s’éloigner comme un horizon. Quant à l’engagement…

L’article de Dejours côtoie dans une double page d’« Horizons Débats » un reportage dans une agence de Pôle emploi (« Le quotidien « à flux tendu » des agents de Pôle emploi à Echirolles ») et d’autres contributions, chacune méritant plus qu’on ne pourra lui accorder ici. Quelques extraits permettront cependant d’en apprécier leur substance. Puis, saisissant la contribution d’Hervé, on avancera sur le thème des « compétences » : argument de la pression managériale ou opportunité pour les non-qualifiés ?

S’interroger sur le sens à donner au travail…

Christian Baudelot et son inséparable Roger Establet, qu’on ne présente plus, signent « Chômeurs et précaires sont les plus touchés » : « Dans les années 1960, ce sont les agriculteurs qui détiennent le record des suicides en France : c’est l’époque où l’exode rural se précipite, enlevant tout sens à la transmission du patrimoine et des valeurs associées au travail de la terre. Dans les années 1970, où le travail d’OS se développe, ce sont les ouvriers qui ont les taux de suicide les plus forts. {…} Les employés ont rejoint les ouvriers dans les années récentes. Or, pour les uns et les autres, la précarisation et la flexibilité ont accru le stress au travail… {…} Ce sont les inactifs, autres que retraités, qui détiennent aujourd’hui le record du suicide. Or le chômage entraîne une diminution considérable des relations sociales quotidiennes, ainsi qu’un sentiment renforcé de solitude et de mal-être… {…} Les suicides sur le lieu de travail ont quelque chose d’exceptionnel : ils s’accomplissent sur un espace public. {…} Raison de plus pour s’interroger sur le sens à donner au travail et pour éviter de le réduire – comme font nos politiques – à une pénible et aléatoire source de revenus individuels. »

Ouvrir des espaces de démocratie…

Pour Jean-Louis Malys, secrétaire national de la CFDT, « Le travail {est} le grand oublié de la crise » : « Il faut faire respirer le travail ! L’éloignement des lieux de décision, les évolutions constantes des organisations, nécessitent que les salariés soient en capacité d’agir sur les changements, de s’exprimer individuellement et collectivement, et d’être impliqués sur les moyens et les finalités de leurs tâches. Il faut ouvrir des espaces de démocratie permettant aux salariés, avec leurs élus, de s’exprimer sur l’organisation de leur travail. {…} Ceux qui n’ont que le concept de « valeur travail » à la bouche savent-ils qu’une des principales frustrations exprimées par les salariés est justement de ne pas pouvoir « bien faire » leur travail ? »

Les tués à la tâche invisibles…

« Impunément, travailler tue » : c’est le titre d’une contribution collective où l’on trouve Eric Beynet (porte-parole national de l’union syndicale Solidaires), Charles Hoarau (CGT Marseille), Noël Mamère (député Verts), Willy Pelletier (sociologue et coordinateur général de la Fondation Copernic), enfin Christiane Taubira (députée Parti radical de gauche) : « Plus de deux personnes chaque jour décèdent en France d’accident du travail. En 2006, près de 50 000 ont subi une incapacité permanente à la suite d’un accident du travail. Depuis 1995, les maladies professionnelles reconnues ont doublé. Le nombre des cancers professionnels explose. Liés à la multiplication des postes intenables, les dommages psychologiques ruinent toujours plus de vies (et de familles). {…} Partout, la mise en concurrence accrue des salariés, les mobilités forcées, l’intensification du travail cassent la qualité, la sécurité et le sens même de l’activité. Jusqu’à quand ces tués à la tâche resteront-ils invisibles, sous-évalués, sous-indemnisés ? Tant qu’ils ne coûteront rien. Un vol de sac à main est condamné à six mois de prison ferme devant tout tribunal correctionnel, en comparution immédiate. Pour un accident du travail, l’employeur est, au mieux, coupable d’homicide dit « involontaire », lorsque sont reconnues les causes professionnelles de la maladie du salarié ou la responsabilité de l’entreprise dans l’accident. Dans les faits, seuls les lampistes paient, les procédures sont classées sans suite et les indemnisations sont dérisoires… »

