Petit essai de survie à l’intention de celles et ceux qui veulent (encore) croire au social. 1/3

juin 23, 2008

Le social est à la peine, c’est un fait. Entre deux représentations, l’une dépensière, l’autre irréaliste, le social est ébranlé par une offensive idéologique dont l’efficacité est incontestable puisque, non seulement elle s’appuie sur un système de pensée cohérent (quoique partial) et construit (quoique déconstructible aisément), mais elle parvient à ce que les « acteurs du social » intériorisent un schéma de pensée qui, tout en leur étant externe, devient celui à partir duquel ils apprécient – « évaluent » dit-on - leur action. Cette intériorisation s’exprime dans le peu de résistance démontré par le secteur via son acceptation - pour ne pas dire une reddition - à passer sans regimber d’une logique de métier à une logique de services : opérateur, prestations de services… Leur action, historiquement fondée sur la notion d’engagement, devrait à présent trouver sa légitimité dans les « nouvelles valeurs émergentes » (sic - 1-) de la mission de service public que seraient l’efficacité et la performance.

J’emprunterai un chemin qui fera découvrir successivement trois paysages.

- Premier paysage, qu’est-ce que le social au juste et que poursuit le travail social ?

- Deuxième halte, quelle est l’offensive idéologique contre le social et sur quoi repose son intelligence ?

- Troisième paysage, quelles sont les conditions de survie pour celles et ceux qui veulent encore croire au social ?

L’ensemble étant trop long, ces trois contributions seront à suivre quotidiennement. Elles s’inscrivent dans la catégorie “corpus” visant à stabiliser - autant que faire se peut - le champ théorique de l’insertion.

Premier paysage. Qu’est-ce que le social ?

 Il n’est pas inutile de s’intéresser à cette question tant le sens commun y répondrait spontanément par « est social ce qui n’est pas économique ». Autrement dit, le social serait défini par défaut. Les choses sont un peu plus complexes… et pourtant nécessairement à stabiliser car, si on ne définit pas précisément ce qu’est le social, on ne parviendra pas à en identifier les valeurs ajoutées et, de la sorte, tout le travail social serait évalué à l’aune de critères autres, c’est-à-dire strictement économiques. Problème de fond puisque le social en tant que tel serait donc nié, ou du moins considéré comme accessoire, et problème de méthode puisque le référentiel d’un champ spécifique serait mobilisé pour un autre champ tout aussi spécifique mais différent.

Deux temps pour ce voyage : sérier le social puis comprendre ce qu’il poursuit.

Les trois dimensions du social.

Pour sérier ce social hétérogène, mobilisons comme variable discriminante la distance de l’interaction entre la personne et son environnement. On part de la personne, chacune existant physiquement et mentalement, et l’on s’intéresse aux relations qu’elle entretient avec elle-même et avec son environnement. Nous inspirant des travaux d’Edward T. Hall qui ont donné naissance à la proxémie (2), agrégeons les deux premières dimensions, « intime » et « personnelle », et conservons les dimensions « sociale » et « publique ». A côté de ces trois sphères constituant le « social », une quatrième sphère est celle de l’économique. L’ensemble de ces quatre sphères, poreuses entre elles (3), représente le socioéconomique qui peut correspondre à l’approche globale dans la conception du père de l’insertion, Bertrand Schwartz. L’idée sous-tendant cette représentation, moins que l’indivisibilité, est celle d’une indissociabilité fondée sur un principe « dialogique » au sens d’Edgar Morin, c’est-à-dire ce qui « permet de maintenir la dualité au sein de l’unité. Il {Le principe dialogique} associe deux termes à la fois complémentaires et antagonistes. » (4)

Ce schéma représente les trois composantes du « social ».  

Items

Social

Proxémie

Intime & Personnelle

Sociale

Publique

Sphères des relations

Individuation

Sociabilité

Sociétal

Distance interactions

Micro

Méso

Macro

Domaines concernés

Santé, équilibre psychique, relations familiales

Voisinage, quartier, associations,amis, périprofessionnel…

Institutions, normes et règles

Personne

Sujet

Acteur

Citoyen

Paradigme

Autonomie (accomplissement, épanouissement, libre-arbitre…).

Altérité (lien, reconnaissance cohésion, participation, « vivre ensemble »…)

Citoyenneté (droits et devoirs, normes, règlements), « faire société », implication collective.

Méta-valeur

Liberté

Fraternité

Égalité

Catégorie dominante du social

Travail social

Socioculturel

Éducation populaire

Intervention du social (contre…)

Disqualification, conduites addictives, violences intra-familiales

Déliaison, isolement

Repli, sectarisme, marginalisation

Valeurs ajoutées attendues de l’intervention sociale

Capital symbolique : estime de soi et confiance, mobilité psychologique…

Capital social : multiplication des « liens faibles », appartenance / reconnaissance

Capital culturel : émancipation, promotion sociale, participation au débat démocratique, civisme…

 Que poursuit le travail social ?

 Si l’on ajoute au tableau ci-dessus l’économique, le travail social vise à doter les personnes des capitaux nécessaires pour évoluer dans la société, en être « producteur et reproducteur ». Simplifiant – nous en avons conscience – on peut dire que cinq capitaux sont nécessaires.

- Capital culturel : savoir, comprendre…

- Capital social : disposer de relations, ne pas être isolé…

- Capital symbolique : avoir une estime de soi…

- Capital économique : être indépendant financièrement…

- Capital de mobilité : pouvoir bouger…

Enrayer le processus qui peut conduire à l’exclusion, voilà ce que poursuit le travail social dans sa perspective préventive et curative ; dans une autre perspective qui appartient plus au champ de l’éducation populaire et du socioculturel, le social vise l’accomplissement de la personne, sa socialisation et l’émancipation de l’acteur. Quoique les frontières soient poreuses, on peut représenter ainsi les objets dominants des grandes catégories polarisées du social.

Travail social

Intervention sociale

Animation socioculturelle

Éducation populaire

Soigner

Insérer

Relier

Émanciper

Sujet

Acteur

Citoyen

L’individu

Le groupe

La société

Logique de la relation

Logique de la relation et du projet

Logique de projet

Ainsi le travail social traditionnel se mobilise-t-il plus sur les personnes disqualifiées (« fragiles » ou « en rupture », pour reprendre les termes de Serge Paugam) ; l’intervention sociale est centrée sur l’insertion et la prévention de l’exclusion, par exemple avec les conseillers en insertion ; l’animation socioculturelle privilégie le lien social, « l’inter » (-générationnalité…), le quartier et ses habitants ; enfin l’éducation populaire se fonde sur un projet de transformation sociale même si elle imbrique  - principe d’indissociabilité - l’émancipation collective et l’accomplissement du sujet.

Cinq problématiques couvrant le social peuvent être dégagées, cette typologie correspondant à des catégories empiriques, non à des strates statistiquement catégorisées, figées. Leur ordonnancement, d’une problématique de socialisation à une problématique de marginalisation, recouvre une progression dans l’importance et le traitement des difficultés sociales.

Problématique

Constat

Objet principal de l’intervention sociale

Travailleurs sociaux idéaux-typiques

Socialisation

La cohésion sociale n’est pas un donné naturel mais un construit mis à mal par l’individualisme.

Rendre les individus « acteurs » impliqués, éduqués et responsables. Promouvoir l’altérité. (capital social)

Animateur socioculturel, agent de développement, militant associatif

Déqualification

Écart entre les compétences effectives de la personne et les exigences du marché. Exclusion du marché du travail.

Formation, (re)mise à niveau, qualification, validation des acquis. (capital culturel)

Formateur, conseiller en insertion

Déliaison

Isolement de la personne non-incluse dans une communauté professionnelle.

Retisser des liens, offrir les opportunités de liens faibles. (capital social)

Travailleur social, conseiller en insertion,

psychologue

Disqualification

Dégradation de l’estime de soi

Redonner confiance. (capital symbolique)

Marginalisation

Installation dans des systèmes parallèles, de survie. Errance ou enkystement.

Parer à l’urgence. Réintroduire dans les circuits ordinaires des fonctionnements sociaux. (capital symbolique, capital de mobilité)

Travailleur social, bénévole ou professionnel caritatif, de SAMU social

Au bout du compte et si dans le travail social on s’intéresse plus particulièrement à cette - relative - nouvelle forme qu’est l’intervention sociale dite « d’insertion », ce qui est poursuivi est que chaque usager parvienne à une situation d’indépendance économique, par l’exercice d’un emploi ou, pour des personnes handicapées qui ne peuvent pas travailler, par le bénéfice de ses droits, et à une situation d’autonomie sociale. Ces deux volets lui permettent d’être, dans les meilleures conditions, un sujet indépendant un sujet qui s’assume et s’accomplit, un acteur inscrit dans les relations et un citoyen participant au débat public.

Constatons sur cette base (et pour la nième fois) que, pas plus que le bonheur d’une nation ne peut se mesurer à son PIB, évaluer le travail social d’insertion ne peut se limiter à l’indicateur de placement en emploi. Sauf à considérer que l’individu se résume, pauvre de lui, à l’homo oeconomicus… Cela, on le sait, ne serait pas pour déplaire à tous. Sauf à vouloir sciemment mettre en difficulté celles et ceux qui savent par la force des faits, têtus, que non seulement le maintien dans l’emploi mais la productivité sont tout autant déterminés par des compétences que par la jouissance d’un logement, la satisfaction d’une vie équilibrée, le réconfort des amis et du lien social…

Cela paraît terriblement ordinaire. Cela s’appelle ordinairement la vie. “Penser tous les désirs de l’homme comme autant d’intentionnalités dirigées vers un bien ou un service, matériel ou immatériel, marchand ou non marchand, qui pourrait les satisfaire constitue une impasse. Quel sera le produit qui satisfera notre besoin de participation démocratique, notre désir de sens, notre soif de relations amicales ou affectives, notre désir des autres, notre soif de les comprendre ? L’ensemble des besoins, désirs, pulsions des hommes ne peut trouver une réponse en termes exclusifs de produit ou d’avoir. Ces réponses sont également de l’ordre des relations, de la parole, de l’interaction - de l’échange autre que marchand.” (5)

A suivre…

 

 


(1) Le Livre blanc sur l’avenir de la fonction publique, avril 2008

(2) Edward T. Hall, La dimension cachée {1966} 1971, Seuil.

