50 000 vierges…

août 30, 2008

Une dépêche de l’AFP du 28 août à la lecture de laquelle on hésite entre l’éclat de rire et le désespoir… Disons que cette dépêche et ce qu’elle produit s’inscrivent dans “la révolte contre ses conséquences” de Baudrillard.

 « 50 000 vierges coupent des roseaux avant de danser devant le roi du Swaziland » 

Plus de 50.000 vierges du Swaziland ont commencé mercredi à couper des roseaux qu’elles utiliseront pour danser, seins nus, devant le roi Mswati III, dernier monarque absolu d’Afrique, a-t-on appris jeudi auprès des organisateurs.

La cérémonie des roseaux, organisée lundi pour rendre hommage à la reine mère, devrait être plus fastueuse cette année en raison des célébrations le 6 septembre des 40 ans de l’indépendance de ce petit royaume d’Afrique australe et du 40ème anniversaire du roi.

Les jeunes filles, divisées selon leur âge pour ramasser les roseaux à Ngabezweni (près de la capitale Mbabane), retourneront en fin de semaine dans la capitale spirituelle Ludzidzini où elles danseront lundi devant le roi lors d’une cérémonie ouverte aux touristes. Elles resteront au palais jusqu’au 6 septembre en raison des festivités du 40e anniversaire.

« Je vous demande de vous tenir et d’être respectueuses afin que les touristes reviennent dans le pays en raison de votre bonne tenue. », a déclaré aux vierges la reine mère Ntombi Thwala.

Lors de la cérémonie des roseaux, Mswati III peut se choisir une nouvelle épouse, ce qu’il n’a pas fait ces quatre dernières années.

Le monarque est revenu mercredi d’un voyage au Moyen-Orient, où il a rejoint huit de ses 13 femmes parties acheter des vêtements en vue des célébrations du 6 septembre.

Ce coûteux voyage avait provoqué la colère de plus de 1500 femmes du Swaziland. Elles avaient manifesté la semaine dernière à Mbabane pour protester contre ces dépenses alors que deux-tiers de la population vivent sous le seuil de pauvreté.

Selon les organisatrices, l’argent aurait pu être utilisé pour acheter des médicaments antirétroviraux dans ce petit royaume où 40% de la population est séropositive ou malade du sida.

Depuis la semaine dernière, 41 BMW ont été livrées pour les festivités du 40e anniversaire.


Jeune, isolé, en ville… et pauvre.

août 26, 2008

Les conditions d’un métier…

Bref du Céreq, Connaissance de l’emploi du Centre d’études de l’emploi, Premières Informations, Premières Synthèses de la DARES et INSEE Première de – évidemment - l’INSEE sont les publications (accessibles en ligne et gratuites  - 1 ) qui constituent le socle documentaire point de passage obligé de tout conseiller en insertion… dès lors que l’on convient que la polyvalence de ce dernier n’exclut pas la nécessité d’une expertise, et dès lors que l’on est bien d’accord sur la défense et la promotion d’un métier qui ne se résume pas à un simple emploi.

Geneviève Latreille, dans La naissance des métiers en France. 1950-1975. Étude psychosociale (Presses universitaires de Lyon, 1980) estimait que les métiers pouvaient apparaître à partir de trois conditions : l’existence d’une formation commune et spécifique (par exemple, la formation CIP), la reconnaissance du métier par autrui (par exemple, via une convention collective) et le regroupement des personnes concernées (par exemple, une branche professionnelle). A ces trois critères, j’en ajoute trois autres :

- une technicité, c’est-à-dire des façons de faire qui sont communes, donc transférables et capitalisables, permettant ainsi une évolution collective des pratiques ;

- une déontologie qui fournit le cadre pour penser les relations aux autres (clients, usagers mais également collègues, hiérarchie) et qui permet de clarifier l’éthique de responsabilité. Cette déontologie n’est pas que les Tables de la Loi mais s’exprime dans des instances propres de régulation telles qu’une commission nationale de médiation, un « ordre »(médecins, avocats…) ;

- un appareillage conceptuel qui permet de comprendre, analyser et donc agir en s’extrayant du sens commun. Cet appareillage conceptuel est d’autant plus important dans les métiers du social que l’aide et l’accompagnement par un professionnel ne peuvent être synonymes de sociabilité (même si la sociabilité n’est pas absente de la relation d’aide) mais s’appuient sur un travail réflexif (sur et avec le sujet, sur le problème) et de réflexivité (sur soi-même et avec les autres dans le système des acteurs).

Ces trois critères supplémentaires peuvent être traduits en termes d’architecture du processus de professionnalisation : la technicité recouvre le professionnalisme (les compétences mises en œuvre) ; à la déontologie correspond la professionnalité, c’est-à-dire ce qui fournit le sens de l’action ; l’appareillage conceptuel constitue la profession qui structure, homogénéise et délimite le champ de l’exercice. « Par l’action et par la parole, un métier se différencie des autres métiers. Il se conserve, se maintient et s’accomplit en tant que groupe social ; dans ce double mouvement conservatoire et d’accomplissement il utilise la matière, la travaille aux fins de l’œuvre. » (Michèle Descolonges, Qu’est-ce qu’un métier ? PUF, 1996, p. 202).

Niveaux de vie…

Revenons à nos moutons : l’INSEE  a édité cet été deux numéros d’ INSEE Première, en juillet sur « Les niveaux de vie en 2006 », en août sur « Le marché du travail en 2007 ». Et procédons chronologiquement. Aujourd’hui, les niveaux de vie dans le numéro 1203 de juillet 2008 (4 pages), signé par Luc Goutard et Jérôme Pujol. Et précisons immédiatement que l’étude portant sur l’année 2006, au train où vont les choses, en particulier compte-tenu du décalage entre le coût de la vie (inflation) et la progression (très-très pondérée) des revenus salariaux, des actualisations seront nécessaires et risquent fort de ne pas être au bénéfice des gens de peu.

En France, 1 personne sur 7 est pauvre…

7,8 millions de personnes étaient pauvres en 2006, représentant 13,2 % de la population. Leur niveau de vie (revenu disponible du ménage divisé par le nombre d’unités de consommation au sein de ce ménage) était inférieur à 880 euros par mois (regardez le prix d’un loyer). Ces 13,2 % sont calculés sur la base des 60% du salaire médian (ceux qui touchent 60% ou moins du salaire répartissant la population en deux groupes équivalents quantitativement : 50 % de la population française touchent 1 470 € ou moins par mois , 60 % équivaut à 882 euros exactement). Bien sûr, la notion de pauvreté est à considérer dans le contexte socioéconomique et culturel du pays de référence, comme l’écrit l’Observatoire des inégalités (« La pauvreté à travers les conditions de vie », 28 mai 2008) : « Mais la pauvreté est relative au niveau de vie d’ensemble de la société. Les catégories sociales défavorisées vivent loin de la norme de la société de consommation française de ce début de XXIe siècle. Dans l’un des pays les plus riches au monde, 32,3 % des ménages ne peuvent se payer une semaine de vacances une fois par an, 32,6 % n’ont pas les moyens de remplacer des meubles, 10 % de recevoir des amis ou de la famille. » (2) Bref, pas exactement les conditions optimales de l’épanouissement.

Entre le premier décile (10% de la population) qui gagne le moins et le dernier décile qui gagne le plus, le rapport est de 3,4 soit 10% de la population ont un niveau de vie inférieur à 810 euros mensuels et 10% ont un niveau de vie supérieur à 2 765 euros. Sur une longue série, 1996-2006, le revenu des plus pauvres a progressé de 22,1%, celui des plus riches de 24,4%… sachant que en valeurs absolues, pour les premiers, cela correspond annuellement à 1 760 euros alors que, pour les seconds, c’est 6 510 euros. Soit 4 750 euros de plus pour ceux-ci… de quoi s’offrir un pied-à-terre l’été à Porto Vecchio ou à Bonifaccio. Pour les autres, le quartier.

Jeunes, familles monoparentales et urbains…

- Les plus affectés par la pauvreté sont les jeunes de moins de 25 ans : « S’ils vivent seuls, ces jeunes forment des ménages à faibles revenus en raison des difficultés d’insertion sur le marché du travail ou de salaires moins élevés perçus en début de carrière ; s’ils vivent chez leurs parents, ils réduisent le niveau de vie du ménage car ils b’apportent que peu (voire pas) de revenus tout en représentant 0,3 ou 0,5 unité de consommation selon leur âge. » Pour plus de précisions et pour une analyse plus développée, on peut consulter (déjà cités sur ce blog) La France prépare mal l’avenir de sa jeunesse (Académie des sciences morales et politiques, Seuil, 2007) et l’aussi synthétique (huit pages) qu’excellente contribution de Louis Chauvel, « Fracture générationnelle : une jeunesse sans destin » dans l’ouvrage La nouvelle critique sociale (Seuil-Le Monde, 2006) : « Les jeunes impécunieux d’aujourd’hui seront les vieux pauvres du milieu du XXIè siècle puisque, par effet de scarification, les générations mal parties arrivent généralement mal. » (p. 61).

- Deuxième catégorie, les familles monoparentales : « En 2006, 30,3% des personnes vivant au sein d’une famille monoparentale sont confrontées à la pauvreté, soit une proportion 2,3 fois plus élevée que dans l’ensemble de la population. » Sachant que les familles monoparentales sont dans 85% des cas constituées d’une mère et de ses enfants… on voit au titre de l’équité – faire plus pour ceux et celles qui ont moins – pour qui il faut être vigilant.

- Troisième catégorie, les urbains. Contrairement à une idée reçue, la pauvreté affecte moins les zones rurales qu’urbaines : dans les premières, la part de personnes pauvres est de 12% alors qu’en ville (hors agglomération parisienne qui s’en sort mieux : 10,5%) cette proportion atteint 15,4%.

Morale : il vaut mieux être adulte ou âgé, vivre en famille « ordinaire » (?) et à la campagne que jeune, isolé et en ville. Riche, beau, intelligent et en bonne santé…

(1) Bref (mensuel) : http://www.cereq.fr/bref.htm; Connaissance de l’emploi (mensuel) : http://www.cee-recherche.fr/fr/c_pub2.htm; Premières Informations, Premières Synthèses : http://www.travail-solidarite.gouv.fr/etudes-recherche-statistiques-dares/; INSEE Première (hebdomadaire) : http://www.insee.fr/fr/publications-et-services/collection.asp?id=1

(2) http://www.inegalites.fr/spip.php?article509&id_mot=76

 

 


Les articles du Monde auxquels vous avez échappé cet été. 2/2

août 25, 2008

1er août. Tension. Avec un titre construit dans le style sémantique soixantuitard, « Droits économiques, droits sociaux, même combat ? », la chronique de Thomas Ferenczi en page deux pose la contradiction perçue mais également effective entre les deux qualificatifs du slogan d’une « Europe compétitive et solidaire ». Il fût un temps où la réussite du premier volet permettait par la redistribution l’atteinte du second volet et, si pour Xavier Bertrand « Il n’y a pas de contradiction entre l’espace économique et l’espace social », force est pourtant de constater que « cette contradiction est pourtant ressentie en Europe par tous ceux qui subissent les suppressions d’emplois, les délocalisations, la précarité. » Ferenczi avance une tension entre les États de l’Union, les plus libéraux qui veulent limiter les contraintes, et les plus avancés en matière sociale, « qui redoutent une harmonisation par le bas », concluant par « Les débats à venir départageront ceux qui sont attachés à l’Europe sociale et ceux qui s’en méfient. » Reste que, si la Commission européenne peut multiplier les directives, on est en droit de s’interroger sur une autre tension où les États ne sont pas les seuls protagonistes mais où les pouvoirs se jouent entre ceux-ci et la machine économique emportée d’ailleurs plus que guidée par sa seule « logique ». In fine, le débat est-il aujourd’hui encore entre les mains des États ?