Le salarié seul, nu…

Dans « France Télécom : l’évaluation individuelle à l’origine du mal-être », Marie Ledun, chercheure en sciences humaines et écrivaine, et Brigitte Font Le Bret, psychiatre et médecin du travail, pointent la responsabilité d’une politique managériale qui sépare pour régner… mais, au bout du compte, sur qui et sur quoi ? « Management par le stress, fixation d’objectifs irréalisables, injonctions paradoxales, mobilités forcées, restructurations, changements de métiers, détérioration des rapports entre salariés du fait des instruments individuels de mesure des primes, affaiblissement des instances collectives internes (syndicats, conseils d’entreprise) et atteintes à l’éthique et aux règles des métiers ne sont que les différents aspects d’un même processus de recomposition radicale des règles de travail. Dans ce contexte, l’individualisation de la gestion salariale est évidemment l’une des pièces maîtresses et éprouvées des nouvelles règles du jeu. Les critères arbitraires du « savoir-être » et de « l’employabilité » sont évalués en plus du savoir acquis et du savoir-faire issu de l’expérience. Un double autocontrôle s’instaure : celui de chaque individu sur ses performances, et celui des équipes de travail sur chaque membre. Le modèle de l’autocontrôle (et la peur de perdre son emploi) gagne sur les deux tableaux : il court-circuite les tendances à former des contre-pouvoirs collectifs par l’individualisation des salariés mis en concurrence, et il déplace la responsabilité des dirigeants vers la pression incontestable de la « demande » et de la concurrence. {…} L’heure n’est donc pas aux mesures-sparadrap, mais au contraire à la responsabilité et à l’action. Il y a urgence !… »

L’organisation du travail a détruit le collectif et la coopération…

Venons-en à Christophe Dejours qui, une semaine auparavant et interviewé sur deux pages par L’Humanité (« Il n’y a pas de fatalité dans le suicide au travail » – 3) déclarait « Autrefois, la prévention du suicide était faite par tout le monde, les copains, les collègues. Le vivre ensemble, c’est une prévention du suicide. La solitude est un élément déterminant du suicide sur le lieu de travail. » Face à la pression de l’individualisation, il reprend dans Le Monde ce même thème du collectif, de la solidarité : « Imputer les suicides à la seule vulnérabilité psychologique, c’est comme si on voulait faire croire que la mort par paludisme était seulement due à la vulnérabilité biologique de certains individus et non aux eaux stagnantes infestées de moustiques. Car il faut que cela se sache : ceux qui se suicident au travail ne sont pas toujours des jean-foutre ni des bras cassés, mais plutôt ceux qui aiment leur travail et se sont dévoués sans compter pour leur entreprise. Si ces gens réussissent et sont aimés, pourquoi se suicident-ils ? Parce que plus la tâche devient plus difficile à accomplir, plus il faut donner de soi, à chaque modification des objectifs, il faut transformer ses savoir-faire. {…} Et voilà que, avec la course aux chiffres et à la rentabilité, on vous oblige maintenant à bâcler la tâche. Là, l’affaire se gâte : faire sortir un malade de l’hôpital quand son état nécessite des soins, pour réduire la durée de séjour ; vendre des contrats à des surendettés en les trompant sur le montant ; brader une opération de maintenance dans une usine à risques pour réduire les coûts. Les remaniements de l’identité exigés relèvent de l’injonction à trahir les règles de l’art puis l’éthique professionnelle et, bientôt, à se trahir soi-même pour satisfaire aux exigences du chef. {…} Pourquoi les salariés consentent-ils à des contrats d’objectifs au-dessus de leurs forces et acceptent-ils de donner leur concours à des pratiques professionnelles que, moralement, ils réprouvent ? Parce que l’organisation du travail a détruit le collectif et la coopération. C’est seulement lorsqu’il y a du collectif qu’on peut débattre de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas, juger de ce qui est juste et injuste et finalement élaborer des compromis rationnels entre qualité et quantité. {…} Ce dont les salariés ont besoin, ce n’est ni d’une « humanisation », ni d’un apprentissage à la gestion du stress, ni de relaxation, ni de médicaments psychotropes. Ils ont besoin d’entraide, de coopération horizontale avec les collègues et verticales avec l’encadrement, pour travailler bien. Il suffit pour y parvenir de desserrer la tyrannie de la gestion et de remettre le travail au centre. Car, si le travail peut avoir un sens, ce ne peut être que dans la qualité d’une tâche bien faite, c’est-à-dire conforme avec les règles du métier. »