(3) « Si l’on distingue ainsi plusieurs sphères, raisonnant par commodité en termes de séparabilité, le plus important demeure toutefois invisible. En filigrane, il est en quelque sorte une deuxième peau qui recouvre ces dimensions, qui les infiltre, les imprègne et les unit (complexus : « ce qui relie »). Ce tissage est présent à l’échelle du sujet qui, à vrai dire, n’a que faire de la disjonction de l’économie, du social, de la sociabilité et de l’individuation. Ce sujet sait bien que tout est dans tout et que, si quelque chose est défaillant ici, ce que l’on appelle les interdépendances fera que cela dysfonctionnera là, puis partout par contamination. » Michel Abhervé, Philippe Labbé (dir), L’insertion professionnelle et sociale des jeunes ou l’intelligence pratique des missions locales, 2005, Apogée, p. 91.

(4) Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, 1990, ESF Éditeur, p. 99.

(5) Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse? 1999, Alto Aubier, pp. 102-103.


Intégrer les missions locales dans les maisons de l’emploi : une fausse bonne idée

juin 19, 2008

Aujourd’hui 17 juin 2008, sur le site localtis.info de la Caisse des Dépôts, une interview d’Annie Jeanne, Présidente de l’ANDML.

Rappelons en substance que le rapport sur les maisons de l’emploi qui vient d’être présenté le 11 juin par Mme Marie-Christine Dalloz, députée UMP, recommande en conclusion l’ « intégration progressive des plans locaux pour l’insertion et l’emploi (PLIE) et des comités de bassin de l’emploi (CBE) au sein des maisons de l’emploi, sous peine de refus de leur agrément lorsque ces structures se constituent sur le territoire d’une maison de l’emploi. » Il est par contre beaucoup plus prudent en ce qui concerne les missions locales, même si pour Pierre Méhaignerie « Dans certaines maisons de l’emploi, les missions locales pourraient fusionner avec l’ensemble du dispositif, afin d’éviter la superposition de structures qui ne communiqueraient plus entre elles. » Dans son rapport, Mme Marie-Christine Dalloz écrit ainsi : « Quant aux missions locales qui ont la charge de l’insertion des jeunes demandeurs d’emploi, après avoir craint que la création des maisons de l’emploi ne signifie leur propre disparition, elles ont établi, en leur apportant parfois leurs propres financements, une véritable collaboration avec ces dernières, notamment sur leurs missions d’observation du territoire et d’accès à l’emploi. Dans certains cas, une fusion complète des services des uns et des autres s’en est suivie, la mission locale devenant alors le bras armé de la maison de l’emploi sur les jeunes publics. » Rappelons également que l’idée d’une fusion entre les maisons de l’emploi et les missions locales est à exclure selon le CNML. Cette proposition, issue d’un autre rapport sur les maisons de l’emploi du député Jean-Paul Anciaux (UMP), dont la première partie a été publiée le 10 janvier 2008 et dont la version définitive est attendue, déplaît fortement au CNML pour qui « Les missions locales doivent faire partie du premier cercle des maisons de l’emploi, comme membres constitutifs si elles le souhaitent ou comme partenaires associés. Elles doivent conserver leurs activités propres en direction des jeunes, ainsi que leur personnalité juridique. »

Localtis: Que pensez-vous de la proposition de Jean-Paul Anciaux de fusionner les missions locales avec les maisons de l’emploi ?

Annie Jeanne :  ”C’est une fausse bonne idée pour plusieurs raisons. D’abord les missions locales existent depuis 1982 et couvrent la totalité du territoire français. Elles travaillent en étroite collaboration avec les collectivités locales, les communes, les communautés de communes, les conseils généraux et régionaux. Si vous regardez les maisons de l’emploi, on en est loin : elles ne sont pas présentes sur tout le territoire. D’autre part, les missions locales ont une spécificité : elles s’occupent des jeunes avec un travail de proximité. 1,2 million de jeunes sont en contact avec les missions locales, une proportion beaucoup plus modeste dans les maisons de l’emploi. Enfin, pour cette population, il est indispensable d’avoir une approche éducative et pédagogique qui n’est pas nécessaire pour les autres populations. Nous devons apporter à ces jeunes non seulement un emploi, mais l’accès à l’autonomie.”

Localtis: “Comment envisagez-vous le positionnement des missions locales dans le service public de l’emploi réformé ?”

A.J. : “Les missions locales sont déjà intégrées dans le service public de l’emploi. Elles ont une convention de partenariat renforcé avec l’ANPE et se chargent d’une population, les jeunes, que l’ANPE ne sait pas traiter. On est dans une complémentarité harmonieuse. Nous pensons qu’il faut conserver les missions locales en tant qu’entités indépendantes car elles ont une approche globale des problématiques d’insertion des jeunes : le logement, les déplacements, etc. Une approche globale qui risque d’être abandonnée au profit d’objectifs à court terme. Nous considérons qu’il ne faut pas traiter ces questions de manière segmentée.”

Localtis: “Comment allez-vous défendre cette position ?”

A.J. : “Le Conseil national des missions locales (CNML), qui conseille le gouvernement, l’Union nationale des missions locales (UNML), regroupant les présidents des missions, et notre association partageons la même vision. Le CNML est en train de lancer une consultation nationale basée sur cinq questions (le public, l’offre de service, l’accès à l’offre d’emploi, le pilotage et le financement) et des auditions pour étudier les stratégies envisageables de positionnement des missions locales au sein du service public de l’emploi réformé. Je dois prochainement rencontrer le CNML pour en discuter.”


Le trop ennemi du mieux ?

juin 19, 2008

Moins bien que Jack Malone…

Il me semblait qu’il y avait beaucoup à dire, à écrire, concernant les missions locales en particulier, l’insertion en général. D’où l’idée de ce blog. Un instrument – redoutable pour l’ego puisque, si l’on écrit pour être lu, ne pas l’être est aisément traduit psychoaffectivement (on ne m’aime pas ou pas assez…) - existe pour tout administrateur de blog, un compteur statistique qui lui permet de connaître chaque jour la fréquentation de son site ainsi que le nombre de lecteurs, les articles consultés, etc. Force est de constater que la fréquentation de ce blog correspondait en moyenne quotidienne à 200-300 personnes. Honnête. Pas l’audience de FBI portés disparus certes, mais honnête pour des écrits parfois perçus comme un peu ardus… plus en tout cas que les dialogues de Jack Malone. Perspicace, l’ami Michel Abhervé m’avait averti : « trop long et trop fréquent ». Sans doute n’avait-il pas tort puisque, depuis une semaine, un net infléchissement s’observe : grosso modo, 150 visites quotidiennement.

 Montaigne, le feu pas le vase…

Par ailleurs les contributions de lecteurs (les « commentaires », le feed-back) sont marginales, une vingtaine tout au plus. L’intelligence collective, partagée et non distribuée, n’est donc pas au rendez-vous et, bien entendu, si un blog produit de l’information et si celle-ci s’inscrit dans une logique d’éducation (au sens de l’éducation populaire), c’est la seconde proposition de Montaigne qui est motivante, pas la première : « Éduquer, ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer un feu. » A ceci s’ajoute que, puisque désormais « on ne peut pas ne pas communiquer », selon l’expression de l’école de Palo Alto, chacun ou presque communique et que les blogs prolifèrent… et, s’il y a de l’ivraie, il y a aussi du bon grain. Et c’est heureux.

Bref, la combinaison d’un infléchissement de la fréquentation, d’un avertissement amical… et aussi de l’effort personnel (très) important qu’exige la production quotidienne d’un article, tout cela m’invite à espacer mes contributions. Peut-être faut-il en effet moins écrire, sans doute produit-on avec un article par jour un effet de saturation. Le trop serait l’ennemi du mieux.

 Intelligence collective…

Ce qui ne signifie pas tarir. Parce que, à vrai dire, il me semble – cette fois au présent – toujours qu’il y a beaucoup à dire. Changeons donc de rythme, une ou deux fois par semaine et apprécions dans quelque temps si cela convient mieux. A cette hypothèse de travail, j’ajoute cette histoire d’intelligence collective : comment faire pour que les lecteurs soient contributeurs, ce que les situationnistes des années 60 définissaient comme une « situation », le passage d’une position de spectateur à celle d’acteur ? Je n’ai pas la réponse. D’autant moins que, directeur de la collection « Les panseurs sociaux » aux éditions Apogée, j’éprouve les pires difficultés pour obtenir des écrits professionnels et de professionnels sur l’insertion en vue d’édition. Paradoxe puisque, alors que tout le monde communique, l’écriture n’est probablement pas, à l’inverse du bon sens pour Descartes, « la chose du monde la mieux partagée ». Consolation, il en est d’ailleurs de même de l’autre côté de l’écriture. Savez-vous quel est le tirage moyen d’un ouvrage aux Presses Universitaires de France ? 800… c’est dire !