1 août encore. Devezh mat ! L’article 75 de la Constitution a fait entrer l’appartenance des langues régionales « au patrimoine de la France ». Les élus bretons (Jean-Yves le Drian, Marylise Lebranchu, Marc Le Fur…) se réjouissent : « … une forme de réparation, par rapport au combat mené contre les langues régionales sous la Troisième République. » A l’époque, les hussards noirs de la République accrochaient un sabot au cou des petits bretons qui s’oubliaient en breton sur la cour de récréation. Chaque région, l’Alsace, la Réunion… a connu des variantes de ce sabot. Preuve que les instituteurs ne manquaient pas d’imagination. Autres temps… (devezh mat = bonjour).

2 août. Mauvais esprit. « L’Europe coincée entre inflation record et croissance faible » donne raison aux économistes qui ne suivent pas François Fillon dans sa subtile stratégie des vases communiquants (cf. « 31 juillet encore. Vases communicants »). L’inflation a atteint 4,1% en juillet dans la zone euro, « la hausse des prix ne cesse de s’accélérer », et le chômage augmente : en France, le nombre de demandeurs d’emploi en CDI inscrits à l’ANPE a augmenté pour le deuxième mois consécutif, de 0,2%, et atteint 1,906 million. Le commissaire en charge des affaires économiques et monétaires, Joaquim Almunia, fait quatre « suggestions » aux autorités nationales dont « éviter les hausses de salaires dans la fonction publique » et « améliorer la concurrence, en particulier dans les services. » Pour les fonctionnaires, cela équivaut compte tenu de l’inflation à travailler autant pour gagner moins. Quant à la concurrence, gageons qu’elle ne pourra être effective et performante que sous condition de flexibilité accrue. On s’interroge sur cette « Europe sociale »… mais c’est probablement du mauvais esprit. Pendant ce temps, 200 parlementaires sont engagés dans l’opposition à la suppression du numéro de département sur les plaques d’immatriculation des véhicules. Ça ne mange pas de pain. Mauvais esprit encore.

2 août encore. Mauvais esprit toujours. Sous le titre « Les soutiers du nucléaire », Le Monde pointe l’activité des sous-traitants d’EDF : « La situation est devenue insupportable, assure la CGT mines-énergie, car les directions ne cherchent qu’une chose : réduire les coûts de maintenance et d’exploitation. » Chacun a pu observer dans les incidents du début de l’été un des effets de cette diminution des coûts, en parfaite adéquation avec la quatrième suggestion du commissaire européen. Pour le reste, c’est-à-dire l’introuvable compatibilité entre le nomadisme salarial des intérimaires du nucléaire et l’exigence d’une haute spécialisation déterminée par la sûreté, il ne faut pas trop s’en inquiéter : une particularité française est que les nuages radioactifs s’arrêtent à nos frontières comme ce fût le cas pour Tchernobyl. Nous sommes remarquables.

3-4 août. Blindés. En page deux, « Les gars de Leclerc passent en chantant », une rapide histoire de la 2ème DB (division blindée) Leclerc, qui a libéré Paris le 24 août. Quel rapport avec l’insertion ? Aucun. Sinon que Bertrand Schwartz était officier dans cette 2ème DB. Rober Galley aussi.Et alors ? La solidarité des “compagnons de la Libération” sera profitable quarante ans plus tard, en 1987, aux missions locales pour lesquelles Jacques Chirac, nouveau Premier ministre, n’avait pas les yeux de Chimène. Robert Galley était président de la mission locale de Troyes… et trésorier du RPR.

3-4 août encore. Prozac. Nicolas Baverez, économiste, signe un billet qui augure bien mal de l’avenir même si, soucieux de ne pas laisser son lectorat comme une méduse sur le sable (il y en a eu suffisamment cet été, cf. “18 juillet. Méduses”), il conclut par « Les Français ont compris que l’économie mondiale a basculé dans l’inconnu depuis 2007, changeant radicalement les termes du débat sur le pouvoir d’achat mais renforçant l’urgence de moderniser. Ils sont prêts à travailler plus, non pour gagner plus, ce qui relève aujourd’hui d’une illusion, mais pour l’avenir de la nation et de leurs enfants. » Cet épilogue en forme d’ouverture est précédé de sombres constats : « La France est frappée par toutes les dimensions de la crise et avec une intensité équivalente, voire supérieure, à certains autres pays développés… {…} Pour l’économie française, 2008 et 2009 se présentent comme les années de tous les dangers. Avec pour perspective une croissance de 1,5% en 2008 et 1,2% en 2009, une inflation de l’ordre de 3,5%, un chômage en hausse, un double déficit commercial autour de 50 milliards d’euros et public autour de 3% du PIB. Entrée dans la crise avec un an de décalage par rapport aux Etats-Unis, la croissance française ne redémarrera pas avant 2010. » Ceci étant dit, les conclusions qu’en tire l’économiste sont très largement discutables : « … la poursuite du processus de réforme, en dépit de l’impopularité du président, de la rude défaite de la majorité aux élections municipales et de la dégradation de la conjoncture, constitue un signal très positif. » On pourrait estimer que tous ces indicateurs au rouge sont l’occasion de repenser le modèle de croissance. Mais, probablement, le seul facteur capable d’opérer ce renversement de paradigme sera le chaos. Reste le Prozac. Ou l’engagement.

5 août. Incommunicabilité. « Dans un entretien au Parisien du dimanche 3 août, Julien Dray, porte-parole du PS, appelle Bertrand Delanoë, François hollande et Ségolène Royal à « travailler ensemble » dans la perspective du congrès de Reims et souhaite que ce « contrat de direction » soit élargi à Henri Emmanuelli et Benoît Hamon, la gauche du PS. » Information tellement habituelle lorsqu’il s’agit du PS qu’on n’y prend garde. Pourtant, à la réflexion, même pas : avec un peu de bon sens, on serait en droit de se demander pourquoi le porte-parole du PS se sent obligé d’interpeller cette brochette socialiste par le canal du Parisien. Problème d’agendas respectifs ? Pas de salle de réunion rue Solferino ? « On ne peut pas ne pas communiquer », disait-on dans les années 70 à Palo Alto. Le PS démontre l’inverse : on peut ne pas communiquer.

5 août encore. Violence. « L’UMP accuse les collectifs de défense des sans-papiers d’incitation à la violence. » Mais quelle est la première violence ? Peut-être celle d’être sans-papiers ?

6 août. Microcrédit et kalashnikov. On apprend qu’un grand procès – « Angolagate » - aura lieu à la rentrée sur fond de trafic d’armes, d’argent blanchi, de pots de vin… Aux côtés de Pierre Falcone et d’Arcadi Gayadamak vont défiler des prévenus tels que Charles Pasqua (qu’on ne présente plus, ce n’est pas une casserole qu’il traîne mais une cuisine intégrée), Jean-Charles Marchiani (le préfet ex-tôlard), Jean-Christophe Mitterrand (le rejeton), Paul-Loup Sulitzer (l’écrivain-manager de nègres), Jacques Attali… Ce dernier s’était vu confier une mission sur le microcrédit en Angola payée 200 000 dollars par… Pierre Falcone, trafiquant d’armes. Qu’attend l’ANDML pour se faire financer son étude actuelle sur le microcrédit ? On se le demande.

6 août encore. Enfants boomerang. Une étude sur les jeunes « incasables », dirigée par Jean-Yves Barreyre (CEDIAS), vient d’être remise à l’Observatoire nationale de l’enfance en danger. Quelques milliers de mineurs seraient concernés dans l’Hexagone, les services sociaux se les renvoyant, « ce que les chercheurs résument à travers l’image de l’« enfant boomerang » ou de la « patate chaude ». »

7 août. Jupes. L’association HeJ (Hommes en Jupe) s’inspire du combat mené par les femmes pour porter le pantalon et se mobilise pour que les hommes puissent porter des jupes sans être victimes de préjugés. Les femmes qui inspirent les hommes, c’est dans la logique des choses et, de toute façon, ça ne fait de mal à personne.

9 août. Socialiser les pertes. « Pour l’économie, la crise est un tsunami qui approche. » L’ex-mitterandôlatre Jacques Attali, auteur d’un rapport remis à Nicolas Sarkosy pour « libérer la croissance française » (1), dans lequel il était entre autres préconisé d’enseigner l’économie dès les premières années d’école, estime que « le système financier s’en tirera en reportant sur d’autres le solde de ses erreurs. » Quels autres ? Les contribuables. La chanson est une rengaine, l’histoire repasse les plats : privatisation des bénéfices, socialisation des pertes. A-t-on besoin d’Attali pour le pronostiquer ?

9 août encore. Économie, écologie et prince Charles. Selon l’Institut de recherches britannique Chathom House, le monde connaîtra une crise de l’offre pétrolière dans les cinq à dix ans à venir et le prix du baril pourrait monter jusqu’à 200 dollars. C’est donc bien « le temps de l’économie durable qui est arrivé » selon Corinne Lepage dans un article de la rubrique “Débats”. « En réalité, ce à quoi la récession nous appelle est une révolution des valeurs. L’effacement de l’avenir dans nos sociétés qui se traduit notamment par une hyper-matérialité, une valorisation extrême du court terme, voire de l’immédiat, est la cause de nos maux. Nous n’avons plus le choix d’un changement de paradigme.  L’économie durable est le seul remède qui permettra à la planète à la fois de répondre aux limites physiques que rencontre la croissance et à la nécessité de permettre un développement harmonieux et plus solidaire de nos générations. » Rien à redire. Ah, si, juste une réflexion. Il y a vingt ou trente ans, celles et ceux qui parlaient d’énergies renouvelables, de décroissance, d’écologie, étaient raillés par les mêmes qui, aujourd’hui, affirment cette conviction comme s’ils l’avaient eu en onction au berceau. Autre chose, les Verts vont probablement se rallier à Daniel Cohn-Bendit pour les élections européennes de mars 2009. Dany – qu’Évariste (de son vrai nom Joël Sternheimer, physicien) chantait dans les années 70 – monte une liste de rassemblement écologiste allant des Verts à Nicolas Hulot, de José Bové à… Corinne Lepage. Proposition à Dany : encore plus ouvrir en s’associant « le prince Charles qui dénonce les OGM, la pire catastrophe écologique à venir » (Le Monde, 15 août).

10 et 11 août. Bouddhisme. Incroyable, le bouddhisme tibétain est la quatrième religion en France ! Je ne l’imaginais pas. A vrai dire, j’aurais été incapable de dire quelle était cette quatrième religion qui dispose de cinq millions de sympathisants et de six cent milles pratiquants… pour l’essentiel d’origine asiatique. Ouf…

10 et 11 août encore. Technocrates parisiens. Un avant-projet de loi du ministère de la culture visant à « dessiner un cadre juridique précis aux pratiques des amateurs » suscite de l’émoi dans les chaumières {penty} bretonnes. « La Bretagne compte le plus grand nombre d’artistes amateurs de tout l’Hexagone, 40 000 répartis entre les cercles de danse {kevrenn}, les ensembles musicaux {bagadou}, les chorales ou les comités des fêtes. » La quasi-totalité de ces danseurs et musiciens est bénévole. Les contraindre à devenir salariés, c’est, partant d’un bon sentiment (lutter contre le travail au noir), produire un effet pervers et une double peine : tuer le bénévolat et la culture. « C’est une idée de technocrates parisiens ». A leur décharge, peu d’entre eux sont venus en Bretagne cet été, c’est en tout cas le constat dépité des hôteliers, des restaurateurs et des offices du tourisme. De l’effet de l’héliotropisme.