La contribution d’Hervé. Des compétences très variables…

« Dans cette tension entre autonomie et collectif, je ne peux m’empêcher de faire le lien avec l’une des annonces du Président en matière de dispositifs jeunesse.

Une fois de plus (tendance lourde depuis plusieurs années et pas seulement réductible à la politique du gouvernement) la notion de « compétence » est valorisée. Le « livret de compétences » entend valoriser les compétences et potentialités des jeunes, au-delà des seuls résultats académiques, c’est-à-dire étendre le livret de compétences prévu par la loi d’orientation sur l’école de 2005 aux aptitudes acquises par l’engagement dans des activités associatives, sportives et culturelles. Ce projet rejoint d’ailleurs différentes expérimentations conduites notamment par des mouvements d’éducation populaire.

L’idée ne m’apparaît pas forcément mauvaise mais on retrouve là, de mon point de vue, cette tendance à accorder la primauté à une logique strictement « intériorisante », réduisant tous les capitaux dans une forme de portefeuille sensé offrir à chacun les clefs de la réussite. C’est oublier bien vite que le capital symbolique ne sera jamais réductible à un « livret » ! Ne nous leurrons pas non plus sur le sentiment d’ « équivalence symbolique » entre des apprentissages « académiques » et « hors cursus » : je doute que l’on regarde de la même manière l’engagement associatif du jeune énarque et du jeune apprenti ; on parlera d’altruisme et de solidarité dans un cas, et de la volonté de s’en sortir, de s’insérer en développant des compétences dans l’autre… Énarque et apprenti peuvent sans doute rivaliser en nombre d’« amis » sur leur facebook ou twitter respectifs, mais il y a fort à parier qu’un détour par leur « page » en dira long sur les chances de l’un et l’autre à se faire une place au soleil ou… à la mission locale !

Affirmation simpliste je vous l’accorde mais… plus la cible est considérée fragilisée, exclue, plus nous tendons à affirmer cette logique de compétence. La compétence s’oppose à l’idée de la qualification, produit et objet de négociation collective. »

(PL) Deux ou trois réflexions…

Certes, Hervé a bien raison – et ce n’est pas « simpliste » – de mettre en doute les équivalences « symbolique » de cursus conventionnels ou non et de capital social dans les réseaux respectifs d’« amis »… ou, plus exactement, d’avatars d’amis. Considérer indistinctement ces capitaux, sans aller rechercher ce qu’ils recouvrent distinctement (sociabilité juvénile et corporatisme des grands corps) et sans, non pas « cataloguer », mais croiser ceux-ci avec les positions sociales objectivement occupées ou susceptibles de l’être (c’est-à-dire, sans sombrer dans un noir déterminisme, une question de destins sociaux), serait au mieux naïveté, plus probablement cynisme. Toutefois la critique de l’exigence de compétences adressée aux moins dotés en capitaux me rappelle la critique du projet (« diktat »), mise en cause selon laquelle le projet serait aussi obligatoire pour les uns (les définitivement petits) que les autres (les assurément grands) en seraient exonérés. D’où une inégalité de traitement et même une injustice.  Mais, qu’il s’agisse du projet ou des compétences, ils sont bien présents dans les deux figures opposées de l’orthodoxie et de l’hétérodoxie.