 Du temps pour réfléchir et labourer…

Cependant « une lumière dans la nuit », pour reprendre des mots de Gérard Manset (Lumières, 1984) : en l’espace d’un mois, deux manuscrits de qualité m’ont été remis, l’un d’une ex-directrice de mission locale francilienne qui parlera des jeunes en insertion et du travail d’insertion, l’autre d’un jeune universitaire réunionnais dans lequel il sera question du rapport au travail des jeunes réunionnais. Ils paraîtront l’un et l’autre d’ici la fin de l’année. Peut-être faut-il, simplement, du temps. Et, pendant ce temps, labourer. Et réfléchir. Par exemple sur cette citation de Feuerbach, extraite de L’Essence du christianisme (1841) que l’on trouve à la première page d’un ouvrage bien évidemment “à liquider avec l’héritage de 68″, La société du spectacle (Guy Debord, 1971, Champ Libre) : « Et sans doute notre temps… préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être… Ce qui est sacré pour lui, ce n’est que l’illusion, mais ce qui est profane, c’est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l’illusion croît, si bien que le comble de l’illusion est aussi pour lui le comble du sacré. »

 


La participation en mission locale

juin 8, 2008

La participation en mission locale – celle des jeunes s’entend – fait partie des « fondamentaux », c’est-à-dire du  Rapport Schwartz – c’est le premier des cinq « principes » explicités pour atteindre la « remise en jeu économique et sociale des jeunes : « Associer les jeunes à toutes les décisions qui concernent la société » - et, plus en amont, de la philosophie de l’éducation populaire et de l’éducation permanente. Force est cependant de constater que, dans les structures, cette participation n’a que rarement abouti à un exercice régulier s’inscrivant dans une logique de « démocratie participative » (un « public actif », selon les termes de John Dewey, philosophe américain) ou, si l’on s’inspire de Jürgen Habermas et de John Rawls, « délibérative ». On aurait pourtant imaginé que le statut associatif, modèle démocratique, aurait favorisé cette participation mais il n’apparaît que comme une commodité juridique simple d’appariement d’acteurs aux statuts distincts. On est très loin du projet de « civiliser l’État » avancé par Martine Bathélemy dans « La citoyenneté et ses conditions d’expression. Vie associative et citoyenneté » : « Civiliser l’État, ce peut être exiger des garanties d’autonomie financière et de fonctionnement, sur la base d’un projet catalyseur des volontés individuelles et support de l’association, soumettre au principe démocratique de publicité l’ensemble des forces politiques et sociales à l’oeuvre dans la sphère publique, ajouter une dose sérieuse de démocratie véritable au plan local. » (1)

 

Deux explications principales peuvent être avancées.

- D’une part, la logique programmatique qui s’est progressivement imposée, depuis le CFI (crédit formation individualisée) puis PAQUE (Préparation active à la qualification et à l’emploi) jusqu’à ce que l’on connaît aujourd’hui avec le CIVIS où le Rubicon a été franchi : sur une berge, la culture du résultat, des objectifs, etc. toutes choses légitimes et cohérentes avec le projet ; sur l’autre berge, atteinte, l’obligation de résultat, la productivité. Dès lors que l’on est enchâssé dans un tel système, difficile de « sacrifier » du temps pour la participation, l’impératif statistique avec le curseur sur « sorties en emploi durable » devenant la boussole qui se substitue aux principes et excluant ou du moins  secondarisant tout ce qui ne concourt pas directement aux résultats.

- D’autre part, le « tropisme psychologique », c’est-à-dire la forme dominante du traitement de la demande qui privilégie l’entretien en face-à-face, l’individualisation de la relation. Ce tropisme est lui-même la résultante de deux facteurs : le recrutement d’une fraction importante de professionnels issus des cursus « psy » ou « travail social » ; la pression exercée par l’idéologie dominante d’individualisation de l’accompagnement qui s’exprime par exemple dans le principe du « référent unique », guère nouveau mais réaffirmé dans le Grenelle de l’insertion. « Le profilage des chômeurs, l’évaluation de leurs aptitudes et compétences professionnelles, la mesure de leur écart à l’emploi, deviennent les éléments forts à partir desquels on peut définir le niveau des prestations. En cherchant les cases du chômage dans le chômeur lui-même, l’individualisation réintroduit de la responsabilité personnelle dans la logique de risque social. » (2) Ce tropisme psychologique est sans doute le coin de la critique la plus virulente enfoncé dans le billot de l’insertion : on connaît la thèse, évoquée sur ce blog, de « la norme d’internalité » et de « l’handicapologie »

 On doit cependant constater quatre choses.

- En termes de cohérence interne, il semble difficile, pour ne pas dire impossible et indéfendable, de tenir le discours de la citoyenneté des jeunes sans mettre en place les conditions concrètes, effectives, de l’expression de ceux-ci en tant qu’acteur – nécessairement collectif - et de s’en tenir au sujet – tout aussi nécessairement individuel. Ne pas permettre et, même plus, ne pas favoriser l’expression des jeunes comme acteur collectif, cela revient à les priver d’une situation où ils pourraient rétablir de l’égalité dans le rapport évidemment inégalitaire, même si il y a de l’empathie, de l’entretien dans l’alcôve du bureau. Doit-on rappeler que, si la compréhension de la singularité d’une trajectoire et d’une histoire appelle une écoute individualisée, cela ne suffit pas et n’exclut en rien l’approche collective ? L’adage « L’union fait la force » signifie que, plus on est en situation de faiblesse, plus on doit s’appuyer sur le collectif pour que la relation avec le « grand » (le conseiller, la structure) soit moins en la défaveur du « petit » : entre grand et petit, le pluriel du second terme, à défaut d’effacer, réintroduit de l’équilibre.

- La mission de service public, dont les missions locales sont investies, est construite sur la base de plusieurs notions (égalité d’accès, de traitement, etc.) dont l’adaptabilité ou mutabilité, c’est-à-dire la capacité d’évoluer en fonction de l’évolution des besoins des usagers, les jeunes. Ne pas organiser et soutenir l’expression des jeunes dans la structure, c’est se priver d’un feed-back qui est pourtant la condition de cette adaptabilité. La « boîte à suggestions », parfois posée à l’accueil, n’est qu’un pis-aller. Les missions locales, pour garantir une économie de la demande et non s’en tenir à celle de l’offre, ont besoin que les jeunes expriment leurs appréciations sur ce qui leur est proposé (efficacité, réactivité, pertinence…).

- En termes de cohérence externe et de conformité vis-à-vis des orientations des politiques publiques, on comprend mal que les missions locales dont les missions sont très largement déterminées par les directives européennes s’exonèrent de ce qui est devenu un des principes majeurs de la gouvernance, depuis La stratégie pour l’inclusion sociale, définie à Lisbonne en 2000, qui assigne aux politiques d’inclusion sociale l’objectif d’associer « l’ensemble des acteurs concernés, y compris les personnes en situation de pauvreté », puis Le Livre blanc sur la gouvernance européenne (2001) jusqu’au Traité de Lisbonne sur l’Union européenne de 2007 qui propose d’encourager « un dialogue ouvert, transparent et régulier avec les associations et la société civile. » (article 8b). Si bien des choses peuvent être contestées dans les conclusions du Grenelle de l’insertion, le premier principe de la « feuille de route » - écrit sous le titre « Mettre en action sans attendre des évolutions qui ne font plus débat » - s’impose de toute évidence : « Donner toute leur place aux usagers ou à leurs représentants dans la définition et le suivi des dispositifs qui les concernent pour en améliorer la qualité et la performance. »

- Cette cohérence externe concerne également les partenaires des missions locales qui, pour la plupart, ont organisé l’expression, parfois la représentation, des usagers au sein de leurs entités. Le rapport de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale 2007-2008 écrit ainsi :  « Aujourd’hui, l’approche participative, très présente dans les associations, s’est peu à peu imposée dans le champ des politiques publiques sous la double influence de l’Union européenne et du mouvement associatif. Depuis longtemps, les associations ont mis en œuvre des démarches participatives, interpellant de manière régulière les pouvoirs publics sur la question de l’association des personnes à la construction des politiques les concernant… » Faut-il prendre pour exemple l’Éducation nationale, spontanément pourtant guère synonyme de souplesse et de logique participative (sinon dans sa cogestion du ministère avec les partenaires sociaux), avec la présence des parents dans les conseils d’administration des établissements, celle des délégués d’élèves  dans les conseils de classe ? Ou, sans même évoquer secteur hospitalier, faut-il parler de toutes les structures qui ont mis en place des « conseils de maison » et autres instances participatives à la suite – parfois sans l’attendre - de la loi du 2 janvier 2002 réformant le secteur social et médico-social ?

 Michel Abhervé et moi-même concluions L’insertion professionnelle et sociale des jeunes ou l’intelligence pratique des missions locales (3), par quelques « enjeux » dont « la citoyenneté et la participation des jeunes ». Ainsi écrivions-nous « Il est à souhaiter que {…} demain l’acteur collectif au sein des missions locales soit, non une expérimentation ou une innovation que l’on remarque, mais une règle de fonctionnement ordinaire, banale, venant simplement confirmer la cohérence de ce qui est entrepris dans ces structures fortes de leur instabilité, douées de leur position de marginal-sécant. Car un système qui refuserait d’entendre l’appréciation critique de ses usagers, devenus acteurs, et même plus, d’organiser les conditions de cette expression, serait menacé de totalitarisme : « Des professionnels de l’intervention sociale qui négligeraient cette fonction critique pour ne s’investir que dans une relation individuelle d’aide fondée sur la compassion ou la culpabilisation, manqueraient gravement à leur mission {…}. Contrairement aux services, l’intervention sociale n’est pas neutre, c’est une démarche de promotion de la pleine participation de tous les citoyens {…}. Elle se fonde sur les droits de l’homme et les activités de ses professionnels sont conçues et conduites en référence à ces principes »(4) au premier rang desquels le droit d’expression. » Ne pourrait-on enfin s’y mettre, massivement, montant sur les épaules des missions locales qui nous ont précédés pour voir plus loin… et ne pas attendre le camouflet que serait l’élargissement par le législateur du champ d’application de la loi du 2 janvier 2002 ?