12 août. SDF, tôlard. Aurélien, 30 ans, SDF, est tombé accidentellement dans le canal Saint Martin (Paris, Xè) et est mort noyé. Un collectif de trente-cinq associations, Les morts de la rue, a recensé 12 000 décès dans les rues françaises depuis 2002, 90 à Paris depuis janvier 2008. Les SDF meurent en moyenne à 48 ans (l’espérance de vie en France est de 80 ans). Ce même jour, un jeune détenu de 21 ans s’est suicidé par pendaison à Fleury-Mérogis. Il était en prison depuis avril pour « destruction de biens par substance incendiaire ». L’un et l’autre ignoraient probablement que d’autres moyens de se loger existent à Paris : « Trois nouveaux hôtels de luxe sont en construction à Paris » et la suite impériale du Ritz est accessible moyennant 12 000 euros la nuit (Le Monde, 16 août). Le SDF et le tôlard n’étaient sans doute pas informés.

12 août encore. Travailler plus. Le Conseil Constitutionnel a validé la loi portant rénovation de la démocratie sociale et réforme du temps de travail. Concrètement, sur la base d’un accord collectif, les entreprises ont dorénavant la possibilité d’augmenter les horaires de travail. Le partage du travail n’a pas bonne presse. Désormais ceux qui ont du travail doivent travailler plus. Les autres ? On verra.

12 août enfin. Précariat. Toujours du côté du travail, « Le Japon s’inquiète de l’augmentation du travail précaire. » Kazuya Ogura, chercheur de l’Institut japonais pour la politique du travail et de la formation – on imagine l’équivalent de notre Centre d’études de l’emploi – observe que « le salaire horaire d’un travailleur non régulier équivaut à 60 % de celui d’un salarié en CDI » et « regrette que les entreprises privilégient la rémunération des gestionnaires par rapport à celle de leur personnel. » De l’Occident à l’Orient, le soleil ne se couche jamais sur le précariat. C’est la globalisation.

13 août. Plan Espoir Banlieue. Aulnay-sous-Bois en Seine-Saint-Denis. Le revenu moyen par habitant n’a cessé d’y diminuer depuis 1990 et la ville a été durement touchée par les émeutes de 2005. Depuis, plusieurs épisodes de violences urbaines. L’Inspection académique y supprime dix classes. Mais le Plan Espoir Banlieue promet le développement des écoles de la seconde chance. « Si on supprime des moyens à l’école aujourd’hui, on prépare une nouvelle génération de jeunes sans qualifications. Et donc une nouvelle génération de plans banlieues dans dix ou vint ans, qui coûteront beaucoup plus cher que les postes supprimés aujourd’hui ! » proteste le maire Georges Ségura. Moins au système de formation initiale, plus aux dispositifs de rattrapage, c’est une conception originale : le curatif plutôt que le préventif. Éponger l’aval plutôt que tarir l’amont : le syndrome Shadok ou du Tonneau des Danaïdes. Au choix.

14 août. Biodiversité et récession. « Un mammifère sur quatre, un oiseau sur huit, un tiers de tous les amphibiens et 70 % de toutes les plantes sont en péril » estime une étude américaine de l’Université de Stanford qui ajoute que l’avenir de la biodiversité se jouera au cours du siècle. Donc, après les prochaines élections. D’ici là, on ne bouge pas. Le Japon, lui aussi, est menacé de récession. Il n’y a pas que nous : le malheur des uns…

15 août. Russe. A la Une, « La menace de récession en Europe se précise ». Le PIB français a reculé de 0,3 % au deuxième trimestre. C’est ennuyeux pour le candidat du pouvoir d’achat que d’être « le dos au mur et les poches vides ». Juste en dessous, en première page, « Une montagne russe d’euros pour une villa de la Côte d’Azur » avec explications en page 3. Un oligarque russe (« playboy à la réputation sulfureuse ») vient d’acquérir pour 300 ou 500 millions d’euros – on ne sait pas exactement, des broutilles - la villa Léopolda à Villefranche-sur-Mer. Soit 300 années de budget annuel pour trois structures que je conseille dans une perspective de mission locale départementale. Cette mission locale et ces deux PAIO accompagnent annuellement 3 200 jeunes. La villa vaut donc grosso modo l’accompagnement durant une année d’un million de jeunes. Projection assez juste : en 2006, les 500 structures du réseau ont reçu 469,9 millions d’euros de subventions et ont accompagné 1,2 millions de jeunes (Bilan d’activité 2006 des missions locales et PAIO, CNML, DARES). Mieux vaut être russe, riche et sulfureux que jeune, pauvre et honnête.

15 août encore. Allemand alarmiste. Belle contribution dans la rubrique “Débats” d’Harald Welzer, « La démocratie occidentale, un avenir incertain ». Extraits : « La dégringolade sociale qui, dans le pays du miracle économique, n’était autrefois le lot que de quelques laissés pour compte devient une possibilité que tout le monde peut redouter. {…} Que va-t-il se passer si les petits salaires ne peuvent plus payer leur chauffage ? Et qu’espérer si même la fiction de solidarité sociale ne peut être maintenue parce qu’il est désormais clair que la génération sortante et celle qui a précédé ont vécu sans le moindre scrupule aux frais de celle qui va encore à l’école aujourd’hui ? » Harald Welzer est sociologue à Essen, en Allemagne. Ah, un Allemand ! ça ne nous concerne pas.

16 août. Amoureux. Du Maroc, il est plus facile de venir en France lorsqu’on est une orange que lorsqu’on est un humain. Un collectif Amoureux au ban public lutte pour le droit d’aimer la personne de son choix qui, phénomène extraordinaire, peut ne pas être française. Patrick Braouezec a interrogé en juillet le ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du (?) développement solidaire : « Des milliers de couples franco-étrangers sont aujourd’hui privés du droit de mener une vie familiale normale en raison du durcissement constant des lois sur l’immigration et des pratiques administratives. Difficultés pour se marier, mariages célébrés à l’étranger non reconnus et refus de visas d’entrée en France provoquant des séparations forcées, multiplication des obstacles pour l’obtention d’un titre de séjour entraînant des situations de précarité et de clandestinité, familles déchirées par des mesures d’expulsion, intrusion dans l’intimité des couples par des enquêtes de police abusives sont quelques-unes des injustices vécues. » (JO du 15/07/2008 page : 6070).  On peut signer en ligne l’appel soutenu par la Cimade, Emmaus, la FASTI, le GISTI, la Ligue des Droits de l’Homme, le MRAP, RESF, SOS Racisme, le Syndicat des Avocats de France, le Syndicat de la Magistrature… (http://amoureuxauban.net/).

18 août. Surdité. Une nouvelle rubrique estivale, « Rétrolecture », zoome sur un ouvrage ayant connu un succès particulier et/ou ayant eu une influence forte sur la vie des idées. Ce jour, Le Principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique de Hans Jonas (Flammarion, 1991), philosophe (entre autres) de « l’agir communicationnel » dont les règles devraient être connues de tous les acteurs qui oeuvrent en partenariat. Extraits : « Il s’agit d’infléchir la trajectoire sur laquelle la révolution industrielle a placé l’humanité. Ce ne sera pas facile, Jonas ne le cachait pas, parlant de « l’époque d’exigences et de renoncements âpres qui nous attend », évoquant un « esprit de frugalité étranger à la société capitaliste » et, compte tenu de l’inégalité planétaire, invitant les pays riches à « renoncer à la prospérité au bénéfice d’autres parties du monde. » Le Monde poursuit par cette délicate euphémisation : « Il n’est pas sûr que cette partie du message de Jonas soit passée dans la conscience commune. » Il n’est pire sourd…

 Mission accomplie…

Voilà, terme de ce « résumé » absolument partiel et partial d’un mois d’actualité à partir de la lucarne du Monde. On a évité les Jeux Olympiques, les déchirements au sein de Charlie-Hebdo, l’Ours russe en Géorgie et l’histoire qui se répète (1956, Budapest, 1968, Prague, Tbilissi, 2008…), le décès de Soljenitsyne, « une vie d’infortune, un destin exceptionnel » (Le Monde, 5 août), l’échec commercial du disque de Carla Bruni-Sarkozy… A l’occasion cependant, je reviendrai sur cette très-très heureuse initiative, la rubrique quotidienne « Rétrolecture » qui a révisé des ouvrages que tous nous avons connus, souvent lus, toujours « entendus causer » en se disant « il faudra un jour que je m’y mette », de L’homme unidimensionnel de Marcuse {1968} à La fin des paysans de Mendras {1967} en passant par Mythologies de Barthes {1957}, Tristes Tropiques de Levi-Strauss {1955}, Les Héritiers de Bourdieu {1964}… Rien que du très bon.

Pour les mauvais citoyens et réfractaires qui font durer les vacances en dépit du slogan « Travailler plus… », plutôt que de replonger dans ces ouvrages fondamentaux mais souvent austères, je recommande les vidéos de la série de l’ascenseur social sur Daily Motion, particulièrement les vidéos n°2, « Le cours », et n°4, « Les J.O. Du précaire » avec, en guise de médaille… un CDI dans la fonction publique (http://dailymotion.com/darkelevator/). « L’humour est une révolte de l’esprit », écrivait André Breton.

  (1) Sur ce blog, « Attalilang ou le désespoir de Jaurès », 12 février 2008.


Les articles du Monde auxquels vous avez échappé cet été. 1/2

août 24, 2008

Lorsque l’on est abonné et qu’on ne prend pas le soin de suspendre l’abonnement durant les vacances, au retour c’est une pile de journaux qui vous attend. Lecture rapide, partielle, partiale, d’un mois du Monde.

Du 18 au 31 juillet aujourd’hui. Du 1er au 18 août demain. Un mois tout rond.

 18 juillet. Méduses. Les méduses pullulent en Méditerranée. Explication : la surpêche des thons et la disparition des tortues, leurs prédateurs. Rien à voir (a priori) avec le social ou l’insertion. Mais on peut chercher.

18 juillet encore. Généalogie. Portrait d’une page sur les deux jumeaux, Bernard et Jean-Louis Debré. Le premier médecin balladurien (ex-ministre de la coopération d’Édouard Balladur), le second magistrat chiraquien jusqu’à devenir président de l’Assemblée nationale puis du Conseil constitutionnel. Debré, c’est le nom des fils de Michel (brocardé avec un entonnoir) et c’est celui de la mère de Bertrand (les missions locales) et de Laurent… Schwartz (la médaille Fields). Le monde est petit.

19 juillet. Forfait. Le sudoku est indiqué « très difficile ». Déjà les « facile » du Monde, j’ai du mal. Je renonce. Il faut savoir reconnaître ses limites. Elles commencent à “moyen”.