En ce qui concerne le projet, le jeune énarque en a un de toute évidence, sa place à l’ENA en étant la première démonstration ; cela est à tel point évident, pour lui comme pour les autres, que le simple fait d’être énarque vaut projet. Dans le cas d’un jeune en difficulté d’insertion, comme l’écrivent Baudelot et Establet, l’inactivité s’accompagne d’un effilochement des liens sociaux ou, ce qui n’arrange rien, d’une rétractation sur les seuls liens dits « forts », c’est-à-dire familiaux ou de très proches… qui se révèlent généralement peu opérationnels pour s’insérer (4). A cette diminution du capital social (« déliaison », Edgar Morin), essentiel pour s’en sortir, s’agrège rapidement le sentiment de « disqualification » (Serge Paugam) : on se sent incapable, discrédité aux yeux des autres et aux siens ; à ce moment, le projet n’est plus présent car, pour se projeter, il faut croire a minima en soi. D’où l’importance, pour ne pas dire plus, de réinjecter la possibilité du projet… ce qui, on en conviendra, n’est pas plus utile pour l’étudiant strasbourgeois que comparable à une quelconque dictature. Je l’avais écrit dans Partage, la dictature n’est pas celle du projet mais de la vacuité du projet.

Dans le cas des compétences, le même exemple vaut démonstration. Pour notre énarque labellisé intelligent, nul besoin – ce serait même vulgaire – de démontrer des compétences, ses titres les valant (dans les représentations communes : dans la réalité, c’est une autre histoire). Notre jeune, par contre, présente généralement peu de compétences sanctionnées, certifiées et l’on sait que, dans bien des cas, la sortie du système de formation initiale s’est plus apparentée à une éjection en plein vol qu’à un civil accompagnement d’hôte (le principal) à la porte (du lycée). En d’autres termes, même si la réintégration scolaire préoccupe beaucoup les stratèges de la politique de l’emploi, il faut s’attendre à de sérieuses résistances du côté des « décrocheurs ». Faute de certifications effectives ou envisageables par la voie académique, que reste-t-il à ce jeune ? Des compétences. Mais celles-ci sont souvent informelles, acquises ici et là, lors d’expériences (courtes) professionnelles ou extraprofessionnelles, en tout cas insuffisamment structurées et corrélées aux savoir-faire techniques qu’appellent des tâches. Ainsi est-on largement en droit de réfuter ce management individualisé des compétences qui, par définition n’étant jamais abouties, place les salariés dans une perpétuelle tension : culte de la performance, lutte des places, chacun contre tous, etc. Cependant et d’un autre côté, la compétence reconnue constitue une double gratification : d’une part, elle est source de reconnaissance (a-t-on jamais rencontré quelqu’un se satisfaire de se présenter « incompétent » ?) ; d’autre part, élargie logiquement aux domaines extraprofessionnels de la sociabilité (expériences associatives…) puisque les compétences « comportementales » sont désormais aussi sinon plus exigibles que celles « techniques » et « cognitives », elle représente une deuxième chance pour les 150 000 jeunes qui, chaque année, tiendraient plutôt le mur d’une HLM qu’ils ne franchiraient les portes des grandes écoles.

Ce « livret de compétences » ou « livret scolaire » dans la loi d’orientation de 2005 m’évoque donc plutôt l’insuffisant investissement des intervenants de l’insertion sur le « portefeuille de compétences » (« portfolio » Outre Atlantique) : là encore, il manque de « quelque chose », une instance, une entité qui mutualise, diffuse, promeuve et « professionnalise »… sur la base de cette articulation « profession – professionnalisme – professionnalité » où compétences et sens ne s’opposent pas, pas plus que promotion individuelle et négociation collective .

On peut toujours rêver. Tant que c’est possible, profitons-en.

(1) avec Florence Bègue, 2009, PUF

(2) Lien social, 9 décembre 2004

(3) 21 septembre 2009.

(4) François Béranger chantait il y a vingt ans « Mamadou m’a dit, Mamadou m’a dit : on a pressé le citron, on peut jeter la peau… »

(5) Pour la simple raison que le milieu familial dispose grosso modo des mêmes ressources que le jeune : la « valeur ajoutée » de l’intervenant social, marginal sécant, est précisément d’ouvrir les horizons, de favoriser le passage vers d’autres mondes sociaux, culturels, professionnels.