(1) Les nouvelles dimensions de la citoyenneté, octobre 2003, « Cahiers français », La documentation Française, p. 79.

(2) Olivier Chavanon, « Politiques publiques et psychologisation des problèmes sociaux », (sous la direction de) René Ballain, Dominique Glasman, Roland Raymond, Entre protection et compassion, 2005, Presses Universitaires de Grenoble, pp. 274-275.

(3) 2006, Apogée.

(4) A. Léculée, « Intervention sociale et citoyenneté », juin 1999, n°1, Les cahiers, publication CQFD.


Réorientation professionnelle et formation : cela sert-il ?

juin 1, 2008

Le Céreq vient d’éditer - mai 2008 - les « Actes des XVes journées d’étude sur les données longitudinales dans l’analyse du marché du travail » : Derrière les diplômes et certifications, les parcours de formation et leurs effets sur les parcours d’emploi. Trente-huit communications composent ce rapport, ventilées en cinq thèmes : thème 1 L’entreprise, poursuite de formation (thème subdivisé en « Accéder à des métiers, des secteurs » et « Les acquis de l’expérience » ; thème 2 : Nouvelles formes des marchés professionnels (« Professionnalisation/Spécialisation de l’enseignement supérieur » et « Carrières d’amateurs/Carrières de professionnels ») ; thème 3 : Derrière le diplôme, le parcours (« Des parcours atypiques » et « Diversité des parcours de formation ») ; thème 4 : Parcours d’études, parcours professionnels (« Des expériences étrangères », « Trajectoires et salaires » et « Filières de formation et insertion professionnelle ») ; thème 5 : Évaluation des politiques publiques.

Une des communications de cet ouvrage – copieux : 483 pages… et téléchargeable : http://www.cereq.fr/pdf/relief24.pdf  -, celle d’Agnès Legay et Nathalie Marchal (Céreq), « La réorientation professionnelle et le retour en formation : quel impact sur le devenir professionnel des jeunes adultes ? », apporte de nombreuses informations sur les parcours de jeunes, à partir d’une enquête auprès de la Génération 1998 sept ans après leur sortie de formation initiale, soit en 2005. Cette étude s’est intéressée aux jeunes qui se sont réorientées professionnellement, avec ou sans formation, et répond à la question « La réorientation, avec ou sans formation, améliore-t-elle la situation professionnelle ? »… ce qui est loin d’être inutile plutôt que de s’en tenir au postulat, largement alimenté par l’axiome « mobilité = avantage », selon lequel réorientation et formation post-initiale seraient dans tous les cas tout bénéfice.

La communication compare dans un premier temps les caractéristiques et trajectoires des réorientés et de ceux qui ne le sont pas puis analyse, dans un deuxième temps, l’effet de la formation pour les réorientés.

 Les principaux enseignements…

 La réorientation est une prise de risque. 40% des réorientés ont connu une promotion, contre 30% pour l’ensemble de la génération, mais 12% ont connu une régression contre 8% pour l’ensemble de la génération. Les femmes connaissent un peu plus que les hommes une régression.

L’évolution salariale est corrélée au niveau de diplôme. Pour tous les jeunes, réorientés ou non, l’évolution positive du salaire est d’autant plus fréquente que le diplôme est élevé. Parmi les jeunes réorientés, on observe que les gagnants sont les niveaux « bac pro et techno », « bac + 2 » et « 2nd cycle » mais, à l’inverses, les perdants sont les « sans diplôme » et les « 3ème cycle » (ces derniers, sans doute, gagnant assez rapidement un salaire qui n’évolue ensuite que lentement).

 Le rôle de la formation dans la réorientation.

40% des réorientés se sont formés à cette occasion. D’un point de vue général, les personnes formées pour se réorienter ont vu leur niveau d’emploi progresser nettement plus souvent que celles qui ne l’ont pas fait avec, en particulier, plus de promotions. Cependant infra, parmi les réorientés qui se sont formés, trois sous-groupes peuvent être distingués avec des effets distincts de la formation sur leur promotion :

- Ceux qui se sont formés en mentionnant l’intérêt pour un nouveau métier sont dans la moyenne de l’évolution des promotions.

- Ceux qui, par la formation, visaient de meilleures conditions de travail voient leur bénéfice en termes de niveau d’emploi s’accentuer nettement.

- Ceux enfin qui disent s’être réorientés et formés faute d’emploi « parviennent à réduire leur handicap » de départ mais « ne tirent que peu avantage de la formation en termes de promotion ».

Sans que cela soit explicité dans cette communication, on voit que la notion de projet (pour découvrir un nouveau métier ou pour améliorer sa situation) est déterminante : se former parce que l’on y est contraint, selon une seule perspective instrumentale, ne suffit pas.

 Le bénéfice de la formation est d’autant plus élevé que le niveau de départ est faible : ce sont les « sans diplôme » puis les « CAP-BEP » qui gagnent le plus à se former, enfin les titulaires d’un baccalauréat général ou pas. Une exception cependant, « les titulaires d’un bac + 2 qui sont perdants lorsqu’ils se forment pour leur réorientation » : les auteures avancent l’hypothèse des titulaires d’un DEUG, « généralistes, probablement les plus en difficulté sur le marché du travail. Cette formation leur permettrait certes l’accès à un nouveau métier, mais à un niveau d’emploi qui resterait en moyenne inférieur à celui des titulaires d’un diplôme professionnel de niveau III. »

Des variations suivant le sexe… Les femmes gagnent nettement à se former à l’occasion de leur réorientation alors que, étonnant, « les hommes qui se forment sont légèrement perdants par rapport à ceux qui ne le font pas ! » Il faut observer que, « pour leur réorientation, les femmes s’engagent dans des formations en moyenne plus longues et plus souvent hors emploi que les hommes. »

 Rattrapage partiel… mais sans incidence salariale pour les moins diplômés.

Enfin l’étude révèle que, si réorientation et formation permettent d’apprécier une « sensibilité » avec l’évolution du niveau d’emploi, à l’inverse s’observe une « insensibilité » avec le niveau de salaire : « Les évolutions du niveau d’emploi et du salaire seraient-elles peu connectées à ce stade du début de la vie active ? » interrogent les auteures… Joli euphémisme pour constater que, si des efforts sont faits pour se réorienter et se former, ceux-ci mettent du temps à trouver leur réponse en monnaie sonnante et trébuchante… Ce constat répond qui plus est à une logique de « discrimination – oui - négative » puisque « Les sans-diplôme et aussi, quoique de façon moins nette, les titulaires de CAP et BEP, ne tirent pas plus avantage – ou guère plus – que la moyenne (tous diplômes confondus) de leur réorientation en termes de niveau d’emploi. Par rapport à la moyenne, ils sont même plutôt perdants pour l’évolution de leur salaire… » Et, en ce qui concerne la formation à l’occasion d’une réorientation,  celle-ci « apporte un avantage significatif – une sorte de rattrapage au moins partiel – en termes de niveau d’emploi à ceux qui sont faiblement diplômés à l’issue d’une formation initiale. Toutefois à l’horizon temporel étudié, ce rattrapage ne se répercute pas sur le salaire. »

 On n’en a pas fini avec les classes laborieuses et impécunieuses.

 

 

 

 


Un maître…

mai 30, 2008

Ce matin, 30 mai, Daniel Mesguich à France-Culture. Une voix « somptueuse » selon l’expression d’Ali Baddou, animateur des Matins de France Culture. Homme de théâtre – ancien directeur du Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis, directeur du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris – Daniel Mesguich parle vite, comme s’il avait trop peu de temps pour transmettre, comme si également son appétit pour la vie, pour le monde, ne pouvait souffrir des temps morts. Il aspire, engloutit et expire les mots avec le paradoxe d’un rythme rapide et de thèmes essentiels, profonds, qui du théâtre rejaillissent sur tout ce qui concerne l’humain. Avec certitude aussi : cet homme sait, continue d’apprendre, ne s’arrête pas à l’écume des évènements ni ne cherche à convaincre, tant c’est de toute évidence à chacun de parvenir à évacuer le divertissement – divertire : « s’écarter de ce qui est essentiel ». Voilà un homme qui, dans les multiples colloques sur l’insertion et autres Grenelle de l’insertion, parviendrait à replacer au cœur des débats finalités, professionnalité et éthique de conviction. C’est incontestablement un maître.


L’économie sociale produit-elle de la valeur ajoutée ? 3/3

mai 27, 2008

Suite et fin : 3ème partie de la conférence pour la Chambre régionale d’économie sociale des Pays de la Loire…

 

3. « Le discours de la méthode »

 A la question « L’économie sociale produit-elle de la valeur ajoutée ? », nous avons répondu positivement en distinguant trois catégories de valeurs ajoutées (directes individuelles, directes collectives, indirectes organisationnelles), elles-mêmes s’exprimant dans quatre sphères (économique, individuation, sociabilité, sociétal) et générant des capitaux économique, social, culturel et symbolique. Nous avons également constaté que, si l’évaluation de ces valeurs ajoutées était une préoccupation forte parmi les acteurs de l’économie sociale, les référentiels pullulaient, ne facilitant guère la mutualisation et la compréhension, voire obérant l’objectif de légitimation. Il n’est donc pas inutile en conclusion d’énoncer les quelques grands principes qui doivent guider l’évaluation dans l’économie sociale. Ces principes appartiennent, d’une part, à un registre d’ordre protocolaire (ce qu’il faut faire et ce qu’il faut éviter), d’autre part à la nécessité d’aborder l’évaluation de l’utilité sociale selon un raisonnement systémique.