20-21 juillet. Panique morale. Jean-Michel Dumay signe en page 2 une chronique, « Avenir incertain, jeunesses extrêmes », où il est question des alcoolisations rapides (« binge drinking », littéralement « beuverie »), et cite Christian Baudelot : « … priver d’emploi sérieux des jeunes mieux formés que leurs parents, c’est instiller le doute sur les valeurs centrales de l’investissement éducatif dans les familles comme sur la légitimité du pouvoir dans la vie professionnelle. » Cité également Philippe Jeammet, psychiatre et psychanalyste, qui observe « que le temps n’étant plus à l’arbitraire éducatif et à l’autorité indiscutablement légitime, les ados d’aujourd’hui demeureraient prisonniers de leurs contradictions (qui sont le propre de l’enfance), les adultes ayant déserté le face-à-face formateur qui contribuait à forger le caractère des aînés. » L’altérité, concept-clé de la socialisation comme l’approche globale est celui de l’insertion. On se tue à le répéter.

22 juillet. Compression. On peut s’attendre à ce que Sauvons la recherche revienne sur le devant de la scène, 900 postes devant être supprimés en 2009 dans l’enseignement supérieur et la recherche. Valérie Pécresse a obtenu le consensus syndical… contre elle et le projet du ministère. En 2008, « le ministère avait échappé aux compressions d’effectifs de la fonction publique. » Il est vrai que c’était un peu tôt pour revenir sur des engagements pris dans le feu de l’action. Deux ans après et durant la trêve estivale, c’est tactiquement mieux.

22 juillet encore. Discrimination positive. « Le chef de l’État souhaite aussi faire évoluer le socle de valeurs de la République inscrit dans le préambule de la Constitution » particulièrement en ce qui concerne la discrimination positive. « La discrimination positive fonde déjà un certain nombre de politiques publiques (zone d’éducation prioritaire, politique de la ville…). Elles reposent néanmoins sur des bases sociales et territoriales. Faut-il accorder des droits spécifiques à des individus appartenant à des minorités ? Telle est la question posée aujourd’hui. » Dans son rapport du Commissariat général du Plan La France de l’an 2000 (éditions Odile Jacob-La Documentation française, 1994), Alain Minc n’avait pas hésité à écrire sur ce thème : « Dans un tel contexte, il faut identifier les inégalités inefficaces et injustes qui doivent être combattues, développer les formes d’équité qui sont un facteur d’efficacité, et trouver le niveau acceptable d’inégalités nécessaires pour assurer le dynamisme de l’économie. Cela suppose une réflexion sur l’optimum que la société souhaite. » (p. 89). Beau projet, biberonné à l’économie libérale (le célèbre « optimum de Pareto »), que de trouver le niveau acceptable d’inégalités… Les Lumières se retournent dans leurs tombes.

22 juillet enfin. Pauvre laïcité. Un long article d’une page est consacré à Tony Blair avec comme légende « Je rêve que la foi apporte sens et valeurs à une globalisation chaotique. » Nicolas Sarkozy, par ailleurs chanoine d’honneur de Latran, accompagné au Vatican de Jean-Marie Bigard (fin lettré, auteur du « Lâcher de salopes »), avait prononcé un discours de repentance le 20 décembre 2007 où il apparaissait que « la morale laïque risque toujours de s’épuiser quand elle n’est pas adossée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini. » Il ne parlait pas d’astronomie.

23 juillet. Addiction. « Le jeu a été inscrit pour la première fois dans le plan de lutte contre les addictions 2007-2011. Les experts préconisent des mesures de contrôle. » Au Québec, des Carrefours jeunesse-emploi organisent des sessions pour les jeunes en insertion sur le thème du jeu compulsif (cf. « Des missions locales au Québec ? 3/4 »). Ils ont raison : « La plupart des enquêtes épidémiologiques menées en population générale identifient le sexe (masculin) et l’âge (adolescents et jeunes adultes) comme facteurs associés au jeu problématique. » La société du spectacle et sa trilogie « Morpion-Grolo-Loto ».

24 juillet. Travailler plus longtemps. Rien ce jour. Un sudoku de force moyenne. Ah, si ! Un article de Christine Lagarde, Xavier Bertrand et Laurent Wauquiez, « Emploi des seniors : arrêter le gâchis ». Un taux d’emploi de 38,3 %, etc. on connaît les données, les premiers de classe culpabilisants (la Suède avec un taux d’emploi des seniors de 70 %) et les arguments. Au fait, parlant de Xavier Bertrand… Télérama l’a étrillé dans son numéro du 18 juin 2008, « Solidaire avec lui-même » (Michel Abescat). Extrait : « Membre éminent d’un gouvernement et chouchou d’un président qui n’ont eu de cesse de démolir toutes les formes de solidarité sociale (travailleurs/chômeurs, bien-portants/malades, actifs/retraités), Xavier Bertrand ose se proclamer ministre de la « Solidarité ». Curieuse époque tout de même, où les mots sont ainsi vidés de leur sens. Sans doute est-cela la modernité dont Xavier Bertrand et consorts nous rebattent les oreilles. »

25 juillet. DAB. Retour sur DGS (Denis Gautier-Sauvagnac), alias DAB (distributeur automatique de billets), ex-patron de l’UIMM, avec une page entière « UIMM : une faille dans le mur du silence ». Voir sur ce site : « Une tumeur au cerveau : l’exemplarité des élites » (17 mai 2008), « Gagner plus… entre soi » (15 mai).

25 juillet encore. Agit’prop. C’est un joli nom, Edvige… mais c’est l’acronyme d’un fichier policier, « Exploitation documentaire et valorisation de l’information générale ». Déjà moins joli. 328 associations, syndicats et partis politiques ont signé l’appel pour obtenir l’abandon de ce fichier : Amnesty International, la CFDT, FO… C’est à http://nonaedvige.ras.eu.org/

26 juillet. Gens de peu. On en pense ce que l’on veut mais ce qu’écrit François Bayrou dans l’article « Bernard Tapie ou l’abaissement de l’État » sonne juste. Mesurant les royalties – payés par le contribuable - que l’homme d’affaires et ex-ministre de la ville va obtenir à partir d’un arbitrage litigieux (« c’est l’équivalent de la totalité des salaires annuels des 11 000 postes d’enseignants supprimés cette année… »), Bayrou s’inscrit dans la lignée d’un humanisme social, certes de droite centriste, aussi critiqué par la gauche radicale que, lors de grandes situations historiques (la seconde guerre mondiale, les guerres de libération coloniale…), capable avec elle de réaliser l’union sacrée : « … Pendant ce temps, on pressure les pauvres gens jusqu’au dernier centime. On va supprimer les allocations aux chômeurs qui refuseront un emploi trop éloigné de chez eux ou sous-payé. Je connais une jeune femme qui a été contrainte de rembourser une année de RMI parce qu’elle avait fait quelques heures de ménage sans les déclarer. Les faibles sont sans défense, mais le pouvoir enrichit avec complaisance ses affidés. » Je n’aurais pas écrit « les pauvres gens » mais, comme Pierre Sansot, « les gens de peu » (PUF, 1992). Pour le reste, je suis d’accord.

27-28 juillet. Dopage. Axel Khan en page des sports, c’est inhabituel pour ce généticien qui alimente et guide le débat sur l’éthique médicale et, plus largement, des sciences. Extrait : « La morale universelle, c’est de limiter la manifestation des inégalités physiques. La morale sportive, c’est que le meilleur gagne. Au regard de la morale universelle, la morale sportive est donc immorale. {…} Le sport est un terrain d’ombre et de lumière. La lumière qu’on applaudit, et l’ombre qui est en résonance avec la mécanique intime de l’âme humaine. Le sport est pour moi un bon terrain de réflexion sur l’homme. » Voilà qui change du slogan « Bougez, éliminez » et du postulat « Le sport, c’est bon pour tout : la santé, les jeunes… »

29 juillet. Ça ne s’invente pas. En couverture du Monde, « Rachida Dati veut développer une prison hors des murs ». Ce qui, littéralement, reviendrait à mettre en prison tous ceux qui n’y sont pas. Qu’on se rassure, son projet de loi pénitentiaire vise à « lutter contre la récidive par la réinsertion de la personne condamnée. Cela passe par le développement des aménagements de peine, grâce à la surveillance électronique et l’assignation à résidence des personnes en attente de jugement… » Ouf. Avec Edvidge, on ne sait jamais (voir supra « 25 juillet encore. Agit’prop. »).

30 juillet. Nécrologie. Georges Lapassade est décédé. Avec René Lourau, il fût l’un des fondateurs de l’analyse institutionnelle. Tous les éducateurs quinquagénaires (et plus) ont eu dans leur cartable L’entrée dans la vie (1963, éditions de Minuit). Un philosophe, un sociologue, un anthropologue. Engagé.

30 juillet encore. Joli couple au chômage. Serge Tchuruk – ex-PDG d’Alcatel qui appelait de ses vœux en 2001 « l’entreprise sans usines » (1) – et Pat Russo du groupe Lucent dirigeaient Alcatel-Lucent issu de la fusion entre les deux entreprises. Ces deux-là cumulent ensemble plus de vingt milles licenciements. Ils sont l’un et l’autre débarqués. Qu’on se rassure : en parachute avec quelques millions d’euros pour bons et loyaux services.

30 juillet toujours. Dialogue social. Le même jour, accord chez Nexter (ex-GIAT Industries) pour augmenter le temps de travail (de 200 à 250 heures par an). « On n’adhère pas à cet accord mais il nous a préservé du pire. » explique un administrateur CFDT. C’est ce que l’on appelle « le dialogue social ». Égalitaire.

30 juillet enfin. Eau et vin. « Près d’un sixième de l’humanité n’a pas accès à l’eau potable. » Autre scandale : sans doute plus n’ont pas accès à cette bouteille de romanée-conti vendue 11 000 euros à un client assoiffé dans un palace parisien (lire demain « 12 août. SDF, tôlard »).

31 juillet. Parité. « La moitié des 33 millions de séropositifs sont des femmes. » A défaut d’être aussi bien représentées à l’Assemblée nationale.

31 juillet encore. Vases communicants. Pariant sur une amélioration de la situation de l’emploi, François Fillon demande « aux syndicats et au patronat de réduire les cotisations d’assurance-chômage, afin de permettre un relèvement des cotisations vieillesse pour assurer l’équilibre des comptes d’ici à 2020. » Le problème est que, de leurs côtés, « les économistes prévoient une remontée du chômage en 2009. » C’était le 31 juillet. Ce qui arrivera en août semble donner raison aux seconds.

 A suivre…

(1) Serge Tchuruk est une source d’inspiration comme on pourra le constater à la page 102 des Bricoleurs de l’indicible, 2003, tome 1.  


Mayola-cari et gavotte-crêpes : les risques de la discrimination

août 10, 2008

L’article « Les jeunes supporteront-ils longtemps l’humiliation permanente ? » paru dans le quotidien réunionnais Témoignages du samedi 9 août 2008 (1) appelle un commentaire… ou, plus exactement, deux observations… étant entendu que la question posée est juste, renvoyant à ce que Michel Foucault disait : « Une société se juge à la façon dont elle traite ses exclus. »

Première observation, selon le principe définitoire de la mission de service public qu’est l’égalité de traitement, rien ne justifie qu’une préférence métropolitaine s’exerce à compétences égales. Le cas rapporté de cette jeune femme diplômée bac + 5 à qui d’autres impétrants moins diplômés mais métropolitains sont préférés constitue donc au regard d’une conception républicaine une injustice patente. Le hiatus est que ce critère s’applique (pour partie : avec d’autres… continuité, neutralité, etc.) au service public mais pas au système marchand qui est libre d’embaucher sans tenir compte des obligations du service public et qui, sauf erreur, n’est pas caractérisable par son attachement aux valeurs républicaines : que l’on sache, la main invisible se soucie fort peu de ces dernières, le veau d’or suffisant. Le refus d’embauche sur une base d’appartenance culturelle – être de quelque part -  peut cependant correspondre à l’un des treize motifs de discrimination prévus par la loi du 16 novembre 2001, repris dans l’accord national interprofessionnel relatif à la diversité dans l’entreprise du 12 octobre 2006, celui des origines : nul ne peut être discriminé en fonction de ses origines… Dans le cadre d’une résolution de cas individuel, il est donc possible de saisir l’instance ad hoc, c’est-à-dire la HALDE (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité), pour motif de discrimination.

Reste également à explorer la dimension collective et, pour y parvenir, deux stratégies peuvent être combinées. D’une part, la dénonciation publique puisque, à l’heure où les entreprises s’entichent de « responsabilité sociale des entreprises » (RSE), on peut imaginer que dans le jeu hyper-concurrentiel elles n’ont guère intérêt à une contre-publicité sur fond de « préférence WASP » (White Anglo-Saxon Protestant). D’autre part, l’information et la sensibilisation des entreprises : la démarche, ici préventive, est loin d’être inutile dans la mesure où les textes cités et d’autres sont parfaitement inconnus des acteurs économiques alors même que des outils sont disponibles (ainsi le Guide pour les PME et TPE sur la prévention des discriminations dans l’emploi publié ce printemps par la HALDE). Cette approche, plus « compréhensive » et « pédagogique », pourrait parfaitement être organisée à l’initiative de collectivités (j’en ai l’expérience concrète) et donner lieu à label de type « entreprise citoyenne » ou, mieux encore si l’on veut bien se décentrer dans la perspective des entreprises, à une certification : il existe ainsi une norme AFNOR quasi-achevée et tout aussi méconnue, la norme NF X50-784 « Processus de gestion des Ressources Humaines et diversité »… On pourrait également évoquer le « Label Égalité » (entre hommes et femmes) aussi peu populaire qu’il est intéressant. Bref, l’éthique (militante) de conviction et l’éthique (professionnelle ou institutionnelle) de responsabilité ne sont pas opposables mais au contraire mobilisables pour faire reculer les discriminations et, plus largement, l’injustice sociale.

Mayola-cari et gavotte-crêpes…

Seconde observation, l’égalité de traitement s’exerce à l’échelle de la nation française et concerne l’ensemble des citoyens… réunionnais, antillais, métropolitains et autres. Ceci signifie que ce principe fonctionne dans un sens comme dans un autre et qu’en théorie l’on ne peut arguer de l’appartenance – une sorte de droit du sol régional - à un sous-territoire (Réunion, Martinique, Bretagne ou Alsace) pour privilégier telle ou telle catégorie de citoyens. Ceci quelles que soient les caractéristiques culturelles et identitaires de ces territoires : le mayola vaut la gavotte, la crêpe vaut le cari… sans doute pas dans les perceptions respectives des Réunionnais adeptes de mayola-cari et des Bretons gourmands de crêpes-gavotte… mais l’égalité est le prix de la cohésion. C’est donc un autre principe qui doit être appelé à la barre, celui d’équité : faire plus pour celles et ceux qui ont moins. La situation des jeunes adultes réunionnais, au titre de l’équité, justifie largement qu’une discrimination - cette fois positive - s’exerce… il n’est pas utile de l’argumenter tant cela est évident, écrit et réécrit. Cependant il faut être vigilant face à une dérive toujours présente avec l’équité : la discrimination positive doit être clairement établie sur des bases socio-économiques et non sur des appartenances ethnico-communautaires ou culturelles… sauf à verser dans l’affirmative action d’Outre-Atlantique et à établir des quotas. Dans ce cas, parions qu’il faudrait à terme rebaptiser la Réunion… « L’Agrégation ». Or ce n’est pas la même chose que de réunir ou d’agréger. Une « bonne » discrimination positive ne peut donc être conçue (à la Réunion et ailleurs) qu’à partir de deux critères : d’une part, la situation générationnelle, c’est-à-dire le simple fait d’être jeune, étant entendu que ce critère est loin de ne concerner que l’Île mais appelle une politique nationale ; d’autre part, la situation économique des jeunes car, si celle-ci n’était pas retenue, il faudrait aussi discriminer positivement les jeunes héritiers réunionnais – il en existe… Faut-il rappeler Pierre Bourdieu pour qui « la jeunesse n’est qu’un mot » ? Il y a « des jeunesses » et, pour que l’équité ne soit pas le Cheval de Troie de particularismes sapant la cohésion sociale et faisant le lit du libéralisme contre la République, une « politique jeunesses » doit être clairement définie… je dirais d’ailleurs plus exactement « des politiques jeunesses » tant il semble évident que les collectivités locales sont en première ligne face à l’enjeu d’une cohésion sociale effective, vraie : celle qui se vit au quotidien dans l’espace habité des relations humaines.

Mayola-crêpes et gavotte-cari…

A défaut de ces politiques jeunesses équitables fondées sur des principes universels (position générationnelle, situation économique), le raisonnement privilégiant l’appartenance régionale, culturelle ou communautaire échouerait de toute façon puisqu’on ne voit pas, dès lors que l’on s’extrait d’un raisonnement autocentré, pourquoi toutes les régions ne s’en revendiqueraient pas. Nous serions dans un monde non de coopération mais de concurrence, organisé de façon folle pré-copernicienne, chaque territoire se considérant comme le centre du monde et exigeant à son profit exclusif, avec des arguments tous aussi valables, les avantages de la discrimination positive. L’équilibre humain et sociétal appelle tout au contraire l’altérité, c’est-à-dire la reconnaissance de l’Autre différent de soi, sujet de plein droit et jouissant des mêmes droits que soi. Au bout du compte, la solution de la « reliance », pour reprendre une notion chère à Edgar Morin, est peut-être celle du mayola-crêpes et gavotte-cari.

(1) http://www.temoignages.re/article.php3?id_article=31580

 


Travailler tous et mieux, plus et pourquoi ? 2/2

juillet 11, 2008

Robert Castel : sociologie critique et humanité…

Je l’ai écrit : dommage que, pour sa juste dénonciation de L’insécurité sociale (2003, « La République des idées », Seuil), Robert Castel se soit senti obligé de commencer son article par une critique des thèses de Dominique Méda et de Jeremy Rifkin (cf. sur ce blog : « Fusion ANPE-Assédic : ça s’organise »). Dommage aussi qu’il ait préfacé L’insertion malgré tout de Denis Castra et Francis Valls (cf. sur ce blog : « Au sujet de la préface par Robert Castel de L’insertion malgré tout… »). Cela pourrait faire beaucoup de « dommage », suffisamment pour éviter lecture et a fortiori analyse de l’article de Robert Castel, « Travailler plus, pour gagner quoi ? », paru dans Le Monde du 9 juillet 2008. Mais voilà, il s’agit de Robert Castel. Et, depuis Les métamorphoses de la question sociale (1995, Arthème Fayard) jusqu’à La discrimination négative, (2007, Seuil) en passant par Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi (avec Claudine Haroche, 2001, Fayard), Robert Castel occupe une place majeure dans le paysage des chercheurs qui s’intéressent au social, singulièrement avec son thème de prédilection (déjà présent dans Les métamorphoses de la question sociale), la « propriété sociale ». Ayant travaillé avec Bourdieu dans les années 60, ses écrits s’inscrivent dans une perspective de sociologie critique – avec les concepts de « surnuméraire », de « précariat », de « désaffiliation »… - mais il y a en plus chez Castel une humanité et même un humanisme qui permettent au lecteur et professionnel de l’insertion une connivence, quelque chose guère éloigné de l’empathie… sur le même registre que lui-même avec ses objets de recherche : « S’agissant en revanche de questions qui tournent autour du risque de basculer dans le malheur, comme lorsqu’on parle de vulnérabilité ou de désaffiliation, je ne pense pas que l’on puisse les traiter un peu sérieusement sans avoir une certaine affinité avec ces situations. » (2001, p. 183).

La triade de l’idéologie dominante…

On aurait donc tort de s’arrêter aux premières lignes de « Travailler plus, pour gagner quoi ? » car, rapidement, Robert Castel reprend sa place d’acteur et de chercheur engagé… sans se tromper de cible : « On assiste, au contraire, à une extraordinaire survalorisation du travail portée par une idéologie libérale agressive qui trouve sa traduction politique directe dans les orientations de l’actuelle majorité, président de la République en tête. La virulence de la critique des lois dites « lois Aubry » sur la réduction du temps de travail après le changement de majorité en 2002 a parfois frôlé l’hystérie. » Robert Castel pointe ensuite le processus de stigmatisation qui accompagne corollairement la survalorisation purement idéologique du travail (cf. sur ce blog « Bizarre ce « travailler plus » quand il fait beau ») avec, d’un côté, ceux qui se lèvent tôt pour travailler et déductivement, de l’autre, ceux qui ne se lèvent pas et ne travaillent pas : « C’est le soupçon qui pèse sur les chômeurs d’être des chômeurs volontaires… c’est aussi la condamnation des assistés… » Ce que j’appelle une pensée du raccourci et raccourcie qui fabrique l’illusionnisme social est aussi une pensée qui s’assoit sur l’évidence : « … l’une des caractéristiques de la situation actuelle est précisément que le travail manque et que le plein-emploi n’est plus assuré depuis trente ans. » Ainsi on peut décrypter le discours dominant à partir de cette triade : une situation objective de « pénurie de places disponibles », « une survalorisation du travail qui en fait un impératif catégorique » (donc – on se souviendra de Kant – une obligation morale) et « une stigmatisation du non-travail assimilé à l’oisiveté coupable ».

De la nuance (de taille) entre plein-emploi et pleine-activité…

Cette articulation de trois composantes impulse « une politique pouvant conduire à la pleine-activité sans que cela signifie le retour au plein-emploi », c’est-à-dire une situation où chacun travaille sans pour autant disposer des conditions de l’indépendance économique : « C’est ainsi que l’on devient un travailleur pauvre, figure qui est en train de s’installer dans notre paysage social. » puisqu’il vaut mieux « être un travailleur pauvre… qu’un mauvais pauvre, un misérable parasite assisté. » C’est ici le cœur de la thèse soutenue par Castel dans cet article (et ailleurs) : le nouveau capitalisme, après le capitalisme industriel, précarise les emplois (emplois atypiques, contrats aidés…), s’attaque « au statut de l’emploi en dénonçant les coûts qu’il représente et les obstacles qu’il met au libre développement de la concurrence au niveau de la planète ». Ainsi « L’insécurité sociale est de retour, et un nombre croissant de travailleurs vivent de nouveau « au jour la journée », comme on disait autrefois. », c’est-à-dire avant le salariat, à l’époque des « paumés de la terre » pour reprendre les termes de Castel dans Les métamorphoses de la question sociale (p. 225).

Face à cette offensive néo-libérale, « un chantage d’ordre moral », Robert Castel appelle à défendre la valeur travail, « parce qu’on n’a pas encore trouvé d’alternative consistante au travail pour assurer l’indépendance économique et la reconnaissance sociale dans une société moderne. » Cependant cette réhabilitation du travail ne peut être détachée d’un combat contre « les formes dégradées d’emploi » : « il faudrait respecter la dignité des travailleurs. » sont les derniers mots de l’article.