 

Première proposition : ce qu’il faut faire ou éviter… 

 

  • La démarche doit être endoformative, c’est-à-dire s’appuyer sur les ressources internes de la structure, l’évaluation ne devant pas être confondue avec un contrôle. Il s’agit donc de poursuivre deux objectifs finalisés concomitants : faire la démonstration de la production de valeurs ajoutées et développer une culture de l’évaluation.
  • Elle doit inclure les parties associées externes… Hormis l’autoévaluation (que l’on peut appeler un « audit de première partie »), toute démarche d’évaluation devrait prendre en compte, outre les parties associées internes (salariés, bénévoles, administrateurs…), les parties associées externes : pouvoirs publics et institutions finançant la structure, clients ou usagers, partenaires.
  • Elle doit garantir la publicité des référentiels… Un objectif de l’évaluation et, en amont, des référentiels d’organisation et d’évaluation est d’apporter des garanties, tant en interne qu’en externe, sur ce que réalise la structure. Il n’est pas concevable qu’un référentiel soit tenu secret puisque, ce faisant, sa dissimulation ne permet pas de valider l’évaluation… sinon sur le principe aveugle d’une quasi-foi. Le principe de l’assurance de la qualité « qui vise à donner confiance en ce que les exigences pour la qualité seront satisfaites » (ISO:9000) ne peut de toute évidence être garanti si les termes et le référentiel d’évaluation sont inconnus.
  • Elle gagne à être accompagnée… Y compris pour les démarches d’autoévaluation, il semble hasardeux de ne pas accompagner les évaluations par une personne extérieure qui peut appartenir au réseau auquel participe la structure mais qui n’en est pas une partie interne (1). Ce, du moins, pour l’apprentissage d’une démarche évaluative, compte-tenu des difficultés liées à la maîtrise de l’outil et pour toutes les évaluations à importance stratégique.
  • Enfin elle doit éviter le risque « iatrogénétique »… S’il apparaît incontestable que la méthode participative et endoformative d’une part garantit une cohérence interne avec les valeurs et les finalités des structures de l’économie sociale, d’autre part constitue une garantie d’appropriation que n’apporterait pas une logique hétéronome, existe un risque de se limiter aux processus sans parvenir à démontrer les valeurs ajoutées effectives, c’est-à-dire celles qui concernent les usagers, bénéficiaires ou clients. On serait en effet assez rapidement, avec un tel raisonnement, dans une conception de la structure « tournant sur elle-même », démontrant qu’elle parvient à bien s’organiser… sans pour autant que l’on objective ce pour quoi l’organisation existe. S’inspirant d’Ivan Illich (2), le risque peut être qualifié de « iatrogénétique », la iatrogenèse étant le fait de secréter sa propre maladie et, subséquemment, de mobiliser ses ressources non pour répondre aux besoins externes (qui justifient l’existence et l’activité de la structure) mais pour résoudre les problèmes que l’on s’est créés. Non que les structures secrètent de la maladie mais, si l’activité d’évaluation des valeurs ajoutées réside sinon essentiellement du moins prioritairement dans la démonstration de fonctionnements avec la – pourtant juste - ambition de les améliorer, on n’est guère éloigné d’une organisation autocentrée, mobilisant ses efforts (réflexion, ressources humaines et moyens financiers) pour prévenir et corriger des dysfonctionnements alors que, si bien sûr l’amélioration des processus est nécessaire, ce sont malgré tout les outputs qui peuvent prioritairement légitimer ou non la structure : être utile socialement, c’est être utile aux autres.

 Deuxième proposition : pour une évaluation systémique…

 Toute organisation peut se comprendre à partir d’une représentation simple et appropriable par tous les acteurs : le modèle systémique avec son chaînage « intrants à processus  à extrants » correspondant aux trois secteurs stratégiques de toute organisation, la veille, la production et l’évaluation.

En amont, les intrants (inputs) déterminent l’activité de la structure et correspondent…- au projet social (d’entreprise, associatif) ;- aux « exigences de société », c’est-à-dire les normes, conventions, cadres juridico-administratifs et légaux ;- enfin aux besoins des populations, du territoire et de ses composantes.

A l’échelle de l’entité, dans la cadre de son projet, différents processus sont mis en œuvre, mobilisant des ressources humaines, matérielles et immatérielles, financières, dont les quatre caractéristiques évaluatives principales sont la conformité vis-à-vis des exigences de société, la cohérence vis-à-vis du projet de structure, l’adéquation vis-à-vis des besoins objectivés et l’innovation au regard soit du projet qui l’inclut, soit de la nécessité de ne pas s’en tenir aux besoins explicites et implicites des usagers.

Enfin, en aval, les extrants correspondent aux valeurs ajoutées produites par la structure. Ces valeurs, définies précédemment, ajoutées sont immédiates (effets) ou différées (impacts).

 Ce sont ces trois objets principaux qui correspondent à l’évaluation de l’utilité sociale.Chacun d’entre eux appelle des critères et leurs indicateurs adossés. Cette sélection peut s’appuyer sur une batterie de critères pré-établis qu’il convient systématiquement de problématiser, c’est-à-dire de spécifier au regard des particularités de la structure, de son objet social et de l’importance stratégique qu’on leur accorde. Il en est de même pour les indicateurs. Cette problématisation, outre le fait qu’elle répond à l’obligation de spécification, correspond à l’appropriation par les acteurs de la démarche évaluative.

 

J’ai proposé vingt-cinq critères mais tous ne sont pas à mobiliser et, selon l’objet, on privilégiera tel ou tel critère. Cependant treize d’entre eux sont des critères points de passage obligé qui, s’ils n’étaient pas présents, invalideraient l’ensemble du dispositif évaluatif.

 

Critères

Questions évaluatives centrales (sur la base d’une action)

1.   Cohérence

Cette action est-elle en cohérence avec le projet de structure ?

2.   Conformité

Cette action est-elle conforme aux exigences de société, à la commande publique ?

3.   Décentration

Cette action est-elle fondée sur une objectivation des besoins ?

4.   Efficacité

Cette action atteint-elle les objectifs fixés ?

5.   Effectivité

Cette action est-elle conduite de la meilleure façon ?

6.   Efficience

Les résultats de cette action sont-ils à la hauteur des investissements consentis ?

7.   Equité

Cette action fait-elle plus pour ceux qui ont moins ?

8.   Innovation

Cette action est-elle innovante ?

9.   Démocratie interne

Cette action s’inscrit-elle dans un processus délibératif et participatif interne ?

10.          Environnement

Cette action participe-t-elle d’un souci de préservation de l’environnement, des ressources ?

11.          Égalité H-F

Cette action respecte-t-elle le principe de « politique intégrée » de l’égalité hommes-femmes ?

12.          Mixité sociale

Cette action produit-elle de l’altérité sur la base de l’inter (culturel générationnel, etc.) ?

13.          Viabilité économique

Cette action est-elle viable économiquement ?

 

 C’est ce référentiel et protocole qui vont être à présent testés sous l’égide de la Chambre régionale d’économie sociale des Pays de la Loire, une expérimentation sur site étant nécessaire de telle façon à adapter le modèle à l’hétérogénéité des particularités du secteur de l’économie sociale. La chronologie de cette expérimentation recouvre quatre grandes phases.

- Dans une logique de « bonnes pratiques », des visites sur trois sites qui ont progressé sur le thème de l’évaluation de l’utilité sociale permettront une première adaptation du modèle théorique.

- Y succèdera une expérimentation sur trois structures aux objets sociaux différents qui permettra une seconde adaptation du modèle.

- Une formation-action sera organisée avec une dizaine de représentants de structure, recouvrant trois séquences : un module de deux jours en face-à-face pédagogique de connaissance du modèle ; une intersession durant laquelle chaque participant testera dans sa structure le modèle ; un module de deux jours de restitution et de critique du modèle.

- Enfin la finalisation du modèle qui ne sera plus purement théorique mais aura été confronté et ajusté aux terrains.

 Au bout du compte, « Partir du petit vers le grand, du connu vers l’inconnu », c’est à dire à peu de choses près le troisième précepte du Discours de la Méthode  de René Descartes : « Conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degré jusqu’à la connaissance des plus composés… »


    

(1) Un enjeu commun à plusieurs réseaux est aujourd’hui de former des personnes pour disposer de ressources internes capables de réaliser cet accompagnement.

(2) Ivan Illich, Némésis Médicale. Paris, Seuil, 1975


L’économie sociale produit-elle de la valeur ajoutée ? 2/3

mai 27, 2008

Suite : 2ème partie de la conférence pour la Chambre régionale d’économie sociale des Pays de la Loire… 

2. Rapide synthèse de l’état des lieux portant sur vingt-cinq référentiels d’évaluation.

 Trois grands constats peuvent être faits : un degré élevé d’attention au thème de l’évaluation, une profusion de référentiels, enfin un retard étonnant quant à l’intégration des normes sociétales.

 Premier constat : l’attention au thème de l’évaluation

 Chose la mieux partagée, l’évaluation de l’utilité sociale répond à quatre types de motivations :

 - Le besoin de légitimation, vis-à-vis des autres, particulièrement les pouvoirs publics qui subventionnent, mais aussi vis-à-vis de soi, est au cœur des explications qui justifient l’évaluation. La place dans un champ concurrentiel (1) est également un ressort explicite dans de nombreux argumentaires pour l’évaluation… quitte à emprunter au discours économique des éléments de sa théorie (les avantages comparatifs…). Ceci signifie tout à fait clairement que le travail social, entendu au sens large, ne va plus de soi.