Une adhésion… mais des questions.

On ne peut, de toute évidence, que souscrire à cette proposition. Toutefois force est de constater deux choses, ceci particulièrement en ce qui concerne l’insertion des jeunes :

- Les conditions objectives d’entrée sur le marché du travail réservées à ces derniers construisent chez eux une mise à distance intériorisée, une secondarisation psychique de la valeur travail qui est de moins en moins envisagée comme support de l’identité et de plus en plus comme moyen de subsistance. Autrement formulé, les dimensions sociale (appartenir) et symbolique (s’accomplir) du travail s’estompent au bénéfice de la dimension purement instrumentale (être rémunéré). Comment faire, dans ce cas, c’est-à-dire face à des jeunes sans illusion (et pourtant bien des fois « enchantés », c’est-à-dire vivant dans un imaginaire où travail et ressources financières sont déconnectés, celles-ci s’obtenant par le jeu, le hasard…) pour imaginer un projet professionnel, plus largement d’intégration, qui appelle sinon la possibilité immédiate du moins l’espoir d’y parvenir à long terme ?

- Pris en étau entre leurs convictions, certes guère éloignées de celles défendues par Robert Castel et tout-à-fait cohérentes avec une culture commune issue de l’éducation populaire, une commande publique pour qui la « qualité » de l’emploi est strictement définie par sa durée minimale (six mois ou plus) et une pénurie d’emplois, les intervenants sociaux sont « comme un passeur qui s’apercevrait en cours de traversée qu’il n’y a plus de berge où conduire son passager », juste métaphore de… Robert Castel dans « Du travail social à la gestion sociale du non-travail » (1). Là aussi, comment faire ? Ce sera peut-être l’objet d’un prochain article de Robert Castel. De mon côté, maintes fois répété dans ces lignes, la cohérence interne (de chaque mission locale et du réseau) est le pré-requis parce que, à l’inverse, si les missions locales continuaient à fonctionner dans un système cohérent idéologiquement mais incohérent humainement et intellectuellement, elles seraient inéluctablement condamnées à l’entropie.

(1) Revue Esprit n°241, A quoi sert le travail social ? mars-avril 1998, p. 42.


Travailler tous et mieux, plus et pourquoi ? 1/2

juillet 10, 2008

Qui trop embrasse…

Entre rapports officiels, circulaires, contrat d’autonomie… et nouveau conseil d’administration de l’ANDML, l’actualité foisonne et tourbillonne avec le risque d’une sur-information qui obèrerait la réflexion. Et pourtant… A trois semaines d’intervalle, parution dans Le Monde de deux articles de taille comparable et apparemment sur le même sujet, « Travailler tous, et mieux » (18 juin) par Dominique Méda et Pierre-Alain Muet, « Travailler plus, pour gagner quoi ? » (9 juillet) par Robert Castel. On ne pouvait pas ne pas s’arrêter sur ces deux contributions… à commencer aujourd’hui par Méda et Muet.

Défense des 35 heures et partage du travail.

« Travailler tous, et mieux » est un article exprimant la position du parti socialiste (enfin celle de socialistes, tant il semble hasardeux que ce parti parle d’une seule voix), dont le point de départ est la critique de la déconstruction des 35 heures par le gouvernement et dont le point d’arrivée correspond à des éléments de programme politique (congrès d’Amiens ?). La contestation s’appuie entre autres sur la défense du bilan de la réforme Aubry (350 000 emplois créés) et sur le constat d’une « croissance française {qui} a été très supérieure à la croissance européenne » durant la période 1997-2002. Sur ce dernier point, mais sans doute les contingences inhérentes d’un article de quelques milliers de signes sont-elles explicatives, il y aurait bien plus à dire et à moduler… ne serait-ce qu’en reprenant  les arguments – justes - exposés dans Qu’est-ce que la richesse ? (1999, Aubier) par cette même Dominique Méda qui écrivait alors : « Le bonheur ne se réduit pas au taux de croissance » (p. 101). Le plaidoyer, fort heureusement, ne se limite pas à ce satisfecit sur la croissance, mettant en avant des comparaisons internationales (les Français travaillent plus en moyenne que les Allemands et les Scandinaves qui, pourtant, affichent de meilleures performances économiques), une évolution sociétale tendancielle longue (« … ce qui caractérise le développement économique depuis la révolution industrielle, c’est la relation étroite entre la réduction du temps de travail et les gains de productivité. »), les effets bénéfiques de la RTT sur la vie familiale (meilleure répartition des tâches parentales et domestiques), etc. Sans doute la critique la plus percutante, parce que de bon sens, est-elle celle qui vise le slogan présidentiel, lui de sens commun : « En privilégiant les heures supplémentaires des salariés à temps complet, le gouvernement tourne le dos à ceux qui ont réellement besoin de travailler plus pour gagner plus : les chômeurs, les allocataires de minima sociaux qui n’accèdent pas  un accompagnement vers l’emploi, les salariés travaillant sur des temps partiels courts et mal rémunérés… » Le thème du « partage du travail » (très inconvenant dans l’air du temps) n’est pas explicité, on peut le regretter, mais c’est bien de cela dont il s’agit… sauf à accentuer les inégalités, à constituer une underclass de travailleurs pauvres et de surnuméraires.

Deux réformes ultra-prioritaires : qualifier et reconsidérer les fondamentaux du SPE…

Toujours est-il que deux grandes réformes « doivent constituer pour les socialistes la priorité ». Tout d’abord, investir dans la qualification des jeunes à tous les âges - « formation professionnelle tout au long de la vie » - (1), ceci dans une conception globale puisque, s’il s’agit d’accéder à l’emploi, la participation à la vie sociale est également visée. Pour les auteurs, « le développement d’un service public d’accueil de la petite enfance et la qualité de l’emploi en constituent deux éléments-clés. » Deuxième réforme, « réorganiser en profondeur les services publics chargés de l’emploi et de l’insertion ». Ne connaissant pas les auteurs, on se serait attendu au pire car, somme toute, cette réorganisation « en profondeur » est incontestablement à l’œuvre avec la mise en concurrence, l’obligation de résultat, les moyens non pas constants mais en baisse, etc. Bien sûr, il ne s’agit pas de cela mais d’abord d’une philosophie de l’action à laquelle on ne peut que souscrire : « … passer de l’ère du contrôle et de la prescription à celui de la décentralisation et de l’aide bienveillante. » Je concluais un article dans la revue Territoires (avril 2007), « L’abbé Pierre était-il efficient ? » par ces mots guère éloignés : « …invitons les instances nationales en charge de l’intérêt général à se coordonner pour résoudre  cette « crise de l’intelligence » (M. Crozier, 1995), pour - enfin - parler du social dans une perspective d’acteur (compréhensive, complexe et encourageante) et non dans celle, exclusive, d’un système (hémiplégique, disjonctif et soupçonneux). Chaque partie ne s’en portera que mieux. » En fait de réforme du SPE, c’est plus exactement la reconsidération de ses fondamentaux dont il est question : en s’appuyant sur la négociation sociale (il n’est pas dit quels seraient les interlocuteurs de cette négociation mais on peut espérer, contrairement à la position des Assédic dans les maisons de l’emploi, que les organisations de chômeurs seraient parties prenantes), atteindre le plein-emploi en accompagnant de façon personnalisée les chômeurs tout en sécurisant les situations des salariés (« disposer d’une assurance emploi effective »). Outre une posture plus soupçonneuse que confiante (alors même que Christian Charpy reconnaît que le nombre de chômeurs qui fraudent « est infime », Le Monde, 28 juin 2008), qui correspond à ce que l’on appelle « une prophétie auto-réalisatrice » (c’est-à-dire mettant en place en l’énonçant les conditions pour qu’elle se réalise), on remarquera que l’orientation actuelle du gouvernement est a priori similaire en ce qui concerne l’accompagnement personnalisé (2) et même pour la sécurisation des parcours (cf. l’abondante littérature officielle sur la « flexisécurité », les expérimentations du contrat de transition professionnelle…). « A priori » car il faut, d’une part, aller voir sur quelles bases repose l’accompagnement personnalisé, en l’occurrence le nouveau principe-épée de Damoclès de « l’offre raisonnable » (3), et, d’autre part, juger sur pièces ce que les faits nous renseignent : une diminution objective des « inclus » sous la double injonction de l’impératif de flexibilité (privé) et du slogan « Moins d’État, mieux d’État » (public).

Autrement formulé, le « précariat », notion chère à Robert Castel dont, précisément, on parlera prochainement.

 

(1) Là aussi, sans doute, les contingences d’un article impliquent un survol… Car, si l’objectif de qualification n’est pas contestable, dès lors que celui-ci est associé (comme c’est le cas ici) au “plein emploi”, il faut se défier du raisonnement simpliste et mécaniste. Comme l’écrit José Rose, “Le modèle adéquationniste repose sur des postulats forts et peu réalistes.” (Des formations pour quels emplois ? 2005, La Découverte, p. 369). A cet approfondissement théorique on peut ajouter l’expérience historique des toutes premières années des missions locales et - plus encore - des PAIO, lorsque l’imminence d’un retour aux fastes années des Trente Glorieuses avait justifié une politique du “tout formation” L’hirondelle des états mensuels de DEFM ne fait pas le printemps, encore moins l’été, du plein emploi.

(2) Rappelons que le principe d’un accompagnement personnalisé de chaque demandeur d’emploi a été retenu en 2001 avec le PARE puis le PAP.

(3) « Étrangement, le thème de l’offre raisonnable (ou valable) d’emploi ressort en France à chaque fois que, comme à la fin des années 1990 ou aujourd’hui, le marché de l’emploi s’améliore au rebours des autres pays. {…} Tout se passe comme si, lorsque le rapport de force devient trop favorable aux demandeurs d’emploi et que s’accroissent leurs capacités de négociation, les employeurs tentaient d’augmenter le volant de main d’œuvre disponible en réduisant la marge de manœuvre de ceux qui offrent leur force de travail. En 2000, le Medef proposait, avec le plan d’aide au retour à l’emploi (PARE), d’élargir la notion de qualification correspondante au poste offert à celle de « capacité » à l’occuper. Et, aujourd’hui, nous avons « l’offre raisonnable »… » Carole Tuchszirer, « Une volonté d’augmenter le volant de main d’œuvre disponible », Le Monde, 10 juin 2008.


Fodé Sylla met du baume au coeur des missions locales…

juillet 8, 2008

En tant que rapporteur au nom de la section du travail, Fodé Sylla, ancien président de SOS Racisme, vient de présenter le 4 juillet 2008 une note au Conseil Économique et Social (CES) sur « L’emploi des jeunes des quartiers populaires ». Celle-ci sera examinée par l’assemblée plénière les 8 et 9 juillet.

Cette note, esquissée dans l’article précédent concernant la réaction de Fodé Sylla au Plan Espoir Banlieues, est disponible sur le site du CES (www.ces.fr). Elle formule six propositions précédées d’un constat – « Une situation inacceptable » - et de quelques principes. Elle résume un avis plus complet (60 pages) sur lequel on reviendra… plus tard.

Constat et principes… dont un nouveau « droit à la banalisation » (sic)…

Le taux de chômage des jeunes des quartiers populaires est deux fois supérieur à la moyenne nationale, cinq facteurs de difficultés se concentrant : faiblesse de la formation initiale, discrimination, méconnaissance du monde de l’entreprise, isolement dans le quartier et une « dilution de compétences, du fait de la multiplicité des acteurs, {qui} empêche une véritable stratégie nationale et locale. »

Quatre « idées propres à changer la vision sur cette question » du chômage des jeunes des quartiers populaires : un renforcement de la prise de conscience nationale, « l’exigence {pour qui ?) d’un changement des représentations », « la reconnaissance du droit à la banalisation comme revendication légitime » et « la nécessité d’un rattrapage et d’un coup de pouce républicain pour assurer l’égalité ». Ces idées, mi-principes, mi-postulats, ne sont pas exemptes de contradictions internes, par exemple entre cet étonnant « droit à la banalisation » qu’on imagine être l’opposé de la stigmatisation et un « coup de pouce républicain » justifié par l’objectif d’égalité mais fondé de facto sur l’équité.

Les six propositions…

Faire ce qui est déjà fait…

Tant pis, il faut le dire : la première proposition ne brille guère par son originalité puisqu’il s’agit « avant toutes choses de préparer et d’accompagner les jeunes vers l’emploi » en luttant contre l’échec scolaire, en coordonnant, mobilisant et professionnalisant les différents services en charge de l’orientation, en anticipant « davantage l’adéquation entre formation initiale et besoins économiques », enfin en « offrant un véritable appui individualisé et durable : techniques de recherches d’emploi mais aussi coaching pour l’appréhension du monde de l’entreprise et de ses codes. » Traduisez « coaching » par accompagnement individualisé et appui au projet d’insertion, vous obtenez le quotidien de tout conseiller… Quant aux techniques de recherche d’emploi, on pourrait y ajouter le parrainage, les forums emploi, etc. et l’on aboutirait cette fois au quotidien de l’activité de toute mission locale. Reste, plus discutable, « l’adéquation entre formation initiale et besoins économiques ». S’agissant d’une « note », on sera indulgent : outre la question, malgré tout importante, d’une formation initiale finalisée par les impératifs (fluctuants) de l’appareil productif, bref l’homo oeoconomicus en place et lieu de l’homo sociologicus, le producteur performant plutôt que le citoyen critique, cet objectif repose sur le postulat économique walrasien d’un ajustement (presque) naturel de l’offre et de la demande (1), une visée adéquationniste qui s’exprime assez souvent dans « l’axe 1 » des maisons de l’emploi.

Transformer les modalités de recrutement…

Fodé Sylla ne plaide pas pour le CV anonyme mais, par contre, préconise l’utilisation plus large des méthodes de simulation et d’habileté : l’ANPE s’en réjouira, l’inventeur de cette méthode étant Georges Lemoine, qui fût directeur de l’ANPE dans les Deux Sèvres. Guère plus originales, ces propositions d’ « investir davantage dans le potentiel des jeunes par la formation en interne {des entreprises} » et par « la construction de réseaux pour faire le lien entre les jeunes et les entreprises, par le biais notamment du parrainage ». On se croirait à l’assemblée générale d’une mission locale. Ce qui suit confirme cette impression : si la note de Fodé Sylla n’évite pas dans ses premières lignes ce qui est ordinaire pour qui connaît les missions locales – mais, peut-être, n’est-il pas inutile de le rappeler ? – ces dernières vont être largement créditées.

Améliorer l’environnement global de l’emploi…

Cette troisième proposition balaye large, d’un « système de ZFU inversée » (exonérations non pas sur la base du lieu d’implantation de l’entreprise mais sur celle des salariés, bonne idée) à « conforter la dispositif SMA existant Outre-Mer » (2) en passant par le catalogue d’actions telles que « utiliser les possibilités d’emploi offertes par les secteurs en difficulté de recrutement » (sans autre indication), « faciliter la création d’entreprise de façon pérenne par un accompagnement durable du jeune concerné » (coucou à l’Association Nationale des Groupements de Créateurs initiée en 1999… par la mission locale de Sénart !), etc. Si la stratégie, c’est-à-dire la façon de procéder, est inversement proportionnelle au nombre de suggestions, néanmoins l’approche globale est le concept structurant explicité… pour une fois sans oublier les missions locales (« … comme le font les missions locales dans leur approche globale de la situation du jeune ») : logement, mobilité, garde d’enfants, problèmes de santé…

Renforcer la lutte contre les discriminations…

La note propose d’améliorer l’application de la loi, « notamment sur la charge de la preuve », d’interdire l’accès aux marchés publics aux entreprises sanctionnées pour discrimination, et d’inciter les entreprises « à mettre en œuvre des démarches de diversité, notamment par la création d’un label diversité ». Il n’est pas inutile de rappeler qu’un tel label ou, plus exactement une norme, est à ce stade presque achevé et déjà exploitable : il s’agit de la norme AFNOR NF X50-784 « Processus de gestion des Ressources Humaines et diversité »… qu’avec un groupe d’acteurs de Sarcelles (collectivités, mission locale, organisme de formation…) nous avons retenue pour engager un travail de sensibilisation des entreprises du bassin d’emploi (3). A cette norme pourrait être ajoutée la « Charte de l’Égalité » et le « Label Égalité » promus par le ministère délégué à la Cohésion sociale et à la Parité (4). A consulter également par les acteurs souhaitant renforcer leur engagement pour la diversité, le très récent Guide pour les PME, les TPE et l’artisanat publié par la HALDE. On peut, sur ce thème de la lutte contre les discriminations, agréger la sixième proposition d’évaluation de l’avancée de la politique de la diversité sur la base d’ « un cadrage protecteur écartant le recueil par entreprise, excluant le caractère ethnique et assurant le caractère facultatif de la réponse et l’anonymat des personnes… »… tout en s’interrogeant sur la fiabilité d’une telle évaluation promise assurément à l’approximation.

Conforter les missions locales…

L’avant-dernière proposition retiendra l’attention des missions locales puisqu’il s’agit de faire évoluer celles-ci « en confortant leur place au sein du service public de l’emploi, afin de renforcer leur rôle d’acteur privilégié pour l’emploi de tous les jeunes. » Qu’ajouter sinon qu’ « il suffirait » d’appliquer la loi de cohésion sociale de 2005 qui a créé et confié aux missions locales son exécution le nouveau droit à l’accompagnement « ouvert à tous les jeunes de 16 à 25 ans révolus, en difficulté pour trouver un emploi et confrontés à un risque d’exclusion professionnelle, de quelque nature qu’il soit. » ? Quant à – autre préconisation -  « l’identification d’un responsable institutionnel au niveau national » et à l’échelle de l’État, compte-tenu du caractère transversal (approche globale) de l’insertion des jeunes, une suggestion : un délégué interministériel à l’insertion des jeunes mis en difficulté ? Faire et défaire…

Baume au cœur…

En conclusion, si la note de Fodé Sylla peut sembler en première lecture peu originale (singulièrement les deux premières propositions), reconnaissons que l’exercice de contraindre en trois pages un thème aussi vaste et dense ne permet guère de tout dire… et parions que les débats de l’assemblée plénière viendront enrichir, étayer, moins les constats (partagés) que les orientations. Et, sans doute, n’est-il pas sans intérêt de rappeler, pour qui n’est pas au cœur du système, quelle est la richesse, la multidimensionnalité et la complexité du travail d’insertion. A ceci s’ajoute, en toute logique s’agissant des jeunes mis en difficulté d’insertion, une reconnaissance des missions locales. Avouons qu’avec le rapport du CERC cela met un peu de baume au coeur… et du coeur à l’ouvrage.

 

 (1) Kenneth Arrow et Gérard Debreu, dans les années cinquante, poursuivront les travaux de Léon Walras, particulièrement en identifiant les conditions nécessaires de « la concurrence pure et parfaite » : la transparence (tous les acteurs sont informés simultanément, gratuitement et également de l’état du marché), l’atomicité (le nombre d’acteurs est suffisamment important pour éviter le rôle prépondérant d’un seul), l’homogénéité (tous les biens correspondant à un besoin particulier dont considérés comme identiques par les consommateurs), la mobilité des facteurs (travail et capital se déplacent sans aucune contrainte) et le libre accès au marché (chacun y accède sans difficulté). Comme l’écrit Jacques Généreux, « La simple énumération des conditions d’Arrow et Debreu suffit à conclure que, de toute évidence, l’équilibre général n’a aucune espèce de chance d’exister en réalité. Aucune économie réelle ne peut réunir toutes ces conditions. Dans le monde réel, la concurrence est imparfaite, les marchés futurs sont très rares ; les rendements d’échelle peuvent être croissants ; l’absence de coûts fixes est une pure fiction et la perfection de l’information une pure chimère ; les biens ne sont pas parfaitement homogènes, notamment parce que les entreprises parviennent à différencier leurs produits ; il n’existe aucune manne céleste qui garantisse à tous des moyens de subsistance quand ils ne perçoivent plus aucun revenu, etc. » Jacques Généreux, Les vraies lois de l’économie, 2001, Seuil-France Culture, pp. 75-76.

(2) Le SMA (service militaire adapté) est un dispositif, créé en 1961 par Michel Debré aux Antilles et en Guyane puis élargi à l’ensemble de l’Outre-Mer, qui vise à favoriser l’insertion sociale des jeunes de moins de 30 ans en situation d’échec scolaire, par une formation à caractère éducatif et citoyen et par une formation professionnelle aussi concrète que possible, au sein d’un encadrement et de structures militaires.

(3) Avant-propos de la norme NF X50-784 : « Promouvoir la diversité et prévenir toute forme de discrimination directe ou indirecte : tels sont les deux objectifs de la norme. Et ces deux impératifs s’affirment complémentaires, indissociables et synergiques. L’égalité républicaine ne suffit pas à la promotion de la diversité dans les entreprises, c’est pourquoi tous les moyens nécessaires doivent être mobilisés. En conséquence, l’exigence de résultat s’impose comme la seule réponse possible à la désespérance des exclus de l’emploi ou de l’évolution professionnelle. Face à cette urgence, tous les moyens nécessaires doivent être mobilisés, qu’ils relèvent d’une logique d’ « actions positives » ou d’ « égalité de traitement ». Et plutôt que d’opposer ces méthodes, il est essentiel de les associer sous peine d’inefficacité et de régression. C’est pourquoi la présente norme ne constitue ni un catalogue d’actions « marketing » destinées à valoriser l’image de l’organisme, ni un quelconque manifeste philosophique en faveur de telle ou telle chapelle « républicaniste » ou « communautariste ». Elle regroupe, avant tout, un ensemble de recommandations et de pratiques pragmatiques, observables et vérifiables, issues de l’expérience des professionnels de terrain et d’experts reconnus regroupés au sein de la commission de normalisation pour confronter, sans tabous leurs visions et leurs actes. »

(4) Extrait de la Charte de l’Égalité : « Le combat pour l’égalité des chances entre les femmes et les hommes est donc le combat contre toutes les discriminations, contre toutes les violences et les atteintes à la dignité de la personne humaine, le combat pour la citoyenneté à part entière, à parts égales. » (p. 10). Le « Label Égalité » est attribué à la suite d’une procédure instruite par AFAQ-AFNOR (Association française de l’assurance qualité – Association française de normalisation). On peut s’interroger sur les raisons qui expliquent le faible, pour ne pas dire inexistant, impact de ce label dans le secteur des missions locales, plus largement, de l’insertion.