- Le besoin de (se) professionnaliser. Secteur jeune (tout au plus dans sa forme moderne une trentaine d’années), l’économie sociale s’est construite sur une base à la fois militante et de travail social. Inévitablement et dans la mesure où certaines de ses composantes telles que l’IAE sont fortement déterminées par des politiques publiques qui, elles, ont élevé leur degré d’exigence, par des conventionnements et parfois par le principe d’appels d’offres et de mise en concurrence, le besoin de professionnalisation s’est fait ressentir. Qui plus est, les acteurs de ce secteur ont développé des expertises ou, du moins, des compétences spécifiques répondant à la complexité des dispositifs ainsi qu’à celle de leurs publics : l’approche globale, par exemple, qui est revendiquée par de nombreux réseaux, renvoie à la multidimensionnalité des besoins de la personne, chacune de ses dimensions faisant appel à des concepts, des outils, des connaissances particulières qui doivent être actualisés. La qualité de l’offre de services est donc devenue un facteur important de justification de l’évaluation… a fortiori lorsqu’un des critères de l’économie sociale est de fournir des services comparables à ceux du secteur marchand qui ne couvre que partiellement les besoins : il faut pouvoir raisonner à qualité comparable, plutôt que semblable, le « supplément d’âme » comptant mais n’excusant pas un service médiocre.

- Articuler légitimité, technicité et sens. Cette professionnalisation, dont on parle beaucoup dans l’économie sociale, est rarement définie de façon univoque. Décrypter les discours des acteurs conduit à la concevoir comme l’articulation de trois dimensions.

  • La première est celle de la profession qui recouvre tous les éléments qui permettent d’agir, de travailler, avec un certain nombre de garanties sur le futur. Cela peut être une convention collective, des contrats à durée indéterminée, etc. En tout cas, le pôle de la profession repose sur la variable de légitimation : pour durer, il faut être reconnu et tous les référentiels étudiés annoncent, comme enjeu ou comme objectif de l’évaluation, la nécessité d’être reconnu, validé… à tel point que l’évaluation de l’utilité sociale correspond plus souvent à un plaidoyer qu’à une démonstration des valeurs ajoutées pour les bénéficiaires.
  • La deuxième dimension est celle du professionnalisme qui est en quelque sorte la « boîte à outils », c’est-à-dire qui vise  améliorer les compétences – par définition jamais abouties – traditionnellement distribuées en catégories cognitive (savoir), technique (savoir-faire) et comportementale (savoir-être), la combinaison de ces dernières permettant l’adaptation dans un environnement en mutation : c’est le savoir-devenir.
  • La troisième et dernière dimension est celle de la professionnalité qui correspond au sens de l’action… tant il est vrai que, si l’on dit que « un bon ouvrier a de bons outils » il ne suffit pas d’avoir des bons outils pour être un bon ouvrier… encore faut-il avoir envie de s’en servir ! Si la profession est conquise par la communication et la démonstration de la qualité organisationnelle et des services et si le professionnalisme est étayée par la formation et la gestion des ressources humaines, la professionnalité puise son inspiration et sa force dans le projet de structure ou d’entreprise, dans des chartes, dans le sentiment d’appartenance, en ce qui concerne l’économie sociale, à une communauté humaine qui ne se résume pas à la seule logique instrumentale et économique.

- Le besoin de communiquer et l’imprégnation d’un discours dominant.

L’économie sociale, hybride, développe un discours du social prédominant, répètant que la place de l’humain est au-dessus des contingences et déterminants matériels et économiques. Il n’en est pas moins vrai qu’un pied dans le monde économique, avec pour certaines de ses entités des obligations d’autofinancement et de résultat, la conduit à se rapprocher des modèles organisationnels de l’économie marchande. Ce rapprochement s’est opéré dans un premier temps avec les sciences du management et la sociologie des organisations – il n’est pas anodin de constater que les grands sociologues du travail se sont très largement intéressés à l’économie sociale : Sainsaulieu, etc. – et se poursuit jusqu’à la conception de référentiels construits sur le modèle de l’ISO. Cette porosité s’est accentuée par le même mouvement mais, cette fois, venu du monde des entreprises qui, sous l’effet des thématiques de la responsabilité sociale ou sociétale de l’entreprise, du développement durable, etc. se sont avancées dans le discours traditionnel de l’économie sociale. Toujours est-il qu’aujourd’hui, comme les entreprises ordinaires, les structures de l’économie sociale ne peuvent pas ne pas communiquer et reprennent à leurs comptes le discours entrepreneurial… où l’évaluation, formulée comme telle ou en termes de « revue de contrat » et autres expressions de la qualité, est banalisée. La poche de résistance, sur le thème de l’indicible humain, est marginalisée, obsolescente.

 

 Deuxième constat, une « proconfusion » de normes, labels, codes, référentiels…

 L’exploration des normes, référentiels, guides multiples conduit au constat d’une « babel des labels ». Si l’on peut comprendre que, l’économie sociale étant hétéroclite, on y recense en toute logique des référentiels originaux, pour autant ces originalités devraient correspondre à des spécifications. Or des variations importantes se remarquent, symptomatiques de fonctionnements éparpillés, peu coordonnés… qui plus est sans doute réfractaires culturellement à l’idée de modèle.

- Tout d’abord dans le choix de la démarche qui va de l’auto-évaluation à l’évaluation accompagnée et à l’évaluation externe… jusqu’à l’évaluation-consolidation. Globalement ces choix correspondent à trois orientations évaluatives : l’une recouvre un objectif d’évolution et de formation, l’autre à un objectif d’objectivation, la dernière à un objectif de promotion. Chacune de ces trois orientations est incontestablement légitime mais l’usage commun et indifférencié de la notion d’évaluation crée une confusion… a fortiori pour la troisième puisque en théorie « l’évaluation se distingue des actions de promotion de la qualité de service. » (2)

- Puis dans les acteurs concernés depuis l’absence des parties prenantes (partenaires mais également usagers) jusqu’à leur participation systématique dans la démarche en passant par une participation aléatoire, au gré des situations.

- Également dans la conception du projet… alors que celui-ci est considéré à juste titre comme un élément déterminant et structurant de l’évaluation. Le projet est rarement complet, c’est-à-dire articulant les différentes phases des valeurs à l’évaluation. Selon les cas, le projet est un programme, un plan d’action… voire un rapport moral et d’orientation joint au bilan d’activité.

- Certains référentiels sont révisés, Qualirei par exemple, d’autres ne le sont pas alors qu’ils sont présentés comme des démarches progressives, empiriques (le référentiel de l’UNIOPSS n’a pas évolué depuis sa création en 2003, la DAQ des Chantiers d’insertion non plus…).

- Enfin – peut-être surtout pour la compréhension - le vocabulaire : les notions de critère, indicateur, thème, donnée, axe, etc. sont utilisées par chaque référentiel avec un sens particulier et peu de référentiels, hormis par exemple celui de l’AVISE et de Culture et Promotion, prennent le soin de caractériser les indicateurs. La notion de critère est sans doute la plus plastique, souvent synonyme d’objectif. La notion d’indicateur connaît également des avatars, en particulier avec certains indicateurs dits « qualitatifs », alors qu’en principe un indicateur est toujours quantitatif, dont certains laissent circonspect face à ce que l’on est en droit d’attendre au minimum d’un indicateur : qu’il fournisse une information pertinente, objective et transmissible.

 

Troisième constat : un retard étonnant quant à l’intégration des normes sociétales.

 Les normes sociétales de la responsabilité sociétale (RSE) et du développement durable (DD) qui pénètrent le secteur économique marchand avec le guide SD 21000, la norme SA 8000, peinent à être intégrées par l’économie sociale. Hormis le Bilan Sociétal, les référentiels qualité tels que Qualirei, Cedre, la DAQ n’incluent pas de préoccupations environnementales sinon exceptionnellement dans la perspective de la protection des accidents du travail. Le seul thème spécifié est celui de la démocratie interne et de la gouvernance qui fait partie des items définitoires de l’économie sociale (critères CNVA, agrément  « jeunesse et éducation populaire » de Jeunesse et Sports).

Si la RSE, pourtant consensuelle, est loin de faire l’unanimité (3), le développement durable s’est largement imposé comme thématique majeure, ne serait-ce que dans la vie politique locale comme en témoigne la quasi-totalité des professions de foi des candidats de tous bords pour les élections de mars 2008. Au regard de la proximité des structures de l’économie sociale avec les collectivités locales et, précisément, du poids de plus en plus important de la thématique du développement durable dans les politiques de ces dernières, on pourrait souhaiter qu’une révision des référentiels – qui s’impose  pour certains d’entre eux – soit l’occasion d’une véritable refondation de ceux-ci sur la base d’une intégration des critères du développement durable.


(1) La fonction d’observatoire est particulièrement révélatrice des luttes d’influence et de la concurrence entre des entités par ailleurs « partenaires », chacune revendiquant la légitimité de sa position pour produire de la connaissance.

(2) Délégation interministérielle à l’innovation sociale et à l’économie sociale, Guide de l’évaluation, circulaire du 1er décembre 2000 relative aux conventions pluriannuelles d’objectifs entre l’État et les associations, juin 2002, ministère des Affaires sociales, du Travail et de la Solidarité, p. 6.

(3) Ainsi Robert Reich, auteur de L’Économie mondialisée (1993, Dunod), constate qu’une entreprise est faite pour réaliser des profits et que la responsabilité sociale des entreprises relève de la supercherie (in Frédéric Lemaître, « L’entreprise entre profit et bien commun », Le Monde, 5 janvier 2008). 


L’économie sociale produit-elle de la valeur ajoutée ? 1/3

mai 27, 2008

Cette contribution en trois parties est le texte d’une conférence faite par mes soins à l’assemblée générale de la Chambre régionale d’économie sociale des Pays de la Loire (Cholet, 27 mai 2008). Dans cet article, la première partie… les deux autres ne sauraient tarder.

 Ma contribution pour ce thème s’appuie particulièrement sur une étude réalisée fin 2007 – début 2008 pour la Chambre régionale d’économie sociale des Pays de la Loire (1) et, plus globalement, sur une vingtaine d’années de côtoiements et de tutoiements avec les acteurs de l’économie sociale. Cette contribution se fera en trois points :

- Une réflexion sur la complexité de l’évaluation de l’économie sociale.

- Une rapide synthèse de l’état des lieux portant sur vingt-cinq référentiels d’évaluation.

- Une proposition que, très modestement, j’appellerai « Le discours de la méthode ».

 

1. La complexité de l’évaluation de l’économie sociale

 

Dès lors qu’on pose cette question, « L’économie sociale produit-elle de la valeur ajoutée ? », on est face à ce que l’on appelle savamment un système de relations par opposition, populairement le mariage de la carpe et du lapin. Car, en effet, le premier terme du couple « économie sociale » appelle nécessairement une réponse positive (Sans évacuer la question posée par Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse? (2) imagine-t-on une économie qui ne produise pas de valeur ?) alors que le qualificatif, « sociale », est souvent perçu en opposition à l’économie : l’indicible social appartiendrait à un registre où l’économie n’a pas sa place, une sorte d’espace de l’ineffable humain, qui ne peut inclure l’économie sauf à être contaminé. Quant à la superbe économie, le social ne serait pour elle qu’une coquetterie intellectuelle. Or, en cette période de vaches maigres et même, selon les termes d’un philosophe, de « panique morale » (3), on va à ce qui est considéré comme essentiel… l’économie. Cependant, force est de constater que l’économie repose sur l’humain, qu’il soit producteur, consommateur ou même spéculateur et que l’incertitude qui accompagne, pour ne pas dire définit, le social est loin d’être étrangère à l’économie : ne dit-on pas à longueur de commentaires sur l’économie que « le marché repose sur la confiance », paramètre pour le moins aléatoire et subjectif… humain ?

 

Prudent, je n’avancerai pas plus sur ce constat devant une assemblée générale de Chambre régionale d’économie sociale peuplée d’experts qui, à n’en pas douter, ont parfaitement compris de longue date qu’économie et social non seulement ne s’opposaient pas mais étaient complémentaires puisque le social sans l’économie est exsangue et que l’économie sans le social est inhumaine. Qui plus est, dès lors que l’on se place dans la perspective des personnes, tout cela est bien évidemment indissociable. On peut prendre l’exemple du travail qui, avec le capital, est à la base de l’économie et vis-à-vis duquel l’investissement humain combine trois dimensions : une dimension instrumentale, on travaille pour gagner sa vie ; une dimension sociale, on travaille pour appartenir à une communauté humaine et en être reconnu ; une dimension symbolique, on travaille pour s’accomplir. L’augmentation de « la souffrance au travail », des TMS, etc. est d’ailleurs la démonstration que le travail ne se limite pas au salaire car, dès lors que les conditions de travail sont exclusivement dictées par des critères purement économiques tels que la productivité ou la rentabilité et organisées sous la houlette d’une néo-taylorisme, les personnes ne s’y retrouvent plus, n’obtiennent ni reconnaissance ni accomplissement et, comme on dit, « somatisent ». Le travail se vide de sa substance en devenant synonyme d’emploi, à tel point que « la notion de travail devrait dépérir au profit de la notion d’activité, laquelle combine l’intérêt, l’engagement subjectif, la passion voire la créativité… » D’où est extraite cette phrase sur le dépérissement du travail ? D’un ouvrage d’Edgar Morin et de Sami Naïr, datant de 1997, Une politique de civilisation (4)… preuve s’il en est que celui qui a repris ce titre en forme de slogan s’est limité à la lecture de la couverture car j’ai comme l’impression que nous n’allons pas vers une reconnaissance de l’engagement, de la passion et de la créativité. A force de sacrifier l’essentiel à l’urgence, on parvient à oublier l’urgence de l’essentiel…

 Si chacune et chacun sont ici assurément convaincus que l’économie sociale produit de la valeur ajoutée, c’est-à-dire qu’elle est socialement et économiquement utile, tel n’est pour autant pas le cas général hors ces murs. Car, en effet, il plane un soupçon d’un point de vue particulier sur l’économie sociale, d’un point de vue général sur le social. Le fondement de ce soupçon est à rechercher dans la place qu’occupe l’économie ou, plus exactement, dans la rationalisation économique sur l’ensemble de l’activité humaine. Si, par exemple, on s’intéresse aux politiques publiques, on constatera que le critère majeur et parfois exclusif de leur évaluation est celui d’efficience, c’est-à-dire le calcul de la proportionnalité entre l’investissement consenti et les résultats obtenus. Ceci conduit à des aberrations qui, entre autres, m’ont fait poser la question dans un article paru dans Lien social : « L’abbé Pierre était-il efficient ? » (5). Voici une aberration, vécue il y a quelques mois dans une autre Chambre d’économie sociale. J’y animais une formation, précisément sur le thème de l’évaluation de l’utilité sociale. Une participante, directrice d’un service de soins palliatifs, m’interrogeait pour trouver des arguments en direction de ses financeurs de telle façon à les convaincre de l’utilité de son activité. Et je répondais. Tout en répondant, une petite voix dans ma tête me disait : « Dans quel monde vivons-nous pour être contraints de démontrer qu’aider des personnes à mourir en souffrant moins est utile socialement ? »

 Il y a donc, après ce système de relations par opposition esquissé à partir de la question « L’économie sociale produit-elle de la valeur ajoutée ? », un autre problème qui est celui de l’évaluation. Là également, on trouve beaucoup d’ambivalence et parfois de confusion. Sans toutes les relever ici, faute de temps, j’en rappellerai cinq en sus de la simplification réductionniste et économisciste.

- La complexité de l’évaluation peut réclamer des expertises non-présentes dans les réseaux d’économie sociale. Le risque perçu est celui de l’hétéronomie, c’est-à-dire de la dépossession des acteurs, et il peut conduire à une simplification extrême de la réflexion et de la procédure évaluatives qui invalide la démarche.

- Le fait que l’évaluation met en jeu un social qui ne peut établir, sauf exceptions, des relations causales (action / bénéfice, A + B = C). Cette complexité tient à la nature hybride de l’économie sociale, entre les économies marchande, non-marchande et non-monétaire, elles-mêmes animées par des logiques dominantes distinctes (profit, redistribution et réciprocité). En d’autres termes, un appareillage d’évaluation qui n’appartiendrait qu’à un seul type d’économie n’est pas adapté et l’évaluation de l’économie sociale exige en amont d’une part une culture transdisciplinaire (« migration des concepts »), d’autre part un corpus théorique stabilisé : comment « bien » comprendre un référentiel tel que Qualirei (pour les entreprises d’insertion) sans maîtriser ceux de l’assurance et du management de la qualité en ISO ?

- La simplification réductionniste des commandes publiques qui, résumant l’évaluation à des indicateurs d’impact le plus souvent sectoriels alors que l’approche de l’économie sociale – fille de l’Éducation populaire - est globale, occulte souvent les indicateurs de processus.

- Une confusion, probablement entretenue, entre l’obligation de résultat et la culture du résultat.  Autant la culture du résultat est exigible déontologiquement, a fortiori lorsque l’on travaille avec des personnes en difficulté et en souffrance (La misère du monde (6) ou La France invisible (7)…), autant l’obligation de résultat met en place les conditions d’un détournement des règles comme cela a pu être observé dans des structures d’insertion : théoriquement mobilisées au titre de l’équité pour des publics dits « prioritaires » mais soumises pour le renouvellement de leurs subventions à une obligation de résultat, avec des taux de sorties en « emploi durable », ces structures sont évidemment tentées d’agir en amont dans le recrutement de leurs publics en accentuant la sélectivité aux dépens des moins employables. Ainsi, d’une part, se reconstitue interminablement la file d’attente où ceux qui ont moins voient passer devant eux ceux qui ont plus et, d’autre part, l’évaluation est-elle biaisée.

- Enfin la multiplicité des propositions et méthodes proposées : les quinze critères répartis en neuf domaines du bilan sociétal du CJDES, la valorisation de la comptabilité associative (8), les normes AFNOR, SA 8000, toute la littérature sur la « responsabilité sociale de l’entreprise » (RSE) et sur la qualité (9), etc. Tout cela constitue, selon l’expression de Philippe Robert Demontrond et d’Anne Joyeau, « un babel des labels » (10).

 

Le temps, variable désormais surdéterminante puisque nous sommes cadencés au rythme de la nanoseconde, me contraint à en venir à une proposition synthétique concernant les valeurs ajoutées, l’utilité sociale, et leur évaluation.