L’insertion des jeunes sans diplôme. Un bon rapport. 3/3

juillet 7, 2008

Le troisième chapitre (enfin!) du rapport du CERC, « L’action publique », s’intéresse successivement à la MGI, aux missions locales et à l’ANPE, puis poursuit par « les instruments des politiques d’aide », une large place étant consacrée au CIVIS. On privilégiera ici l’entrée des missions locales. En tout état de cause, la place de l’ANPE est peu copieuse sinon sous l’angle de l’interaction avec les missions locales… et aussi, sous la forme d’encadrés, avec les « partenariats ETT » (« Jeunes destination Emploi »), les plates-formes de vocation et, actualité oblige, le contrat d’autonomie du Plan Espoir Banlieues… 

Sont inclus dans cette synthèse des éléments de réflexion transmis par Anne Le Bissonnais, « ex-récente » directrice de la mission locale Sud Essonne (et auteure d’un ouvrage à paraître dans la collection « Les panseurs sociaux »). Anne, d’ailleurs, se déclare peu convaincue – euphémisation - bien sûr par le Plan Espoir Banlieues mais également par ces plates-formes : « Sur les plates-formes vocationnelles, franchement, on pourrait maintenant se permettre un minimum d’analyse et d’esprit critique. Tout le monde sait sur le terrain, que les fameuses mises en relation sur des offres ne concernent que des secteurs qui n’arrivent pas à recruter, genre logistique ou distribution de prospectus (avec des conditions de travail pas possibles) et après, parce que les jeunes n’y vont pas, refusant de faire deux heures de transport pour rien et l’on dit qu’ils ne sont pas motivés. »

La MGI : une qualité médiocre d’informations…

Depuis 1996, la Mission générale d’insertion intervient auprès des jeunes de plus de 16 ans exposés au risque de sortie sans qualification ou sortis du système éducatif depuis moins d’un an : soit en prévention avec un accompagnement et des « entretiens de situation » (60 000 jeunes en 2005-2006) ou soit par la formation en s’appuyant sur les Greta. 72 % des jeunes reçus en entretien de situation sont re-scolarisés ou intègrent des formations (apprentissage, formations MGI, PRF), 4 % accèdent à l’emploi, 5 % sont suivis par des missions locales et 20 % restent sans solution. Le CERC note que « peu d’éléments d’évaluation de l’efficacité de ces actions sont disponibles », que le nombre de 60 000  apparaît faible au regard du quasi-double de sortants sans qualification (« Il y a manifestement un problème de repérage et de suivi des élèves qui, au demeurant, dépasse le cadre de la MGI »), que les informations ne permettent pas « de comprendre comment s’articule l’action de la MGI avec le suivi des élèves dans leur cursus antérieur » pas plus qu’elles n’indiquent quelles sont les conditions de coopération avec les autres acteurs. Les observations du CERC sont essentiellement  centrées sur une qualité et une fiabilité insuffisantes des informations, singulièrement en ce qui concerne le repérage et les parcours scolaires… mais ne désespérons pas : le ministère expérimente un système d’information statistique de suivi des élèves. A suivre donc. Toutefois le rapport enfonce le clou d’un nécessaire accompagnement global, non limité au seul accès à l’emploi : « L’aide à apporter aux jeunes n’accédant pas rapidement à un emploi ne peut se limiter, souvent, à un simple accompagnement vers l’emploi… les jeunes sans diplôme connaissent fréquemment des problèmes personnels et sociaux et bénéficient rarement de possibilités de soutien par leurs familles. »

Les missions locales…

Si le paragraphe des missions locales est court, seulement deux pages, ces dernières sont en fait présentes jusqu’à la fin du chapitre, singulièrement avec le CIVIS. Des deux pages introductives, on retiendra trois idées :

L’importance des premiers accueils de non-diplômés.

A la présentation de l’activité du réseau dont le fait que « les missions locales ont reçu 220 000 jeunes sans diplôme en premier accueil en 2006 », succède ce commentaire « Ce chiffre paraît surestimé » d’autant plus étonnant que le CERC fournit partiellement l’explication en note de bas de page : « Ce chiffre de 200 000 jeunes sans diplôme en premier accueil par an est, a priori, surprenant puisqu’il est largement supérieur à l’évaluation du flux annuel de sorties sans diplôme (environ 117 000). Plusieurs facteurs contribuent à cela. En premier lieu, les jeunes peuvent entrer en contact avec les missions locales à des dates plus ou moins décalées par rapport à leur sortie de l’enseignement ; la montée en puissance rapide du nombre des « premiers accueils », qui est en partie liée à la progression de CIVIS, peut contribuer aussi à cet écart. En second lieu, il est possible que certains jeunes sous- estiment le niveau de formation de manière à bénéficier d’un accompagnement renforcé, par exemple dans CIVIS. » Pour Anne Le Bissonnais, « 220 000 est un chiffre important qui n’est sûrement pas lié au CIVIS ; le CIVIS n’est pas spécialement intéressant pour les jeunes. Ce sont des contraintes administratives et de rendez-vous (contrat à signer, papiers à apporter, rendez-vous à des rythmes ne correspondant pas forcément aux besoins…) et pas grand chose en retour (une éventuelle allocation pour les majeurs de quelques centaines d’euros par an, au bout de trois mois, s’il reste de l’argent dans l’enveloppe…) ; éventuellement un accès au CAE, s’il y en a encore. En tout cas, les jeunes ne se font pas spécialement de la pub entre eux. Quant à sous-estimer leur niveau de formation pour en bénéficier, franchement… Encore faudrait-il connaître les subtilités des niveaux d’accès au CIVIS ! »

Projet professionnel et projet de vie…

« Les missions locales accordent la priorité au projet professionnel des jeunes. Or, beaucoup n’en ont pas encore. » C’est bien sûr ce « or » qui interroge, la phrase devenant tendancieuse, rejoignant la critique – ici, non explicite – d’un projet imposé, hétéronome, alors que celui-ci ne préexiste pas mais qu’il est co-construit progressivement et, le plus souvent, non limité au projet professionnel mais articulant celui-ci avec le « projet de vie », en fait les aspirations. Ceci étant, l’observation du CERC recouvre à la fois une réalité et une difficulté… si ce n’est une situation de double contrainte pour les missions locales. Réalité : effectivement, les missions locales privilégient le projet professionnel, une étude récente pour l’Association régionale des missions locales de Bretagne sur un peu plus de 30 000 parcours de jeunes (1) confirmant que 98 % de ces derniers avaient eu des propositions du domaine professionnel contre 27 % dans le domaine du social (logement ou santé) et 34 % dans celui de la vie sociale (citoyenneté, loisirs-sports-culture). Difficulté : la pression exercée par l’État (les sorties positives) contraint le type d’offre car, si l’effort des missions locales sur le volet professionnel n’était pas au rendez-vous, quelles ne seraient pas les critiques qui s’exprimeraient… abondant la thèse d’un « trop de social » aux dépens de l’insertion professionnelle ? Certains – on sait lesquels – s’en régaleraient.

Parcours d’insertion plus que dispositif…

« Viser en priorité l’emploi ne tient pas compte de la durée nécessaire, dans bien des cas, pour l’atteindre. C’est en fonction de la construction du parcours d’insertion que devrait davantage s’exprimer l’objectif. Ceci permettrait de mieux prendre en compte, aussi, les autres dimensions de l’intervention des missions locales (résolution des problèmes personnels ou sociaux des jeunes concernés). » A la conception globale et systémique le CERC accole une temporalité, sinon toujours longue, du moins qui devrait être organisée en référence au parcours d’insertion, lui-même structuré sur la base d’une progression des qualifications et de leur certification plus que sur la durée d’un dispositif. Cette position et proposition, à laquelle on ne peut que souscrire et qui en fait privilégie la notion de projet à celle de programme, sera développée plus loin dans les lignes consacrées au CIVIS : « Les politiques publiques visant à aider l’insertion des jeunes devraient donc organiser des parcours plutôt que de mettre en œuvre des aides ponctuelles limitées dans le temps. »

Pourquoi changer une équipe qui gagne ?

Comme indiqué et en toute logique au regard du thème de l’insertion des jeunes sans diplôme, on n’en a pas fini avec les missions locales dont on reparle dans ses relations avec l’ANPE… Constat fait d’une « incommunicabilité entre les systèmes d’information du réseau des missions locales et de l’ANPE », le CERC écrit que « L’ANPE ne connaît pas bien les parcours et les actions mises en œuvre chez les co-traitants ; les missions locales, en sens inverse, ne connaissent pas bien ce dont bénéficient les jeunes passés par l’ANPE », avec la pondération que « … la situation s’améliore » avec le PPAE et devrait être résolue avec le fichier unique des demandeurs d’emploi. Étonnant pour un rapport rendu public à l’été 2008, les rapports entre les missions locales et “l’opérateur unique” dès le 1er janvier 2009 ne bénéficient pas d’une seule ligne…

Par ailleurs, deux points méritant une attention devraient être portés à la connaissance des « décideurs » des politiques publiques de l’emploi. D’une part, la spécificité d’une politique jeunes (« L’accompagnement vers l’emploi de jeunes sans grande ou sans aucune expérience professionnelle et connaissant, de plus, des handicaps {hélas, encore une fois, pour l’usage de cette notion !} personnels (santé, motivation) économiques et sociaux doit, sans aucun doute, faire l’objet d’une approche par un opérateur spécialisé (privé ou public) utilisant des approches spécifiques, et à qui sont donnés des objectifs de résultats adaptés. ») ; d’autre part et alors même qu’une ambiguïté pouvait être discernée dans la parenthèse de l’opérateur spécialisé « privé ou public », le constat d’une coopération satisfaisante entre l’ANPE et les missions locales : « De ce point de vue, la co-traitance entre l’ANPE et le réseau des missions locales, et le fait que les jeunes en situations les plus délicates soient plus souvent dirigés vers les missions locales, paraît une procédure adaptée. » (souligné dans le texte). A l’heure du Tour de France, on peut s’interroger sur le thème de « pourquoi changer une équipe qui gagne ? »…

Le prisme du CIVIS…

On doit cependant noter que la façon dont le CERC traite du CIVIS est parfois étonnante puisque synchroniquement celui-ci répondrait au besoin de parcours (Anne Le Bissonnais : « Mais c’est le travail des missions locales dans son ensemble qui permet de répondre à ce besoin et qui repose sur l’accompagnement dans la durée et sur la construction de parcours. On précise l’importance du référent unique dans ce cadre mais ce sont tous les jeunes qui ont un référent unique. ») tout en étant « Un dispositif d’un an renouvelable {qui} n’a en effet pas le même sens qu’un dispositif qui, dès le départ, propose un horizon de plusieurs années. » De même « La mise en œuvre de CIVIS est essentiellement un accompagnement ; dès que celui-ci nécessite de faire appel à d’autres dispositifs de politiques d’emploi (formation, emplois aidés, aides matérielles, etc.), la mission locale doit les mobiliser auprès d’autres institutions (régions, services de l’État, départements) »… toutes choses qui rendent la mobilisation « coûteuse en temps et {pouvant} introduire des délais difficiles à intégrer dans les contrats annuels, dans la mesure où chaque institution propose un outil qui répond à sa propre préoccupation. » Constat juste et récurrent des politiques sectorielles mal coordonnées… mais guère nouveau puisqu’il constitue le pain quotidien des missions locales, CIVIS ou pas, depuis plus de vingt-cinq ans. Avec quelques pondérations, il y a donc une focale sur le CIVIS présentant celui-ci comme un dispositif original… qu’Anne Le Bissonnais comprend difficilement :

- « Sur la formation des jeunes non diplômés… mais le CIVIS n’apporte rien en matière de formations ! Même le FIPJ ne permet pa