 « Être utile »… voilà quelque chose qui jusqu’alors se disait mais qui ne s’appréciait que dans la pratique : « Tu m’as rendu service. » Les travailleurs sociaux ressentaient leur utilité quand ils étaient parvenus à démêler une problématique familiale, le maçon lorsqu’il avait achevé les murs d’une maison. Du sentiment d’utilité, on obtenait une satisfaction, une cohérence interne, parfois de la fierté : l’habitus de la classe ouvrière, par exemple, n’était pas construit sur le seul adage « faire de nécessité vertu » mais sur le fait qu’être ouvrier c’était produire concrètement  des biens qui étaient utiles. A cette valorisation du pratique (praxis) s’opposait l’abstraction, l’intellectualisme. A l’inverse, être inutile c’était perdre la face, ne pas valoir grand chose : « C’est proprement ne valoir rien que de n’être utile à personne » écrivait Descartes il y a cinq siècles. Être utile socialement, c’est donc s’inscrire dans des relations humaines, y contribuer qu’il s’agisse d’émancipation, de sécurité ou de cohésion.

 « Évaluer »… c’est démontrer, non pas au sens du plaidoyer mais de l’objectivation, les valeurs ajoutées d’une réalisation. Il y a trois catégories de valeurs ajoutées.

  • « Directes individuelles », ce sont les bénéfices que chaque personne retire d’une action, d’une dynamique dont elle a été simple bénéficiaire, usager ou participant. Ces bénéfices peuvent appartenir aux quatre sphères qui constituent le socioéconomique : l’indépendance économique où prédomine le Producteur ; l’individuation, sphère privée où prédomine le Sujet ; la sociabilité, sphère des relations de proximité où prédomine l’Acteur ; le sociétal, sphère publique où prédomine le Citoyen. Produire des valeurs ajoutées c’est au bout du compte permettre à ce que les personnes gagnent sur une ou plusieurs de ces sphères. Ils y gagnent quoi ? Des capitaux : économique (des moyens), social (du lien), culturel (de la connaissance), symbolique (de l’estime de soi).
  • « Directes collectives », ce sont les bénéfices que la collectivité, l’environnement, les entités dont, par exemple, les entreprises retirent de l’action. Cohésion, climat social, sécurité, développement local, réduction des tensions de recrutement, dialogue social et participation citoyenne…
  • « Indirectes organisationnelles », ces valeurs ajoutées sont un billard à deux bandes : elles sont la démonstration que des garanties sont prises et appliquées pour que le service soit de qualité, l’hypothèse posée étant que, mieux c’est organisé, plus a-t-on de chances d’obtenir à terme des valeurs ajoutées directes. Hypothèse pas totalement imbécile puisque, à l’inverse, une « théorie du bordel ambiant » risque de produire des valeurs… soustraites, les infections nosocomiales en étant une illustration commune. En langage qualiticien, ces valeurs ajoutées indirectes organisationnelles portent le nom d’ « assurance de la qualité ».

 


(1) Philippe Labbé, Évaluer l’utilité sociale de l’économie sociale (et solidaire), Rapport final d’étude pour la Chambre régionale d’économie sociale des Pays de la Loire, février 2008 (216 pages + annexes).

(2) Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse? 1999, Aubier.

(3) Ruwen Ogien, La panique morale, 2004, Grasset.

(4) Arléa, p. 142.

(5) Mars 2007.

(6) Pierre Bourdieu, La misère du monde, 1993, Seuil.

(7) Stéphane Beaud, Joseph Confavreux, Jade Lindgaard, La France invisible, 2006, La Découverte.

(8} CODESPAR, La présentation comptable des flux financiers privés et publics des associations, 2005.

(9) Le cahier des charges de la CRES, pour l’étude réalisée, indiquait que les « démarches qualité mises en œuvre dans l’économie capitalistique sont introduites dans notre secteur. » Il faut toutefois avoir en mémoire que les premières démarches qualité – qui ont donné naissance à l’économétrie -  trouvent leurs origines historiques dans l’État, en particulier avec la standardisation nécessaire pour la fabrication et le commerce des draps (Colbert, XVIIème siècle), de la monnaie et des armes. Philippe Labbé, Les bricoleurs de l’indicible, tome 2, 2004, éditions Apogée, in « De la qualité intelligente », pp. 19-137.

(10) Philippe Robert-Demontrond, Anne Joyeau, « L’auto-régulation des pratiques managériales par les normes sociales et la certification des politiques de responsabilité sociale des entreprises », in (ouvrage coordonné par) Philippe Robert-Demontrond, La gestion des droits de l’homme, 2006, Apogée, p. 238. 


Programme et projet, bricolage et innovation : dans les brèches du système…

mai 21, 2008

Emploi et Création rapporte le 21 mai l’étape du Grenelle de l’insertion en Seine Saint-Denis le 13 mai : « … La nouvelle sénatrice-maire, Dominique Voynet (Verts), a parlé de son inquiétude pour le devenir des missions locales et pour le financement du revenu de solidarité active (Rsa). Elle a considéré que « le militantisme s’épuise devant le désengagement, les procédures. » Cela n’est pas sans rappeler les mots de François Dubet rapportés dans la note de bas de page de l’article précédent « Recherche-action Synami-Schwartz »

« Il faut trouver des trucs de démerde, car il n’y a pas de réponses uniformes » a préconisé poétiquement Martin Hirsch, Haut commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté, lors du lors du Grenelle de l’insertion, le 19 mai à Besançon. Le même indiquait en Seine Saint-Denis « j’ai une marge de manoeuvre sacrément étroite… » et, selon Emploi et Création, « a pointé un scepticisme des acteurs sur la réussite des politiques d’insertion. Mais, pour lui, « on n’a pas le droit de ne pas essayer. » Ce à quoi l’on ne peut que souscrire : il y a, face à l’exclusion, une éthique de responsabilité qui ne peut être calibrée sur un minimum conventionnel. La difficulté ou, plus exactement, le hiatus vient que cette éthique de responsabilité a besoin d’être combinée à une éthique de conviction, les deux n’étant pas dans le social opposables mais complémentaires (contrairement à ce que disait Max Weber pour qui l’éthique de responsabilité menait à des compromis alors que l’éthique de conviction refusait ceux-ci). Or la logique programmatique va exactement dans le sens contraire : elle épuise, au sens propre, la conviction des acteurs, elle érode leur professionnalité, elle fait bouillir et réduire l’esprit de l’engagement dans la marmite de la comptabilité, elle attise la concurrence là où il faudrait, pour une synergie, de la confiance.

Entre le constat de Dominique Voynet et les propos de Martin Hirsh, on constate que, vis-à-vis de l’exclusion et des difficultés d’insertion, tant la posture que les solutions pratiques des intervenants s’inscrivent plus dans un registre de « bricolage » que d’application mécanique… bricolage n’étant pas péjoratif, tout au contraire : « La poésie du bricolage lui vient aussi, et surtout, de ce qu’il ne se borne pas à accomplir ou à exécuter ; il « parle », non seulement avec les choses… mais aussi au moyen des choses… Sans jamais remplir son projet, le bricoleur y met toujours quelque chose de soi… Car tout le monde sait que l’artiste tient à la fois du savant et du bricoleur : avec des moyens artisanaux, il confectionne un objet matériel qui est en même temps objet de connaissance. » (1)

Ce bricolage est celui de l’expérimentation. En ce sens, il correspond à l’esprit de la proposition de la recherche-action du Synami même si, selon moi, son contenu bien fondé sur l’analyse des forces et faiblesses internes l’est insuffisamment sur celle des menaces et opportunités externes (2) : les nouveaux paramètres institutionnels, avec lesquels il faut bien composer, justifient incontestablement la nécessité d’expérimenter, de faire autre chose, mais étonnamment ne modifieraient en rien les conditions de l’expérimentation souhaitée ?  Or il y a matière ou, pour reprendre la formule de Bergeron, « du grain à moudre ». Ainsi, par exemple, la convention pluriannuelle d’objectifs (CPO), qui certes est loin d’être une panacée, ouvre avec ses « axes » 4 et 5 (« expertise et observation » et « ingénierie et animation locale ») une brèche dans laquelle les missions locales pourraient (devraient) s’engager, faire preuve d’ambition et d’innovation.

Brèche, précisément… « Les grandes découvertes, les théories d’avant-garde naissent dans les brèches du système », nous dit Edgar Morin dans L’an 1 de l’ère écologique (3). Sans qu’il s’agisse nécessairement de « grandes découvertes » mais plus simplement d’innovation, Norbert Alter, dans un ouvrage de référence sur l’innovation, écrivait : « L’innovation, on l’a vu, ne peut d’ailleurs pas faire l’objet d’une obligation réglementaire puisqu’elle consiste à transgresser les règles, normes ou coutumes avant d’établir un autre ordre social. »(4) Pour les missions locales et a contrario de cette impossibilité d’obligation réglementaire, il faut rappeler que l’innovation n’est pas une option, ni une simple possibilité, mais qu’elle est un devoir : la Charte de 1990, signée par le CNML et par la Délégation interministérielle à l’insertion des jeunes, explicite dans son article 9 « Construire ensemble une place pour tous les jeunes dans la cité et dans l’emploi suppose d’agir sur les mécanismes de l’exclusion. En s’appuyant sur les potentialités locales, les partenaires se doivent d’innover. Leur implication quotidienne dans la Mission Locale permet : l’émergence de pratiques nouvelles, l’expérimentation de nouvelles réponses, la diffusion et la valorisation de ces innovations afin d’enrichir les politiques d’insertion locale et professionnelle conduites aux niveaux national, régional et départemental. » Il faut également rappeler que les Protocoles 2000 et 2005 indiquent clairement s’inscrire dans la continuité de la Charte de 1990. De la sorte, vivant « en intelligence avec le système » (Charte, Protocoles et CPO), il n’apparaît pas impossible de développer l’innovation – nécessaire et obligatoire – « en révolte contre ses conséquences. » L’intérêt de l’innovation réside dans sa capacité d’être à terme réintégrée dans le fonctionnement ordinaire, de devenir un droit commun et, ce faisant, de faire évoluer la structure ainsi que les partenaires et les insti